Gisèle Lambert lèche la crème blanche sur sa cuillère à café.
— Madame Lambert, vous êtes à la retraite maintenant. Vous n’avez pas de grosses dépenses. Avec Denis, on a décidé de réduire notre aide.
Sur la table trône un gâteau à soixante-cinq euros, payé avec la pension de Gisèle.
Gisèle regarde sa tasse vide. Le thé est froid depuis longtemps. À l’intérieur d’elle, quelque chose émet un claquement sec.
— Comment ça, réduire ? demande Gisèle.
Marion pose la cuillère. S’essuie les lèvres avec une serviette en papier. Ses gestes sont lents, de propriétaire.
— Sans détour. Votre première pension est tombée hier. Mille huit cents euros. Entre le loyer et les charges, quatre cent cinquante. Pour la nourriture, c’est plus que suffisant. Pourquoi vous en faudrait-il davantage ?
Denis est assis à côté. Il regarde son assiette. Il pique d’un air absent un reste de biscuit avec sa fourchette.
— Denis, tu penses pareil ? demande Gisèle.
Son fils hausse une épaule.
— Maman, on a le crédit de l’appartement, la voiture à rembourser, et Marion doit se faire poser un appareil dentaire. Toi, tu restes à la maison. Tu n’as pas besoin d’abonnement de bus ni de vêtements neufs.
Gisèle tire une serviette en papier vers elle. Prend un stylo.
— Je reste à la maison. Avec vos enfants.
— Ben, vous êtes la grand-mère ! s’emporte Marion. C’est votre bonheur !
— Les quinze cents euros que vous me versiez, dit Gisèle en notant le chiffre sur la serviette, ce n’était pas une aide. C’était le paiement de mon travail.
Marion rit brièvement. Pas de joie. De rage.
— Pff. Et voilà le compteur qui tourne. Quel travail ? Vous gardez vos petits-enfants !
— Quarante heures par semaine. Plus je les récupère à l’école. Plus je leur prépare le déjeuner avec mes courses.
— On vous a fait des petits-enfants ! La voix de la belle-fille s’envole.
— Vous les avez faits pour vous, ma petite Marion.
Denis jette sa fourchette avec fracas sur la table.
— Maman, arrête. Marion a raison. Faire payer sa propre mère pour passer du temps avec ses petits-enfants, c’est une aberration. On ne t’enverra plus d’argent. Un point c’est tout.
Gisèle se lève sans un mot. Va vers la commode. Ouvre le tiroir du haut. En sort un trousseau de clés.
Elle revient à la table. Jette les clés devant son fils. Le métal sonne contre le bord de l’assiette.
— C’est quoi ? Denis fronce les sourcils.
— Les clés de votre appartement. Puisque je ne suis plus qu’une grand-mère aimante, et pas une nounou gratuite, mon emploi du temps change.
Marion se marbre de plaques rouges.
— Il faut comprendre comment, Madame Lambert ?
— Très simple. Dès demain, vous accompagnez Théo et Manon à l’école vous-mêmes. Vous prenez les congés enfant malade vous-mêmes. Le week-end, les enfants restent avec vous.
— Moi, je travaille ! aboie la belle-fille.
— Moi aussi, j’ai travaillé. Quarante ans à l’usine. Maintenant, je me repose.
Gisèle s’approche de la porte d’entrée. L’ouvre.
— Vous avez fini votre thé ? Vous avez fini le gâteau ? La sortie est là.
Denis se lève le premier. Le visage rouge. Il attrape sa veste au portemanteau.
— Tu vas le regretter, maman. Tu appelleras quand tu sentiras la solitude.
Gisèle Lambert ne répond pas. Elle claque la porte et tourne la clé.
Le lundi, Gisèle se réveille à huit heures. La cuisine est silencieuse. Personne ne demande un dessin animé. Personne ne renverse de jus sur la nappe propre.
Elle se prépare un vrai café. Sort une jolie tasse.
On sonne à huit heures quinze.
Un coup long. Insolent. Continu.
Elle s’approche de la porte. Regarde par le judas.
Sur le palier, Marion, téléphone coincé entre l’oreille et l’épaule. Dans une main, un sac jaune de supermarché. Dans l’autre, elle tient Manon, quatre ans, par le capuchon de son anorak. À côté, Théo, six ans, piétine.
— Ouvrez ! crie Marion en tirant la poignée.
Gisèle appuie sur le bouton de l’interphone.
— Je dors, Marion.
— Madame Lambert, ne faites pas l’idiote ! Il faut que je sois au travail à neuf heures ! L’école est fermée à cause d’une épidémie de varicelle, je ne les y emmène pas.
Les enfants geignent. Manon frotte ses yeux avec une moufle sale.
— Moi, je suis à la retraite. J’ai mon rythme.
Marion donne un coup de botte dans la porte.
— Je les laisse là ! Sur le paillasson ! Vous irez vous expliquer avec la protection de l’enfance !
Gisèle appuie son front contre le métal froid de la porte.
— Laisse-les. La voisine, madame Martin, est chez elle. Elle appelle la police. Je dirai qu’une mère a abandonné ses enfants dans la cage d’escalier.
Un silence derrière la porte. On n’entend plus que la respiration forcée de la belle-fille.
— Vous êtes folle. Vieille peau, crache Marion.
Les pas s’éloignent. L’ascenseur claque. Ils sont partis.
Gisèle va dans la cuisine. Le café est déjà froid. Elle le jette dans l’évier et s’en sert un nouveau. Les mains tremblent un peu. Mais au fond d’elle, c’est calme.
Denis appelle à midi.
Gisèle ne décroche pas tout de suite. Elle attend le troisième appel.
— Allô.
— Maman, t’es complètement marteau ? hurle Denis. Dans le fond, on entend les voitures. Marion a reçu un avertissement ! Elle a deux heures de retard parce qu’elle a dû emmener les enfants chez la mère de ma femme à l’autre bout de la ville !
— Et comment va Jacqueline ? demande Gisèle Lambert d’une voix égale. Elle a été contente de voir ses petits-enfants ?
— Ne me fais pas chier. Pourquoi tu as monté ce cirque ?
— Denis, je t’avais prévenu. Mes services ont un prix. Vous avez refusé de payer.
— Payer quoi ? C’est ton sang !
Gisèle prend la serviette en papier avec les notes de la veille.
— Ton sang ? Bien. Il y a trois mois, tu m’as emprunté six mille euros pour la boîte de vitesses. Tu me les as rendus ?
Denis hésite.
— Je te les rendrai. Dès que la paie arrive, je te les rends.
— Non. Moi, j’ai pris un crédit pour cette somme. Je paie les intérêts avec ma pension. Mille huit cents euros, Denis. Moins quatre cent cinquante de loyer et de charges. Moins trois cents de crédit pour ta voiture. Il reste combien ?
— Je t’apporte des courses !
— Une fois par mois. Deux sacs de pâtes et un poulet. Pour cent euros. Et les enfants me mangeaient trois cents euros par semaine.
— Maman, tu es toujours en train de compter ! gémit Denis.
— J’ai appris. Quand un fils compte la pension de sa mère.
Gisèle raccroche. Éteint le son du téléphone.
Le soir, dans l’application de la banque, une notification tombe.
Virement de Denis. Quatre cents euros. Message : « Tiens. Étouffe-toi. »
Gisèle renvoie l’argent. Sans message.
Deux semaines passent.
Ils vivent comme des étrangers. Aucun appel. Gisèle se promène dans le parc. Elle lit des livres. Elle apporte son vieux manteau au pressing.
Le vendredi soir, elle fait une tarte aux pommes. Juste pour elle. L’odeur de la cannelle envahit la petite cuisine.
On sonne à la porte.
Elle ouvre. Devant elle, Denis Lambert, l’air défait, les yeux fuyants. À côté, Théo, dans une veste bleue sale.
— Maman, sauve-moi.
Denis pousse le garçon dans le couloir.
— Qu’est-ce qui se passe ?
— Marion est à l’hôpital. Appendicite suspectée. J’y vais, il faut que je parle aux chirurgiens. Jacqueline a pris Manon, mais je n’ai personne pour Théo. Garde-le jusqu’à demain. S’il te plaît.
Gisèle regarde son petit-fils. La tête baissée, il serre sa tablette contre lui.
— D’accord. Entre, Théo. Déshabille-toi.
Denis expire comme s’il lâchait un sac de patates.
— Merci, maman. Je t’appelle demain matin.
La porte se referme plus vite que Gisèle n’a le temps de demander le nom de l’hôpital.
Théo enlève sa veste. La jette par terre.
— Ramasse-la et mets-la au crochet, dit calmement Gisèle.
Le garçon la regarde en dessous. Il ramasse la veste.
— Tu as faim ?
— Non. On a mangé au McDo.
Ils s’assoient dans la cuisine. Gisèle coupe la tarte.
— Ta mère, elle avait mal au ventre ? demande Gisèle.
Théo dévore la tarte.
— Maman, elle a pas mal au ventre.
Gisèle se fige. Le couteau s’arrête à un millimètre de l’assiette.
— Et pourquoi papa a dit qu’elle est à l’hôpital ?
— Je sais pas. Maman elle essayait un maillot de bain à la maison. Ils vont à l’hôtel spa avec papa. C’est l’anniversaire de tata Valérie.
À l’intérieur de Gisèle, quelque chose se ferme à double tour.
Elle pose le couteau. S’essuie les mains. Prend son téléphone.
Elle ouvre la page de Valérie, la petite sœur de Marion. La première story se charge avec de la musique joyeuse.
Un ponton en bois. Une piscine d’eau chaude. Marion, dans un nouveau maillot vert, trinque avec une coupe de champagne. Légende : « Entre filles ! Les maris ont offert le week-end ! » L’heure de publication : quarante minutes plus tôt.
Le domaine de la Pinède. À vingt kilomètres de la ville.
Sur le téléphone, un message de Denis.
« Maman, fausse alerte. Pas d’appendicite. Mais les médecins disent qu’elle doit se reposer. On reste chez sa mère jusqu’à dimanche. Théo peut rester chez toi deux jours. Bisous. »
Gisèle regarde longtemps l’écran.
Puis elle regarde Théo. Il étale la garniture de pommes sur la table avec le doigt.
— Théo, habille-toi.
Le garçon lève la tête.
— Où ça ? On vient d’arriver.
— On va chez ta mère. Fêter l’anniversaire de tata Valérie.
Le taxi coûte cent dix euros.
Dans l’habitacle, ça sent le désodorisant bon marché et la neige mouillée. Théo s’endort sur la banquette arrière. Gisèle regarde par la fenêtre. Les arbres noirs et nus défilent.
Aucune colère. Juste un froid calcul.
La voiture s’arrête devant la grille en fer forgé du domaine de la Pinède.
Gisèle paie. Sort dans l’air glacé. Tire Théo, encore à moitié endormi.
Le garçon baille et se frotte les yeux. Sa veste est mal boutonnée. Son bonnet de travers.
À la réception, une grande jeune femme en uniforme strict.
— Bonsoir. Pouvez-vous me dire où se trouve le banquet de Valérie Savary ?
La jeune femme sourit poliment.
— Salle des Perles, couloir à droite. Voulez-vous que quelqu’un vous accompagne ?
— On trouvera.
Gisèle tient fermement Théo par la main. Ils longent un couloir au tapis moelleux. Une musique lounge assourdie flotte. Ça sent le parfum cher et la viande grillée.
Elle pousse la lourde porte en chêne de la salle des Perles.
À l’intérieur, une vingtaine de personnes. Une longue table chargée de buffets. Une lumière tamisée. Un homme joufflu prononce un toast.
Marion est assise à côté de la fêtée. Robe du soir, épaules nues. Des cheveux bien coiffés.
Denis est en face. Il rit, renversé au dossier de sa chaise. Un verre de whisky à la main.
Gisèle entre dans la salle.
Ses pas sur le parquet résonnent. Théo trébuche sur le pied d’une chaise et pleurniche.
Quelques têtes se tournent. Le toast s’interrompt.
Denis tourne la tête. Son sourire s’efface aussi vite que s’il avait été nettoyé d’un coup de chiffon. Son visage blêmit.
— Maman ? souffle-t-il. Le verre heurte le bord de l’assiette.
Marion se penche en avant. Les yeux ronds comme des soucoupes.
Gisèle s’approche de leur table.
Elle ne crie pas. Elle ne s’emporte pas. Elle parle d’une voix calme, mais tout le monde l’entend.
— Denis. Vous avez oublié vos bagages.
Gisèle pousse Théo en avant. Le garçon court vers sa mère et enfouit son nez dans sa robe du soir, laissant sur la soie une trace humide de manche de veste sale.
— Maman, j’ai faim ! geint Théo.
Marion serre les mâchoires, les muscles de sa mâchoire gonflent.
— Madame Lambert, qu’est-ce que vous fabriquez ? siffle la belle-fille. Vous nous ridiculisez devant nos amis ! Dégagez immédiatement et reprenez-le !
Valérie, la fêtée, se soulève.
— Denis, c’est quoi ce cirque ? Vous aviez dit que les enfants étaient placés.
Denis bondit. Attrape le coude de Gisèle. Ses doigts serrent douloureusement.
— Pourquoi t’es venue, hein ? Je t’avais demandé !
Gisèle baisse lentement les yeux sur sa main. Puis le regarde. Elle le regarde comme un obstacle, comme une chose vide.
— Lâche-moi, Denis.
Il retire ses doigts.
— Vous m’avez menti, dit Gisèle d’une voix claire, pour que les invités l’entendent aussi. Pour l’appendicite. Pour l’hôpital. Vous avez déposé l’enfant comme un bagage dans une consigne, et vous êtes partis boire.
— On est fatigués ! On a droit à du repos ! crie Marion.
— Vous y avez droit. Mais à vos frais. Vous vous reposerez avec vos enfants. Moi, je suis à la retraite. Ma journée de travail est terminée.
Gisèle fait demi-tour.
— Mamie ! crie Théo.
Elle ne se retourne pas. Elle avance vers la porte, le regard droit devant elle.
Le cri de son fils la rattrape :
— Tu n’es plus ma mère ! Oublie notre numéro !
La porte se referme, coupant le bruit de la salle.
Dans le couloir, c’est silencieux. Gisèle rajuste son col. Elle commande un taxi pour le retour. Au fond d’elle, un vide étrange, qui rend la respiration très facile.
Le dimanche en début d’après-midi, la clé tourne difficilement dans la serrure de l’appartement de Gisèle.
La porte tremble sous les coups.
Puis la sonnette. Longue, hystérique.
Gisèle Lambert prépare son thé dans sa tasse préférée décorée de chats. Elle ne se presse pas. Elle retire la bouilloire. Essuie la table avec une éponge.
Elle s’approche de la porte. Elle n’ouvre pas.
— Oui ? demande Gisèle à voix haute.
— Ouvre ! La voix de Denis craque. Tu as changé les serrures ?!
— Oui. Ce matin, le serrurier est passé. Deux cent cinquante euros, pris sur ma pension.
Denis cogne du poing contre la porte.
— Maman, t’as perdu la tête ?! Marion ne me parle plus depuis deux jours ! Valérie nous a virés de la fête ! Mon patron était là, il a tout vu !
— C’est ton problème, Denis.
— Sors mes affaires ! hurle-t-il depuis le palier. Mes outils, ma canne à pêche, mes patins. Tout ce qui est sur le balcon.
— Je les sortirai. Vendredi. Je mettrai tout dans des cartons et je les déposerai près de la bouche à ordures.
— T’es malade ! Tu as ridiculisé ton petit-fils ! Tu lui as brisé le psychisme !
— Ce qui lui brise le psychisme, c’est d’avoir des parents pour qui il dérange pendant qu’ils boivent du champagne dans un hôtel spa.
Un lourd silence derrière la porte.
Puis Denis lâche entre ses dents :
— Tu mourras seule. Personne ne t’apportera un verre d’eau.
Gisèle sourit. À son reflet dans le judas. Un sourire dur.
— J’achèterai un distributeur d’eau, avec livraison à domicile. Adieu, Denis Lambert.
Elle s’éloigne de la porte. Les pas dans l’escalier finissent par s’éteindre.
Dans la cuisine, ça sent le thé chaud et la paix. Dans l’appartement, plus de chaussures sales, plus de jouets cassés, plus de famille qui braille. Pour la première fois depuis des années, elle n’appartient qu’à elle-même.
Gisèle Lambert s’assoit à la table. Boit une gorgée de thé chaud.
Et vous, à la place de Gisèle, qu’auriez-vous fait : gardé l’enfant chez vous, avalé le mensonge, ou vous l’auriez amené, comme elle, directement sur la fête de ses parents ?