Je suis assis près de la fenêtre, le téléphone à la main. Les lettres dansent devant mes yeux – mes lunettes ont encore disparu. Pourtant, l’annonce est simple : « Donne chat roux, castré, propre. » Non. Pas « donne ». « Vends ». Au moins, ça augmente ses chances d’atterrir dans une famille aisée.
– Félix, dis-je doucement. Viens ici, mon roux.
Le chat apparaît comme par enchantement – un petit tracteur ronronnant sur des pattes de velours. Il saute sur mes genoux, se love en boule. Chaud, vivant.
Je lui gratouille l’oreille. Félix ferme les yeux de plaisir, et je sens mon cœur se serrer. Six mois que je suis seul.
– Qu’est-ce qu’on va faire, hein ? murmuré-je au vieux. Les médicaments s’épuisent, et la pension aussi.
Le matou ronronne, ignorant tout. J’ouvre la calculatrice. Nourriture : dix euros par mois. Litière : cinq euros de plus. Le vétérinaire, je n’ose même pas y penser.
Et les comprimés contre la tension coûtent vingt euros. Chaque mois.
– Tu comprends, Félix, je ne veux pas me séparer de toi. Mais je n’y arrive plus tout seul.
Je tape dans l’annonce : « Chat à placer. Trente euros. » J’efface. Je récris : « Vends chat. Cinquante euros. »
Le téléphone sonne tout de suite. Une voix féminine :
– Bonjour, je vous appelle pour le chat. On peut le voir ?
– Oui, réponds-je d’une voix rauque. Venez.
Une heure plus tard, on frappe à la porte. Sur le seuil, une femme d’une cinquantaine d’années, les yeux tristes.
– Marine, se présente-t-elle. Et où est le minou ?
Félix, comme par défi, débouche de la cuisine – mais pas vers l’invitée : vers moi. Il se frotte contre mes jambes, ronronne, me regarde avec des yeux amoureux.
– Le voilà, mon roux, dis-je en essayant de garder un ton neutre. Bon chat. Affectueux.
Marine s’accroupit, tend la main. Félix la renifle, mais ne va pas vers elle. Il revient vers moi.
– Pourquoi le vendez-vous ? demande-t-elle doucement.
– Des circonstances, marmonné-je en détournant le regard.
Alors Marine remarque : mes mains tremblent. Et le chat ne me quitte pas d’une semelle.
Elle parcourt lentement l’appartement du regard. Tout est propre, rangé, mais vide. Sur le rebord de la fenêtre, un ficus desséché. Sur la table, une boîte de médicaments presque vide. Et une autre, presque vide aussi.
– Bel appartement, dit-elle. Vous y vivez depuis longtemps ?
– Quarante ans, répondis-je en caressant Félix. Avec ma femme, on l’avait acheté…
Je ne finis pas. Inutile.
Marine hoche la tête. Elle-même a perdu récemment Zézette, une chienne de quinze ans. Le vide chez elle était tel que les murs menaçaient de s’effondrer.
– Et le chat n’est pas malade ? demande-t-elle.
– Non, il est en pleine forme. C’est juste moi, balbutié-je. Je n’y arrive plus. L’âge, vous comprenez.
Félix miaule longuement et se frotte contre ma jambe. Comme s’il comprenait.
– Et quelle nourriture lui donnez-vous ? continue Marine.
Je l’emmène dans la cuisine. Deux gamelles – une d’eau, une de croquettes. Du bas de gamme, acheté chez Lidl. Pas le pire, mais pas bon non plus.
– Il est difficile ?
– Non, il mange ce qu’on lui donne. C’est un bon garçon. Très intelligent. Quand Gisèle était malade, il venait se coucher sur son lit, la réchauffait. Comme s’il comprenait. Ma voix tremble.
Marine s’accroupit devant le chat. Félix la regarde, mais se serre contre moi.
– Dites-moi franchement, demande-t-elle à voix basse, pourquoi cinquante euros ?
Je suis pris de court :
– Eh bien, c’est un bon chat. De race.
– Félix est un chat de gouttière, objecte-t-elle gentiment. Beau, mais de gouttière. Et vous l’aimez. Alors pourquoi le vendre ?
Je me tourne vers la fenêtre. Long silence. Félix ronronne sur mes genoux, je le caresse de mes mains tremblantes.
– Les médicaments sont devenus trop chers. Et la nourriture. Il y a un mois, il a été malade, j’ai dû l’emmener chez le vétérinaire. Cinquante euros. Mes derniers.
– Et votre fille ? Votre fils ? De la famille ?
– Ma fille vit à Marseille. Elle élève ses trois enfants, elle n’a pas le temps pour un vieux. Et je ne lui demande rien.
Je soupire.
– Avec Gisèle, on se débrouillait. Seul, je n’y arrive pas.
Marine écoute et sent son cœur se serrer. Voilà, ce vieil homme fier vend la seule chose vivante qu’il lui reste. Et le chat ne comprend pas, se blottit, lui fait confiance.
– Et si je ne l’achète pas ? demande-t-elle.
– Quelqu’un d’autre l’achètera. Ma voix est ferme, mais mes mains tremblent toujours. L’annonce est en ligne, j’ai des appels.
– Et ça ne vous fait pas de peine ?
Je relève brusquement la tête :
– Vous croyez que c’est facile pour moi ?! Vous croyez que je fais ça par plaisir ?
Je m’arrête, serre les lèvres. Félix, effrayé par le geste brusque, saute de mes genoux mais ne s’éloigne pas – il s’assoit à côté.
Alors Marine comprend : elle ne peut pas simplement acheter le chat et partir. Il ne faut pas les séparer.
Mais il faut trouver quelque chose.
Elle réfléchit longtemps.
– André, et si je n’achetais pas le chat ? dit-elle enfin.
Je sursaute :
– Comment ça, vous n’achetez pas ?! Pourquoi êtes-vous venue alors ?
– Je suis venue voir. J’ai vu. Et j’ai compris : je n’achèterai pas ce chat.
Je blêmis. Mes mains tremblent encore plus.
– C’est vous qui avez appelé ! Vous avez dit que vous vouliez un chat !
– Je veux un chat, dit Marine en se levant et en s’approchant de la fenêtre. Mais pas celui-ci.
– Qu’est-ce qui ne va pas avec lui ?!
Elle se retourne. Et je vois des larmes dans ses yeux.
– Tout va bien avec le chat. C’est avec son maître que ça ne va pas.
– Je ne comprends pas.
– Vous comprenez très bien, André. Sa voix tremble. J’ai perdu ma chienne il n’y a pas longtemps. Vieille, malade. Quinze ans avec moi. Et vous savez ce qui a été le plus dur avant qu’elle parte ? Pas la maladie. Pas la douleur. Mais son regard qui semblait demander pardon. Pardon de me donner du souci.
J’avale ma salive. Félix s’approche, se frotte contre ma jambe.
– Et là, je vous vois avec Félix – et je vois la même chose. Il vient vers vous, et vous avez honte de ne pas pouvoir le nourrir. Vous pensez bien faire en le confiant à de bonnes mains.
– Et ce n’est pas bien ?! m’écrié-je. Ce serait mieux qu’il crève de faim avec moi ?!
– Qui a dit qu’il devrait crever de faim ?
Un silence. Félix miaule, doucement, longuement.
– Je vous propose autre chose, continue Marine. Je vais apporter de la nourriture. Toutes les semaines. Et de l’argent pour le vétérinaire – si besoin.
– Quoi ?! Je la regarde comme une folle. Pourquoi feriez-vous ça ?
– Parce que je veux aider le chat. Mais sans vous séparer. Elle sourit à travers ses larmes. On peut appeler ça une location de bonheur.
– Une location ?
– Oui. Je paie pour venir caresser Félix. Et en même temps, j’ai une raison de rendre visite à un homme seul. Boire un thé. Parler.
Je reste muet. Les yeux grands ouverts, les lèvres qui tremblent.
– C’est humiliant, finis-je par dire.
– Pourquoi humiliant ? s’étonne Marine sincèrement. C’est un contrat. Honnête. J’obtiens un chat pour compagnie – vous obtenez de l’aide pour la nourriture. Gagnant-gagnant.
– Non ! Je ne suis pas un mendiant ! Je ne quémande pas ! Je me lève brusquement.
– Qui a dit ça ?
– Vous ! Vous proposez de donner de l’argent à un vieil inconnu !
Marine secoue la tête :
– Je propose un contrat. Payer pour un moyen de passer du temps avec le chat. Et avec un homme intelligent et intéressant qui a élevé ce chat.
– Arrêtez ! Ma voix se brise. Ne me plaignez pas !
Et je me tais. Je me rassois dans le fauteuil. Je baisse la tête.
Félix saute sur mes genoux.
– Vous savez ce qui est le plus terrible, André ? demande Marine doucement. Ce n’est pas la pauvreté. Ni la vieillesse. C’est l’orgueil. Qui empêche d’accepter de l’aide.
– Ce n’est pas de l’orgueil, murmuré-je. C’est de la honte.
– Honte de quoi ?
– De ne pas y être arrivé. Que ma femme soit morte et que je reste. De n’avoir pas économisé. Que ma fille soit loin. De ne même pas pouvoir nourrir mon chat.
Les larmes coulent sur mes joues ridées.
– Et maintenant vous arrivez. Et vous proposez de l’aide. Et moi, comme un dernier des…
– Des imbéciles ? souffle Marine.
– Oui. Un imbécile.
Elle s’approche, s’accroupit près du fauteuil :
– André. Mon appartement est vide. Ma chienne est partie. J’ai un travail où je n’ai pas envie d’aller. Et personne à qui raconter ma journée. Vous, vous avez Félix. Et un cœur bon.
– Comment savez-vous que j’ai un cœur bon ?
– Une personne méchante ne pourrait pas aimer un chat comme ça.
Félix ronronne plus fort, comme pour approuver.
– Alors, qu’en dites-vous ? On essaie ?
Je reste longtemps silencieux. Je caresse la fourrure rousse. Je réfléchis.
Je soupire. Très profondément.
– Alors, peut-être… on essaie ?
Deux mois ont passé.
Je suis assis près de la fenêtre avec Félix sur les genoux, regardant la cour. Bientôt, Marine doit arriver – le mardi, elle apporte toujours de la nourriture et quelques douceurs.
– Tu entends, mon roux ? dis-je doucement au chat. On dirait des pas familiers.
Félix lève la tête, dresse les oreilles. Oui, c’est elle.
On frappe à la porte.
– André ? C’est moi !
– Entrez, entrez ! Je me lève, rajuste ma chemise. En deux mois, je me suis visiblement animé, même mes joues ont repris des couleurs.
Marine entre avec de gros sacs, souriante :
– Bonjour, mon beau ! – à Félix.
Le chat se met aussitôt à ronronner et à se frotter contre ses jambes.
– Et bonjour à vous, André. Comment allez-vous ? Comment vous sentez-vous ?
– Tout va bien. Hier, je suis allé chez le médecin – la tension est normale. Vos comprimés m’aident.
– Oh ! Demain, c’est samedi, si on allait au parc ? On promènerait Félix en harnais ?
Je rougis :
– Au parc… Les gens vont nous regarder – un vieux avec un chat en laisse.
– Qu’ils regardent ! rit Marine. Ils seront jaloux de voir un si beau chat. Pas vrai, Félix ?
Le chat miaule – approbateur.
Nous prenons le thé dans la cuisine. Je raconte les voisins, les nouvelles de la cour. Marine écoute, hoche la tête, rit. En deux mois, une complicité particulière s’est installée – pas familiale, mais très chaleureuse.
– Vous savez, dit-elle en finissant son thé, votre fille a appelé cette semaine ?
– Oui. Elle demandait comment j’allais. Je lui ai parlé de vous.
– Et qu’a-t-elle dit ?
– Elle a été surprise, avoué-je. Elle a dit : « Papa, je suis si contente que tu aies une amie. » Une amie… Je souris. Ça sonne bizarre à mon âge, non ?
– Pourquoi bizarre ? L’amitié n’a pas d’âge.
Soudain, Félix saute du rebord de la fenêtre et s’approche de sa gamelle. Avec des croquettes de qualité, qui ne sont plus un problème.
– Et pourtant, j’ai failli le vendre, dis-je à voix basse.
– Heureusement que vous ne l’avez pas fait.
– Oui… À l’époque, je pensais que c’était la fin du monde. En fait, c’était le début d’une nouvelle vie.
Marine hoche la tête :
– Parfois, les moments les plus terribles mènent aux changements les plus lumineux.
Nous restons silencieux, regardant Félix croquer ses croquettes d’un air affairé. Maintenant, il a tout – de la nourriture, des caresses, l’attention de deux personnes qui l’aiment.