Avec le recul, ce jour-là était resté gravé dans sa mémoire. Delphine avait pris l’avion un jour plus tôt que les autres pour l’anniversaire de sa belle-mère. À peine s’était-elle laissé tomber dans son siège d’avion qu’elle sursauta : quelqu’un venait de l’appeler par son nom, sans crier gare.
Ses doigts s’étaient crispés sur la lanière de son sac à main, tandis qu’elle faisait la queue à l’enregistrement. Il restait encore un jour avant l’anniversaire de son ex-belle-mère, mais Delphine avait délibérément choisi le vol du matin. Elle savait que Julien, comme d’habitude, remettrait tout au dernier moment — il ne prendrait probablement l’avion que le lendemain matin. Trois ans s’étaient écoulés depuis le divorce, et pendant tout ce temps, ils avaient réussi à vivre dans la même ville sans jamais se croiser. Aujourd’hui, Delphine tenait plus que jamais à préserver ce fragile équilibre.
Sur son billet, elle vérifia : siège 12A. Côté hublot, comme elle l’aimait. Dans l’avion, elle attrapa comme toujours son livre — un nouveau roman qu’elle avait commencé la veille et qu’elle ne pouvait plus lâcher. Une histoire d’amour, de trahison et de pardon. Autrefois, elle fuyait ce genre de récits, mais le temps guérissait.
— Delphine ?
Une voix familière l’avait fait frissonner. Quelle coïncidence !
Elle leva lentement les yeux. Julien se tenait dans le couloir, la poignée de sa valise à la main. Il était toujours aussi soigné, dans son blazer gris préféré. Seulement, à ses tempes, quelques cheveux gris s’étaient glissés, qu’elle ne lui avait jamais vus auparavant.
— Toi, d’habitude, tu arrives toujours en retard, laissa-t-elle échapper au lieu d’un bonjour.
— Et toi, tu prévois toujours tout à l’avance, répondit-il en souriant, sortant son billet. Tiens, 12B.
Delphine sentit ses joues s’embraser. Trois heures de vol à côté de l’homme qu’elle avait soigneusement évité toutes ces années. Le destin semblait bien s’amuser à leurs dépens.
— Je pourrais échanger ma place avec quelqu’un, commença Julien.
— Laisse tomber, le coupa Delphine. Nous sommes adultes.
Julien acquiesça et s’assit à côté d’elle. Son après-rasage familier lui parvint, et cette odeur la frappa comme un coup en plein cœur. Combien de fois s’était-elle réveillée avec ce parfum dans le nez ?
— Et le travail, ça va ? demanda-t-il après le décollage, quand le silence devint insupportable.
— Bien. J’ai ouvert mon propre studio de yoga, répondit-elle d’une voix calme. Et toi ? Toujours au même endroit ?
— Non, je suis passé dans le conseil. Tu te souviens que j’en ai toujours rêvé ?
Bien sûr, elle s’en souvenait. Et elle se souvenait aussi des discussions sans fin à ce sujet. Elle avait peur du changement, lui le désirait. Aujourd’hui, des années plus tard, chacun avait obtenu ce qu’il voulait. Pourquoi alors son cœur lui faisait-il si mal ?
— Maman sera ravie de te voir, dit Julien après une pause. Elle garde toujours le vase en céramique que tu lui avais offert pour son dernier anniversaire.
— Geneviève a toujours été… Delphine hésita, cherchant ses mots — si gentille avec moi.
— Même après le divorce, elle disait que tu avais été la meilleure belle-fille dont on puisse rêver.
Delphine sentit ses yeux s’embuer. Elle attrapa son livre pour cacher son émotion.
— Qu’est-ce que tu lis ? Julien jeta un coup d’œil à la couverture.
— Le Temps du pardon, répondit-elle, et ils restèrent tous deux silencieux, mesurant l’ironie du titre.
Le reste du vol, ils le passèrent en silence, mais c’était un autre silence : non plus tendu comme une corde, mais presque confortable, comme autrefois. Lorsque l’avion atterrit à Paris, Julien l’aida à sortir son sac du compartiment à bagages.
— On partage un taxi ? proposa-t-il. Nous allons de toute façon dans la même direction.
Delphine hésita. Trois ans plus tôt, ils s’étaient séparés, convaincus de ne plus jamais se retrouver côte à côte. Et pourtant, ils étaient là, et le monde ne s’était pas écroulé.
— D’accord, acquiesça-t-elle. Mais c’est moi qui surveille le GPS — toi, tu te disputes toujours avec la technologie.
Julien éclata de rire, et ce rire familier fit trembler quelque chose en elle. Peut-être fallait-il parfois lâcher prise sur le passé pour que le présent devienne plus lumineux ?
En quittant l’avion, elle comprit que, pour la première fois depuis longtemps, elle ne regrettait pas une rencontre fortuite. Devant eux se profilait l’anniversaire, une table joliment dressée, les regards incertains des proches. Mais désormais, elle le savait : ils y arriveraient. Après tout, ils avaient toujours su le faire.
Le taxi serpentait dans les rues de Paris en soirée. Delphine, comme promis, surveillait la route, tandis que Julien était assis à côté d’elle, séparé seulement par un sac posé sur le siège du milieu.
— Ici, à droite, dit Delphine, et Julien ne put s’empêcher de sourire : elle connaissait le chemin de la maison de ses parents encore mieux que lui.
— Tu te souviens de la première fois où nous sommes allés chez maman ? demanda-t-il soudain. Tu étais tellement nerveuse…
— Évidemment ! s’exclama Delphine. Je m’étais changée trois fois, tellement j’étais stressée. Je voulais faire bonne impression.
— Et tu t’étais renversé la soupe dessus.
Ils rirent tous les deux, et pendant un instant, le temps parut suspendu. Puis le taxi s’arrêta devant la maison familière, et l’instant s’évanouit dans le crépuscule.
Geneviève les accueillit sur le seuil, levant les mains de surprise :
— Vous êtes venus ensemble ? Quelle surprise !
— On s’est croisés par hasard dans l’avion, expliqua rapidement Delphine, tout en devinant une lueur d’espoir dans les yeux de son ex-belle-mère.
— Entrez, entrez ! Delphine, j’ai préparé ta chambre, la même que d’habitude.
Delphine se figea. Sa chambre — la chambre à l’étage, où elle et Julien avaient toujours dormi pendant leurs visites. Là où le soleil du matin dessinait des motifs espiègles sur le papier peint et d’où l’on apercevait le vieux pommier…
— Maman, peut-être que je vais plutôt prendre la chambre d’amis ? tenta Julien.
— Pas de discussion ! l’interrompit Geneviève. Les invités y dormiront demain. Delphine reste dans la chambre, toi dans ton ancienne chambre d’enfant. Comme au bon vieux temps.
Comme au bon vieux temps… ces mots résonnèrent dans l’esprit de Delphine. En vérité, plus rien n’était comme avant, mais aucun des deux n’osait discuter avec Geneviève.
La soirée fut consacrée aux préparatifs de la fête. Delphine aida à la cuisine, tandis que Julien triait de vieux cartons au grenier — une tâche que sa mère lui réclamait depuis longtemps. Ils évitaient soigneusement de se retrouver seuls, mais sous le même toit, ce n’était pas si simple.
Cette nuit-là, Delphine mit longtemps à trouver le sommeil. Le lit lui paraissait trop grand, trop vide. Derrière le mur, dans la chambre d’enfant, le plancher craqua — visiblement, Julien non plus ne dormait pas. Elle reconnut les bruits : trois pas vers la fenêtre, quatre en arrière. C’est ainsi qu’il marchait toujours lorsqu’il réfléchissait à quelque chose.
Soudain, le silence se fit. Delphine se tourna sur le côté et regarda par la fenêtre. Le pommier bruissait dans le vent, et pendant un instant, il lui sembla que les trois dernières années n’avaient jamais existé.