8 juin
Ce matin, je rentrais du marché, mes sacs remplis, en discutant gaiement avec ma voisine, Jacqueline. Mais en arrivant devant la maison, jai vu devant le portail une superbe voiture étincelante. Jai redressé le dos, fier :
Ah, voilà sûrement mon futur gendre, venu dès le matin.
Jacqueline a levé les yeux vers la voiture, et un éclat peu amène a traversé son regard :
Tu le considères déjà comme ton gendre ? Tu sais bien que Sylvaine na jamais reçu de demande en mariage ! Et tu ne connais même pas vraiment ce monsieur. Tu es certaine que ce nest pas un escroc ou pire ?
Jai balayé lair dun geste dédaigneux, la bouche pincée :
Arrête donc ! Cest quelquun de bien, il vient pour Sylvainette avec de vraies intentions. Allez, il faut que je file, pas de temps à perdre. Faut préparer le thé pour le visiteur, et justement, jai pris de bons chocolats.
Prenant mes lourds cabas, jai accéléré en direction de la maison. Jacqueline ma suivie du regard, avec sa moue habituelle.
« Je comprends mieux maintenant Voilà pourquoi elle a acheté son jambon sec hors de prix, ce fromage affiné, et les chocolats fins ! Elle prépare un accueil royal au prétendant. Elle veut à tout prix caser sa niaise de Sylvaine ! »
***
Une fois à la maison, la joie se lisait sur mon visage. Jai poussé la porte et là, je les ai vus : Sylvaine, assise sur un tabouret, et lui, le visiteur. Mon futur gendre à nen pas douter, penché si près delle, les yeux plongés dans les siens. Dès que jai claqué la porte, il sest redressé et a mis de la distance. Évidemment, ils se faisaient les doux yeux !
Il sest montré poli, comme dhabitude. Il avait offert à Sylvaine des fleurs, une boîte de chocolats et même un flacon de parfum joliment empaqueté.
À moi, la belle-mère potentielle, il a presque fait une révérence. Je ne pouvais me détacher de lui du regard :
Oh, ma fille, il est tellement élégant ! Un peu de cheveux gris sur les tempes, mais ça ne fait que le rendre plus distingué. Il a tant dallure ! Cest un vrai gentleman ! disais-je, tout émue, à ma fille peu après.
Sylvaine a souri avec fierté :
Cest un vrai gentleman, oui, maman.
Mais, pourquoi est-il venu ? Avec fleurs, cadeaux et chocolats ? ai-je insisté.
Le visage de Sylvaine sest assombri :
Non, maman Il ne ma pas fait sa demande. Il voulait simplement memmener voir une pièce de théâtre à Paris.
Mon sourire sest effacé dun coup.
Ah, il insiste, hein Je les connais, ces hommes de la ville ! Ils papillonnent en tout sens, multiplient les conquêtes, puis repartent chasser ailleurs dès quils se lassent.
Aller au théâtre Ma pauvre, tu nas attiré que Casanova ! Deux mois quil vient ici, et pas un mot sur le mariage !
Maman
Quoi, maman ? Tu as trente ans, lui en a presque quarante ! Quest-ce que vous attendez, tous les deux ? Sil na pas lintention de tépouser, mieux vaudrait quil passe son chemin !
Laisse-nous gérer ça, maman !
Tais-toi et écoute ta mère ! ai-je tonné, agacée, en mapprochant pour lui retirer le morceau de jambon quelle grignotait.
Pose-le, Sylvaine ! Cest pas bon pour ta ligne ! Et ce jambon, il coûte cher, il doit durer jusquà la prochaine visite de ton prétendant !
Sylvaine ma regardée avec ses grands yeux bleus, et a demandé calmement :
Tu es encore contrariée, maman ? Quest-ce qui ne va pas ?
Jai rangé le jambon dans le frigo, agitant un peu bruyamment la vaisselle tout en débarrassant la table, lui retirant également la coupelle de fromages et le pot de chocolats. En la fixant, jai lâché :
Jai peur ! Peur quil parade ici aux yeux de tout le village, quil finisse par te tourner le dos et parte sans tépouser ! À ton âge, on tappellera bientôt vieille fille !
Et après les visites de cet aristocrate autoproclamé, plus aucun homme ne voudra passer notre seuil !
Ne tinquiète pas, maman, a souri ma fille, sereine. Il ne partira pas, tu sais.
***
Une semaine plus tard, jaidais Sylvaine à préparer sa valise, les larmes aux yeux. Je croyais ma fille pure, sage Eh bien, les apparences étaient trompeuses.
Ma fille attendait un enfant ! Quand jai demandé comment et quand, elle a souri dun air entendu :
Il venait me chercher à la lisière du bois, pour maider à cueillir des mûres Il mattendait toujours. Cest là quon a commencé à se rapprocher. Tu vois, maman, il trouvait que jétais belle !
Bon, bon Je ne comprenais rien. Mais, dans les bois, vraiment ? Parle, petite rusée ! Dis-moi où jai manqué à ton éducation !
Elle mangeait du jambon et du fromage, sourire aux lèvres :
Ce nest pas important, maman. Lessentiel, cest quil mépouse enfin !
Mais on invitera toute la famille au mariage, hein ? persistais-je. Oh, que ça va être dur de te laisser partir à Paris, ma chérie. Tu es mon unique fille.
Je viendrai souvent te voir, maman
Les voisines affluaient à la maison, tambourinant à la porte et lançant bien fort :
On dit que ta fille va se marier, Valentine ! Tu aurais pu prévenir !
Elle part, répétais-je en courant partout.
Oh là là, on est venues sans cadeaux, tu aurais dû dire !
Mais pas besoin de cadeaux, elle part juste à Paris avec son fiancé.
Quelle joie !
***
Ma seule petite, Sylvaine, est partie, son amoureux la emmenée vivre à Paris.
Elle mappelait parfois, me racontant la maison magnifique de son futur mari.
Jai attendu des nouvelles du mariage Elles ne sont jamais venues. Un mois, puis deux, puis six Quand Jacqueline est venue, toute excitée, me dire quelle avait vu Sylvaine en ville, avec une poussette, jai failli mévanouir.
Une poussette ? Mais enfin comment ça ?
Je me suis précipitée vers Paris, prenant le premier car sans me souvenir du trajet.
Ma petite-fille était née, et Sylvaine ne mavait même pas prévenue ! Jai appelé ma fille dès la gare. Heureusement, dans la ville, le réseau mobile ne manque pas, contrairement au village. Sylvaine na pas décroché tout de suite, me renvoyant à ma rage.
Tu es où, Sylvaine ? criais-je dans le téléphone. Je tattends à la gare ! Tu vas mexpliquer pourquoi tu mas caché la naissance de ta fille ?
Elle est arrivée seule, en taxi, me rejoignant sans croiser mon regard.
Maman, pardon, on na pas eu le temps dexpliquer. Jai eu une petite fille, je lai appelée Caroline. Elle te ressemble beaucoup
On vit dans la maison de Paul (cest son prénom). Quelle belle maison !
Et alors ?
Je la fixais, glaciale.
Tu as honte de moi, avoue-le ?
Sylvaine baissa les yeux, inquiète :
Bien sûr que non, maman ! Mais Paul vit chez sa mère.
La maison et la voiture sont à elle. Et il doit obéir à sa mère Elle refuse quil mépouse !
***
Jai franchi le seuil du manoir bien décidée à mettre de lordre dans ce foyer.
Quelle sorte de mère était-ce donc, cette femme ? Son fils ramène la future mère de son enfant, et elle refuse quil lépouse !
Ne prêtant ni attention à Paul ni à la petite que Sylvaine me mit dans les bras à lentrée (je la reposai tout de suite), je suis partie droit à la recherche de « la mère », que jai trouvée à létage, jouant du piano dans le grand salon.
Je toussotai, voulant capter son attention, sans succès, alors je refermai sèchement le couvercle du piano.
La dame, dignement coiffée et habillée, me lança un regard glacial.
Que se passe-t-il ? demanda-t-elle dun ton sec. Qui êtes-vous ?
Je suis la mère de Sylvaine ! lançai-je fort. Navez-vous pas honte de pianoter alors quun bébé tente de dormir dans la maison ?
Caroline, vous voulez dire ? Elle a déjà dormi, répondit-elle, pincée. Et dun ton méprisant : Tout dépend de quel côté on se place pour dire qui dérange qui.
Le bébé vous gêne ? métonnai-je. Il suffirait pourtant daménager ailleurs pour laisser les jeunes tranquilles !
Pourquoi irais-je ailleurs dans MA maison, madame ?
Parce que vous gênez la jeune famille.
Je les gêne ? elle leva les sourcils, interloquée. Je ne les retiens pas. La porte est là. Ils peuvent partir sils veulent.
Donc, ta petite-fille ne compte pas ? me suis-je étonné.
La femme me fixait froidement :
Comment vous appelez-vous ? Valentine ? Écoutez-moi bien, Valentine, pourquoi penserais-je à votre fille et à votre petite-fille, puisquil y a vous et Paul pour sen occuper ?
Jai déjà donné à votre fille ce que javais de plus précieux : mon fils ! Mais ce nest pas assez pour vous, il faudrait que je cède aussi la maison ? Si je voulais, un coup de fil, et on vous mettrait dehors comme une malpropre. Mettez-moi en colère et je vous renvoie tous les quatre au village, avec votre fille, la petite et Paul !
Paul, alerté par le ton élevé, accourut, affolé. Il me conduisit vers la salle à manger :
Maman, vous êtes fatiguée par la route. Sylvaine a préparé du thé !
***
Rien de tel quune tasse de thé pour calmer les esprits, paraît-il, et rapprocher les gens. Je jetai néanmoins des regards noirs à « lautre vieille ». Elle sirotait son thé, sourire en coin, les yeux plissés, malicieuse.
« Je te survivrai, vieille bique », pensais-je rageusement.
Paul devinait mon humeur belliqueuse et poussait du pied discrètement sous la table, lançant à Sylvaine des regards paniqués : « Ta mère va trop loin, il faut lui expliquer quelque chose »
Sylvaine elle-même savait bien quil faudrait discuter. Jétais un bulldozer. Je fonçais dans le tas, quitte à tout casser.
Maman ! dit-elle enfin derrière la porte close du bureau de Paul. Il faut quon parle !
De quoi ? grognai-je. Depuis, tu nas rien réglé ! Sa soi-disant mère, vous manipule tous !
Ce nest pas sa mère, murmura-t-elle, tête baissée. Cest la femme de Paul. Sa première et seule épouse.
Je suis resté abasourdi, incapable de soutenir le regard de ma fille.
Comment ça ?
Sylvaine soupira, la mine triste :
Tu vois, maman, tout cet argent cest parce quelle est riche, et que Paul est marié avec elle
Ils se sont unis il y a vingt ans, elle en avait déjà cinquante. Elle na jamais voulu denfants Elle est totalement contre. Paul sest résigné, mais il voulait fonder une famille, avoir des enfants. Elle a fini par accepter quil ait une maîtresse. Cest moi, sa maîtresse. Et tu sais, maman ? Ils sont presque comme des étrangers sous le même toit depuis longtemps.
Jai tout entendu ! me suis-je levé dun bond. Fais ta valise, prends ta fille, et rentrons au village immédiatement !
Mais Sylvaine dressa le menton :
Tu plaisantes, maman ? Je ne partirai jamais dici. Jai tout ce quil me faut. Je vis avec Paul. Peut-être quun jour il deviendra veuf, alors il mépousera.
Et dici là, tu supporteras tout ça ?
Peu importe, maman. Cest ma vie, je lai choisie.
Eh bien, reste ici, à vivre en domestique, à te laisser piétiner, mais sans moi ! Je men vais.
***
À présent, mes journées sétiraient, mornes et sans saveur. Ma vie nétait plus rythmée que par les commérages du village.
Chez Jacqueline, je venais jouer avec son petit-fils, je repensais à Sylvaine et à ma propre petite-fille.
Mais un beau jour, mon cœur lâcha. Jai fermé la maison à clé et pris le train pour Paris.
Je me suis posté devant les grilles de la villa, observant la vie derrière la clôture.
Jai vu ma petite Caroline courir dans le jardin, entourée de deux petits caniches blancs, criant : « Mamie, mamie ! » à ladresse de la compagne de Paul.
« Quoi ! » pensai-je, envahi dune jalousie féroce. « Elle nest rien pour cette petite, cest moi la vraie grand-mère ! »
Sortant de lombre, jai couru frapper à la porte.
***
On ne ma pas mise dehors, bien au contraire. Même la propriétaire a lâché : « La maison est grande, il y a des chambres pour tout le monde. »
Entre cette femme et moi, plus jamais de vraies disputes, juste quelques piques bien placées, échangées en désherbant les plates-bandes ou en jouant à cache-cache avec ma petite-fille.
Tu es revenue, hein ? Tu avais peur que je maltraite ta fille ? Tu as raison, faut la protéger, ta chiffe molle. Si je veux, je peux léjecter quand je veux. Franchement, elle ne tire pas de toi, mais du père. Toi, tu as un peu de coffre même si cest léger.
Si tu continues, je tassomme avec le torchon, même chez toi ! Pourquoi léger ?
Cest toi qui reviens ici, pas ta fille auprès de toi. Si tu étais vraiment forte, ça aurait été le contraire.
Je suis plus solide que toi ! Sais-tu pourquoi je suis venue vivre ici ? Parce que je vois que tu nas plus trop la forme. Tu vas y passer bientôt, et faudra bien que quelquun taide. Pour la toilette, je men occuperai. Mais il est hors de question que ça revienne à Sylvaine !
Ah ah ! Tu me fais rire. Je suis en pleine forme ! Je mange sain, je vais chez les meilleurs médecins. Aucun enfant, zéro stress. Pourquoi crois-tu, Valentine, que je passerai la première ?
Par toutes ces histoires, jai appris une chose : il ny a ni belle famille idéale, ni solution parfaite. Mais les vraies liens se tissent dans le temps, même là où on les attend le moins. Mieux vaut, parfois, apprendre à vivre avec ce quon ne choisit pas et profiter, même jaloux, du bonheur qui passe.