Un chat décharné est resté 24h devant un magasin clos. À l’ouverture, le malaise.

Odette referma la serrure et souffla, soulagée. Enfin deux jours de repos. Plus de files d’attente, plus de pesées interminables, plus de caisses à empiler.

– Odette, vous travaillez demain ? Une voix familière derrière elle.

Elle n’eut même pas besoin de se retourner. Nicolas Lefèvre. Toujours au mauvais moment.

– Demain, c’est dimanche, lança-t-elle sans se tourner. Jour de fermeture.

– Ah… D’accord. Je reviendrai lundi, alors.

Odette pivota enfin. Le vieil homme se tenait là, un filet à provisions usé à la main, une veste délavée sur le dos. Il la regardait, l’air perdu. Comme s’il espérait quelque chose.

« Encore à compter ses centimes pendant une demi-heure », pensa-t-elle.

– Lundi, c’est parfait, dit-elle avant de s’éloigner vers chez elle.

Toujours la même histoire. Il arrivait juste avant la fermeture, choisissait deux ou trois babioles, puis fouillait son porte-monnaie à la caisse, comptant et recomptant ses pièces. La file s’allongeait, les gens soupiraient, mais lui ne semblait rien remarquer. Lent, agaçant, insupportable.

Le dimanche matin, en passant devant la boutique, Odette s’arrêta net.

Devant la porte, une chatte. Une simple gouttière, grise, mitée, maigre à faire peur. Mais elle ne se contentait pas de s’asseoir. Elle courait de la porte à la fenêtre, grattait le seuil, regardait par la fente et miaulait. Un miaulement plaintif, désespéré.

– Ouste ! D’ici ! fit Odette en chassant la main.

La chatte ne bougea pas d’un poil. Elle fixait la porte.

« Une errante », se dit Odette, et elle poursuivit son chemin.

Le lundi, en approchant du magasin, Odette avait le cœur lourd. La chatte n’avait pas bougé. Roulée en boule sur le pas de la porte, épuisée.

La clé tourna dans la serrure. La porte s’ouvrit.

Et alors, Odette entendit. Un couinement ténu, presque imperceptible. Quelque part dans un coin, derrière les étagères.

Elle entra, regarda – et son cœur fit un bond.

Un chaton. Tout petit, aveugle, désarmé. Couché parmi des cartons, il geignait faiblement, remuant les pattes.

La chatte s’élança derrière Odette, sauta vers le bébé, se mit à le lécher, à ronronner.

– Mon Dieu, murmura Odette. C’est pour lui que tu essayais d’entrer.

Odette resta debout au-dessus du carton, ne sachant que faire. La chatte s’était blottie contre son petit, le léchait, ronronnait – pour la première fois depuis vingt-quatre heures, elle semblait tranquille.

Mais dans la tête d’Odette, une seule idée : « On ne peut pas garder des animaux dans un commerce. Où les mettre ? »

– Dis donc, t’es forte, marmonna-t-elle à voix haute. Comment as-tu fait pour entrer ? Quand ?

La chatte se serra un peu plus contre son petit.

Odette se souvint : vendredi soir, en fermant, il y avait foule devant la porte. Du monde, de la hâte. C’est sans doute passé à ce moment-là. Inaperçue. Et elle avait mis bas dans la nuit, quand le magasin était vide.

Et tout le dimanche, elle avait tourné dehors, essayant de rentrer.

– Bon, souffla Odette. On va trouver une solution.

Elle versa de l’eau dans un gobelet en plastique, coupa un morceau de saucisson de son sandwich. La chatte but goulûment, vite, comme si on allait lui reprendre.

Puis Odette ouvrit le magasin.

La première cliente fut une voisine, tante Valérie. En voyant la chatte et son petit, elle leva les bras au ciel :

– Oh, Odette ! D’où ils viennent ?

– Eh bien…, fit Odette d’un geste vague. Elle s’est glissée. Écoute, Valérie, tu ne les prendrais pas ? Tes petits-enfants adorent les animaux, non ?

Tante Valérie fit la moue :

– On a déjà un chat. Vieux, méchant. Il les étranglerait. Non, non, désolée.

Vint ensuite monsieur Michel, le plombier. Lui aussi refusa :

– Ma femme ne voudra pas. Elle éternue dès qu’elle voit un poil.

Puis une jeune mère avec son enfant. Le petit tendit la main vers le chaton, mais sa mère le tira en arrière :

– Touche pas ! C’est sale ! Ça donne des maladies. Viens, on s’en va.

Odette se tenait derrière le comptoir, et sentait une boule se former dans sa poitrine. Chaque refus la frappait comme un coup sourd.

« Personne ne voudra ? »

À midi, elle avait perdu tout espoir.

Vers trois heures de l’après-midi, la porte s’ouvrit et Nicolas Lefèvre entra.

Comme toujours – lentement, prudemment. Son filet à la main. Il salua à voix basse, hocha la tête.

Odette n’eut même pas le temps de répondre. Il s’arrêta à l’entrée, s’accroupit près du carton.

– Oh, fit-il doucement. Qui avons-nous là ?

La chatte leva la tête, le regarda avec méfiance.

Nicolas tendit la main avec précaution, caressa la tête de la chatte. Elle ferma les yeux, se mit à ronronner.

– Odette, dit-il en se tournant vers elle. Qu’est-ce qui va leur arriver ?

Odette soupira :

– Je ne sais pas. On ne peut pas les garder ici. Et personne ne veut les prendre.

– Je vois.

Il se tut, puis caressa de nouveau la chatte. Le chaton poussa un petit cri, bougea.

– Est-ce que…, commença Nicolas, puis il hésita. Est-ce que je pourrais les prendre ?

Odette resta figée. Elle le regardait, n’en croyant pas ses oreilles.

– Vous ? répéta-t-elle. Sérieusement ?

– Eh bien oui. Il sourit, timide. Chez moi, c’est triste tout seul. Au moins, j’aurai de la compagnie. Je ne sais pas bien m’en occuper, mais j’apprendrai. Je lirai sur Internet.

Odette sentit une boule monter dans sa gorge. Ce vieil homme lent qu’elle avait si souvent bousculé, pressé, supporté avec irritation.

Lui seul n’était pas passé à côté.

– Nicolas, articula-t-elle. Merci. Vraiment. Merci.

Il agita les mains :

– Mais non, ça me fait plaisir. Chez moi, c’est vide. Ma femme est morte il y a trois ans. Pas d’enfants. Alors je viens ici tous les jours, juste pour parler à quelqu’un.

Odette eut honte. Une honte à vouloir disparaître sous terre.

Elle s’était toujours agacée qu’il soit lent. Qu’il fasse attendre la file.

Mais il était juste seul.

Nicolas prit le carton avec précaution, le soutenant par en dessous pour ne pas secouer. La chatte le regarda, méfiante, mais ne se débattit pas. Comme si elle comprenait que cet homme ne ferait pas de mal.

– Seulement, je ne sais pas comment les ramener chez moi, dit-il pensif. Le carton est trop grand, pas pratique. Et ils bougent.

– Attendez, dit Odette. Elle fila à la réserve et revint avec une boîte en carton solide, plus petite. Tenez, celle-ci est mieux. Elle a des poignées.

Elle y installa elle-même la chatte et le chaton, glissa un chiffon doux au fond. Ses mains tremblaient. De peur, de honte, elle ne savait pas.

– Odette, vous pourriez me conseiller ? sourit Nicolas, hésitant. Qu’est-ce qu’il faut leur acheter ? De la nourriture, une gamelle ?

Odette vit soudain l’homme perdu. Il avait pris la responsabilité sans savoir quoi faire. Mais il l’avait prise quand même. Parce qu’il n’avait pas pu passer outre.

– Attendez, dit-elle résolument.

Elle parcourut les rayons, rassemblant le nécessaire : une boîte de pâtée pour chat, un sachet de croquettes, deux gamelles en plastique, un paquet de litière.

– C’est pour vous, tendit-elle le sac à Nicolas.

– Non, je vais payer.

– Pas question, coupa-t-elle. C’est de ma part. C’est tout.

Il voulut protester, mais elle le regarda si sévèrement qu’il se contenta de hocher la tête.

– Merci. Merci beaucoup.

Il prit la boîte, le sac, et se dirigea vers la sortie. Sur le pas de la porte, il se retourna :

– Odette, il faut que je les emmène chez le vétérinaire ?

– Oui, fit-elle. Allez-y demain. Qu’on vérifie que tout va bien.

– D’accord. J’irai.

Il sortit. La porte se referma avec un tintement léger.

Odette resta seule.

Le magasin était silencieux. Vide. Seul le vieux carton traînait par terre, celui où le chaton avait dormi.

Elle s’approcha, le ramassa, voulut le jeter. Mais elle n’y parvint pas. Elle s’assit par terre, serra le carton contre elle et se mit à pleurer.

Les larmes coulaient sur ses joues, tombaient sur le carton.

Elle revit toutes ces fois où elle s’était impatientée contre Nicolas. Où elle l’avait pressé. Où elle avait soupiré quand il entrait. Où elle avait pensé : « Encore ce vieux. Encore à compter ses centimes. »

Et lui, il avait pris la chatte et le chaton sans hésiter. Alors qu’il avait du mal à joindre les deux bouts – ça se voyait à ses vêtements, à la façon dont il comptait sa monnaie.

Mais il n’était pas passé à côté.

« Mon Dieu, pensait Odette, quelle idiote je suis. Quel cœur sec. »

Elle s’essuya les yeux d’un revers de main, se releva. Jeta le carton à la poubelle. Revint derrière le comptoir.

Les clients commençaient à affluer.

Une journée de travail ordinaire.

Mais quelque chose avait changé en Odette. Elle regardait les clients autrement. Plus comme une file à servir vite, mais comme des gens avec leur propre histoire. Et on ne sait jamais ce qui se cache dans le cœur des autres.

Demain, elle demanderait sûrement à Nicolas des nouvelles de la chatte et du chaton. Comment ils s’installaient. S’il avait besoin d’aide.

Et jamais plus elle ne le presserait.

Deux jours passèrent.

Odette attendait Nicolas. Elle jetait des coups d’œil vers la porte, tendait l’oreille. Mais il ne venait pas.

L’inquiétude grandissait. « Et s’il lui était arrivé quelque chose ? Et s’il était malade ? Et si la chatte avait un problème ? »

Le troisième jour, elle n’y tint plus.

Elle demanda l’adresse aux voisins. Nicolas habitait l’immeuble d’à côté, au troisième étage.

Elle acheta un sachet de pommes, un paquet de biscuits – pour ne pas venir les mains vides – et après le travail, elle s’y rendit.

La porte ne s’ouvrit pas tout de suite. Puis des pas traînants se firent entendre, et Nicolas apparut sur le seuil. Surpris, déconcerté.

– Odette ? Vous… vous venez chez moi ?

– Voilà, dit-elle en tendant le sac. J’ai pensé prendre de vos nouvelles. Comment allez-vous ? La chatte et le chaton ?

Le visage du vieil homme s’illumina d’un sourire. Un sourire si chaleureux, si sincère, que le cœur d’Odette s’allégea.

– Entrez, entrez ! fit-il en s’écartant. Ils sont installés à merveille !

L’appartement était petit, modeste. Vieux meubles, tapis usé. Mais propre et douillet.

Sur le rebord de la fenêtre, sur une couverture pliée, la chatte dormait. À côté d’elle, le chaton s’agitait – déjà plus fort, tout duveteux.

– Les voilà, dit Nicolas avec fierté. La chatte, je l’ai appelée Minette. Et le chaton, Titi. Parce qu’il est discret.

Odette s’approcha, caressa doucement Minette. La chatte ouvrit un œil, ronronna, et se rendormit.

– Ils sont magnifiques, murmura Odette.

– Oh oui ! Nicolas souriait de toutes ses dents. Je les ai emmenés chez le vétérinaire. Tout va bien.

Il parlait, parlait – comment Minette s’était cachée sous le canapé la première nuit, emportant le chaton avec elle, comment elle s’était apprivoisée, comment elle l’accueillait à la porte quand il rentrait.

Au moment de partir, Odette s’attarda sur le seuil :

– Nicolas, revenez au magasin. Je vous attendrai.

Il hocha la tête :

– Je viendrai.

Et il ajouta, plus bas :

– Merci, Odette. Pour tout.

– C’est moi qui vous remercie, répondit-elle. Vous êtes quelqu’un de bien.

Le lendemain, Nicolas revint au magasin. Comme toujours – lentement, avec son filet.

Mais cette fois, Odette l’accueillit avec un sourire. Elle sortit un tabouret de la réserve, le plaça près du comptoir :

– Asseyez-vous, Nicolas. Prenez votre temps. Je ne suis pas pressée.

Il la remercia d’un signe de tête. S’assit. Se mit à choisir ses produits à son rythme.

Et pour la première fois, Odette ne le pressa pas.

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