— Tu t’installeras au village chez mes parents. Tu t’occuperas d’eux, — ordonna le mari.

Je m’appelle Antoine Perrin. J’écris ces lignes dans mon carnet, deux jours après, pour comprendre comment j’ai tout cassé.

Ce soir-là, je l’ai attendue devant son bureau, porte de la Défense, planté là comme si j’y avais passé la journée. Solange est sortie en rajustant la bandoulière de son sac. L’air était doux ; elle pensait sans doute à un thé au citron, au calme de la maison. Elle est tombée sur un mari au visage fermé.

— Bonsoir, dit-elle. Qu’est-ce qui t’amène ? Tu n’aimes pas venir me chercher.

— Écoute-moi bien. Demain, tu poses ta démission. Tu quittes ton travail. Tu vas chez mes parents, en Creuse. Tu t’occuperas d’eux.

— De qui ?

— De mon père et de ma mère. Ils ne rajeunissent pas. Il faut quelqu’un à la maison. C’est plié.

Elle m’a regardé comme si on avait affiché un bandeau de dépêches en plein milieu de mon front. Plié. Pas « discutons », pas « je t’en prie ». Plié, comme un tampon sur un document.

— C’est curieux, dit-elle. Personne n’a pensé à me demander mon avis ?

— Qu’est-ce qu’il faut demander ? Tu es ma femme. C’est une affaire de famille. Là-dedans, on ne demande pas : on fait.

— Une affaire de famille. Donc ma famille, maintenant, c’est une valise et un horaire de trains.

— Arrête de faire l’intelligente. Tu réponds toujours par des mots. Je t’ai parlé simplement : tu y vas, point final.

Solange a ajusté sa bandoulière. Je sentais qu’elle bouillait, mais elle gardait un ton posé. La patience coûte cher, et elle ne voulait pas la gaspiller sur un trottoir.

— Antoine, ne restons pas dehors. Quand tu rentreras, on en parlera calmement. Tu as mangé ? Tu veux un thé ?

— Pas le temps pour les thés. J’ai du travail. Je t’ai dit l’essentiel ; tu l’as entendu. Je rentre ce soir.

— Et les détails ? L’adresse, par exemple ? Je ne suis jamais allée chez tes parents.

— Plus tard, plus tard.

J’ai fait un geste de la main et je suis parti, comme un homme qui vient de régler une vie entière.

Elle est restée seule, sans colère, plutôt étonnée. Une femme qui a partagé ma vie ne peut pas se faire ranger comme une étagère. Mais je ne le voyais pas encore.

Elle est passée au supermarché. Elle y a croisé Colette Moreau, sa collègue de bureau.

— Oh, ma pauvre, tu tombes bien ! J’étais sur le point de m’allonger entre les courgettes.

— Qu’est-ce qui se passe ?

— La machine à laver fuit, mon fils a attrapé un rhume, et mon mari s’étonne que le dîner ne se fasse pas tout seul. Je suis un écureuil dans une roue carrée.

— Je compatis. Moi aussi, j’ai des nouvelles fraîches.

— Raconte.

— Antoine m’a rencontrée à la sortie du bureau. Il m’a ordonné de démissionner et d’aller m’occuper de ses parents.

— Ordonné ? Il t’a ordonné ?

— Il m’a dit : « Tu y vas, point final. »

— Et toi, tu as répondu quoi ?

— Rien. Je le regardais effacer ma vie en une phrase.

Colette a arrêté son caddie.

— Attends. Ses parents n’ont personne d’autre ? Il y a bien une fille ?

— Si. Capucine, sa sœur.

— Ah ! Et la fille existe. Mais c’est la bru qui doit y aller. Tu vois le tableau ?

— Clair comme de l’eau de roche.

— Solange, il te met sur le dos une dette qui n’est même pas la tienne. Ce ne sont pas tes parents. Ce sont les siens et ceux de sa sœur. Et la dernière se dévoue. Bravo.

— Je me demande encore qui est le dindon de la farce, a dit Solange.

Elle a mis des citrons dans son panier et elle est rentrée.

Je n’étais pas là quand ma sœur a appelé. Solange m’a fait le récit le soir même.

— Solange ! Quelle bonne nouvelle ! Antoine m’a tout dit ! Tu es en or, ma chérie.

— Bonsoir, Capucine. Et pourquoi suis-je en or ?

— Tu vas t’occuper de papa et maman ! Je respire enfin, tu ne peux pas savoir. Avec mes enfants, mon travail, ma maison, je me déchire, littéralement.

— Attends. Antoine t’a dit que je partais ?

— Bien sûr ! C’est décidé, tu démissionnes demain et tu fais tes bagages. Tu es si dévouée, pas comme certaines.

— Capucine, je suis désolée de gâcher ta belle soirée. Mais je ne pars pas.

Un silence.

— Comment ça, tu ne pars pas ? Antoine m’a dit…

— Ton frère promet beaucoup de choses. Il m’a promis une étagère l’an dernier. Je n’ai toujours pas d’étagère. C’est pareil pour mon départ : ça reste une promesse.

— Solange ! Ce sont nos parents ! Il leur faut de l’aide ! Qui va le faire si ce n’est pas toi ?

— C’est une bonne question. Qui ? La fille, par exemple. Ça ne t’a pas traversé l’esprit ?

— Moi ? J’ai une famille, moi ! J’ai des enfants ! J’ai toute la maison sur les épaules !

— Et moi, alors ? Je n’ai ni famille, ni maison, ni rien à faire, c’est ça ? Je suis bien commode, Capucine. Un vrai cadeau.

— Tu exagères tout !

— J’écoute et je répète. Voilà tout.

Elle a raccroché. Peu après, je suis rentré.

— Il y a à manger ? j’ai demandé en m’asseyant.

— C’est déjà servi, on dirait, a-t-elle répondu.

J’ai mangé vite, sans la regarder, en laissant des miettes. Puis je suis allé dans la chambre. J’ai ouvert l’armoire et sorti sa valise.

— Qu’est-ce que tu fais ? demanda-t-elle du seuil.

— Je t’aide. Je suis un mari attentionné : je te prépare tes bagages. Apprécie.

— Apprécie, répéta-t-elle en s’appuyant au chambranle. Je ne t’ai jamais dit que je partais.

— Qu’est-ce qu’il y a à dire ? C’est décidé. J’ai déjà prévenu tout le monde. Maman est prévenue. Capucine est prévenue. Maintenant, ce serait décevoir les gens que de revenir en arrière.

— Les gens. Et moi, me décevoir, c’est acceptable, alors ?

— Ne recommence pas. Tu es douée pour faire des drames. Tu vas vivre là-bas, tu t’occuperas d’eux. Ce n’est pas difficile, et c’est utile.

La sonnette a sonné. C’était Thibault Renard, mon ami, un homme calme au regard lourd. Il a vu la valise ouverte et il a froncé les sourcils.

— Vous partez en vacances ?

— Pas deviné, ai-je dit en lui serrant l’épaule. Solange va chez mes parents. En Creuse. Pour s’occuper d’eux.

Thibault a regardé Solange.

— C’est vrai ?

— C’est le plan d’Antoine, a dit Solange. Dans ce plan, je suis la valise. Je n’ai jamais dit oui. Ni d’un mot, ni d’un signe, ni d’un clignement d’œil.

Thibault s’est tourné vers moi.

— Antoine. On peut se parler ?

Nous sommes passés dans la cuisine. Solange ne s’est pas cachée ; elle restait dans le couloir, à écouter.

— Qu’est-ce que tu fabriques ? C’est tes parents. Et les parents de ta sœur. Pourquoi est-ce que ta femme devrait tout porter sur le dos ?

— Qui, alors ? Capucine est débordée. Je travaille. Solange est la seule personne libre.

— Elle n’est pas libre, elle est ton bouc émissaire. Je sais de quoi je parle. J’ai élevé mon frère et ma sœur. La vraie attention ne se commande pas. Elle se donne, ou elle ne se donne pas.

— Ne me sors pas ton discours. C’est décidé : elle y va.

— Tes parents, Antoine. Ton sang. Si tu veux les aider, aide-les. Ou alors partage avec ta sœur. Mais tu ne colles pas ce travail sur une femme qui est venue d’ailleurs.

— Elle est ma femme ! Une femme, ce n’est pas une étrangère ! C’est la famille ! On l’a prise, elle doit tirer le char !

— Antoine, j’ai dit Solange du couloir, je ne suis pas un cheval pour tirer la charrue. Ni un aspirateur pour rester dans un placard jusqu’à ce qu’on ait besoin de moi.

— Tais-toi ! On règle ça entre hommes !

Thibault m’a regardé.

— Tu es bête, Antoine. Et ça ne se soigne pas.

Il est parti.

Quand la porte s’est refermée, Solange a fermé celle de la chambre. Je l’ai entendue rappeler ma sœur.

— Capucine, dis-moi ce que tu es prête à faire pour eux, toi.

— Moi ? Je leur enverrai de l’argent, tous les mois. C’est aussi une forme de présence.

— Très bien. Combien ?

— Trois cents euros. C’est déjà énorme pour moi.

Solange a ri. Franchement, fort, sans retenue.

— Trois cents euros. Trois cents euros par mois pour que je lâche ma vie et que j’aille m’installer chez eux. Tu es trop généreuse. C’est royal, vraiment.

— Qu’est-ce que ça a de drôle ? L’argent ne tombe pas du ciel !

— Non. Et mes années non plus. Merci, Capucine. Tu viens de me donner le prix de votre affection : trois cents euros.

Elle a raccroché. Je me tenais dans la cuisine, triomphant, devant ma valise parfaitement pleine.

— Tout est prêt, dis-je. J’ai fait le plus dur.

Solange m’a regardé. Puis elle est allée au placard, en a sorti deux grands sacs et s’est mise à y entasser le reste de ses affaires.

— Pourquoi tant de bagages ? Tu pars pour toujours, maintenant ?

— Puisqu’il faut partir, autant partir dans les règles.

Une chaleur m’a envahi la poitrine. Elle acceptait. Elle allait y aller. Ma fermeté avait gagné. Je me suis félicité en silence.

Le lendemain, je me suis réveillé le roi du monde. Je buvais mon café en contemplant les bagages alignés dans l’entrée.

— N’oublie pas, maman t’attend. Elle t’a préparé un lit, une chambre. Appelle-la pour la remercier.

Solange a appelé. J’ai tout entendu.

— Allô, madame Perrin ? C’est Solange. Merci pour le lit que vous m’avez préparé. C’est très attentionné.

— Oh, ma chérie ! J’ai nettoyé la chambre, j’ai libéré une armoire. Tu viendras, dis ? On a besoin de toi pour le jardin, le ménage, la maison.

— Je comprends. Encore merci pour le lit.

— Mais quand tu arrives, alors ?

— Merci pour le lit. Au revoir.

Elle a raccroché. Ma mère était aux anges. Elle avait été remerciée, donc elle viendrait. J’étais aux anges, moi aussi.

J’ai appelé un taxi. Généreux, j’ai descendu la valise et les deux sacs moi-même. Je soufflais, mais j’avais l’impression de faire une bonne action. J’ai tout chargé dans le coffre.

— Allez, bonne route. Donne de tes nouvelles.

Solange est montée, m’a fait signe de la main, et le taxi est parti.

Je suis resté sur le trottoir, fier de moi. Puis quelque chose m’a glacé. L’adresse. Je ne lui avais jamais donnée. Solange n’était jamais allée chez mes parents ; c’était ma mère qui venait toujours chez nous.

— Merde, ai-je murmuré.

J’ai sorti mon téléphone. J’ai appelé. Longues sonneries. J’ai rappelé. Elle a coupé. J’ai envoyé un texto avec l’adresse : « Ne te perds pas. Appelle-moi à l’arrivée. » Le message est parti. Je me suis dit qu’elle le verrait, qu’elle arriverait, que tout irait bien.

La journée est passée. Le soir, ma mère a appelé.

— Antoine, où est Solange ? Personne n’est venu. J’ai préparé une tarte, j’ai fait le lit. Personne.

— Elle est partie ce matin, maman. J’ai chargé les bagages moi-même.

— Mais il n’y a personne. Ni taxi, ni Solange.

— Je m’en occupe.

J’ai rappelé. Une fois, deux fois, dix fois. Son téléphone sonnait, puis s’éteignait. Je restais au milieu du salon, et la vérité montait en moi comme une marée : elle n’y était jamais allée. Elle n’avait jamais eu l’intention d’y aller. Les valises, les sacs, tout était parti, mais pas chez ma mère. Pas chez mes parents.

Le lendemain, je me suis précipité devant son bureau. Elle est sortie, calme, reposée, comme si rien ne s’était passé.

— Où étais-tu ? Où sont les bagages ? Maman t’a attendue toute la journée ! Qu’est-ce que tu as fait ?

— Bonjour, Antoine. Je ne suis allée nulle part. Et je n’y serais jamais allée.

— Comment ça, jamais ? Tu es montée dans ce taxi !

— Tu as chargé ce taxi. Toi. Avec beaucoup d’enthousiasme. Le taxi m’a déposée dans un endroit où l’on ne me traite pas comme un meuble.

— Tu te moques de moi !

— Je t’écoute depuis hier. J’ai appris beaucoup de choses.

— Tu rentres à la maison, et tu pars chez mes parents. Un point, c’est tout. J’ai dit.

Solange a arrêté de sourire. Sa voix est devenue froide.

— Antoine. Écoute-moi bien. Si tu me donnes encore un ordre, là, devant ton bureau, je sors mon téléphone et je demande le divorce. En trois clics sur le portail du tribunal. Tu veux vérifier ?

J’ai ouvert la bouche. Aucun mot n’est sorti.

— Je ne te menace pas, Antoine. Je t’informe de mes conditions. Comme tu fais avec moi. C’est plié.

Elle est partie sans se retourner, d’un pas léger. Elle n’a pas dit quand elle reviendrait. Ni si elle reviendrait.

Ma colère est retombée. À sa place, il restait une peur collante. J’ai compris qu’elle était vraiment partie, avec une valise que j’avais remplie moi-même. Comme si je l’avais mise à la porte. Comme si je l’avais chassée. Et je l’aimais. Je n’avais jamais pensé qu’elle serait capable de partir aussi calmement.

Mon téléphone a sonné. Capucine.

— Antoine, alors, quand est-ce que Solange arrive chez maman ?

— Jamais. Elle n’arrivera jamais. Si tu veux t’occuper d’eux, prends un train et vas-y toi-même.

— Tu me parles comme ça, à moi ?

— Et tes trois cents euros, range-les bien au fond de ton porte-monnaie.

Elle a raccroché. Je suis resté assis sur le bord du trottoir, devant le bureau de Solange. Je me disais que j’allais l’attendre jusqu’au soir, pour lui parler. Sans « c’est plié ». Sans « tu vas ». Juste lui parler, si elle voulait encore m’écouter.

La leçon, je l’ai apprise là, dans le bruit des voitures : l’amour ne se décrète pas. Il se propose. Et quand on confond amour et autorité, on finit seul, avec une valise que personne n’a accepté de porter. Moi, j’avais pris une femme vivante pour une chose qu’on pose ailleurs. La chose a marché. Sur ses deux pieds. Avec ma valise. Et je suis resté là, à regarder ma vie sans elle.

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