Aujourd’hui, notre groupe a accueilli une nouvelle venue : une fille nommée Églantine. Elle avait notre âge, mais se distinguait nettement. Sa robe, manifestement trop petite et recousue de plusieurs endroits, trahissait sa situation. Ses cheveux roux étaient soigneusement attachés en arrière, avec un ruban fané à peine noué. Ses yeux grands et verts semblaient cacher une profonde tristesse. Jai appris plus tard que sa famille vivait une situation difficile. Églantine était élevée par son père seul ; sa mère était absente, et leur quotidien modeste révélait une lutte constante contre la pauvreté.
Dans la classe, il y avait également les jumelles Adélaïde et Clémence. Adélaïde restait calme, tandis que Clémence, insupportable, se plaisait à briser les jouets des autres sans jamais se faire gronder. Le fait quelle soit la fille de la directrice de la maternelle lui donnait un sentiment dimpunité et elle larborait dun air fier. Clémence sen prenait souvent à Églantine : elle lui lançait des coups de pied, lui jetait sa nourriture au sol à la cantine, et lui tirait violemment les cheveux. Églantine endurait tout en silence, parfois éclatant en larmes et se réfugiant dans un coin de la cour. Nous avons tenté de prendre sa défense plusieurs fois, mais nos gestes se soldaient par une sanction du professeur, car Clémence restait intouchable grâce à sa mère.
Pourtant, le jour de lanniversaire dÉglantine, elle est arrivée à lécole dans une robe nouvelle, couleur rose pâle, resplendissante sous la lumière matinale. Les liserés baignaient dans des petites pierres scintillantes qui brillaient à chaque mouvement, suscitant ladmiration et les compliments des autres enfants.
Les jumelles, observant depuis un coin, demeuraient silencieuses, leur mécontentement évident. Églantine rayonnait, ses yeux verts pétillaient de bonheur. Pendant quelle jouait dehors, elle évitait la boîte à sable, soucieuse de préserver sa robe immaculée. Mais emportés par le jeu, nous avons perdu Églantine de vue un instant. Soudain, un cri aigu a retenti ; nous nous sommes tous retournés. Là, dans une flaque deau, Églantine sanglotait, sa robe déchirée. Clémence la surplombait, ricanant cruellement. Églantine pleurait, accablée par l’idée de décevoir son père en rentrant avec sa belle robe abîmée. « Tu nes quune mendiante, pas une princesse ! » sest moquée Clémence.
Cette scène ma bouleversée, car jai vu la détresse dune petite fille sans défense dont la journée spéciale a été brisée. Ce souvenir a marqué ma mémoire, me donnant à jamais la conviction intime quil ne faut jamais faire de mal ni humilier autrui.