**Mon journal intime**
Tu es mon monde.
Antoine et Camille vivaient dans le même immeuble, au cinquième étage. Antoine venait d’entrer en CM1 et était assez grand pour qu’on lui confie la garde de Camille, cinq ans, qui habitait en face. Sa mère, chirurgienne, était souvent appelée les week-ends pour des urgences.
Antoine se comportait en grand frère avec Camille : il la nourrissait, la protégeait, la grondait quand il le fallait. Et Camille lui obéissait sans discuter, le suivant partout comme son ombre, ses grands yeux noirs brillants d’admiration.
Un jour, Camille attrapa une angine. Où avait-elle pu prendre froid en juin ? Antoine dut rester avec elle toute la journée. Ses amis savaient où le trouver. Ils sonnèrent chez Camille pour l’appeler à jouer au foot.
« Je ne peux pas. Je garde Camille », répondit-il sérieusement.
« Emmène-la alors, elle sera notre mascotte », proposa Julien.
« Elle a de la fièvre. Impossible. Jouez sans moi aujourd’hui. »
« Sans toi ? Qui va garder les buts ? » s’exclama Matthieu, déçu.
« Faites des tours », suggéra Antoine en voyant leurs mines déconfites.
« Non, ça n’a pas de charme. On reste alors. »
Antoine soupira et les laissa entrer.
Camille, un foulard autour du cou, était assise sur le canapé, feuilletant un livre. En voyant les garçons, son visage s’illumina.
« Mes amis, Matthieu et Julien », dit Antoine en les présentant. « Ils restent avec nous, ça te va ? »
« Lisez-moi une histoire », demanda-t-elle avec l’innocence de son âge.
« Et si on construisait une cabane ? » Matthieu fixait la table ronde au milieu du salon.
« Comment ? Il faudrait des branches et de la paille », murmura Camille, ses yeux brillants de fièvre ou d’excitation.
« Pas besoin. On peut prendre le jeté de canapé ? » demanda Matthieu. « On le met sur la table, ça fera une tente. »
Mais un seul jeté ne suffisait pas. Camille indiqua à Antoine où trouver une couverture. Bientôt, tous quatre se glissèrent sous la table. L’espace était étroit, étouffant, sombre… et terriblement amusant.
« Racontons des histoires effrayantes », proposa Julien. « Mon arrière-grand-père a fait la guerre. »
« Et alors ? La guerre, c’est ennuyeux », rétorqua Matthieu.
« Tu sais combien il a de médailles ? Trop pour les compter. Il convoyait du pain vers Paris pendant l’Occupation. »
« Assez avec la guerre. C’est sinistre », soupira Matthieu.
« Tu ne sais pas ce que c’était. Mon grand-père disait que les gens mangeaient des chats… et même leurs proches. Des morceaux dans la soupe. Le pain, c’était de la sciure. »
« Beurk. On ne mange pas les gens », frissonna Camille, se collant contre Antoine.
« Moi, je connais des histoires sur l’Homme Noir », s’enthousiasma Matthieu. « On en parlait en colonie de vacances. À vous glacer le sang. »
Camille se figea. Le mot « noir » lui parut menaçant, surtout dans l’obscurité. Et à « glacer le sang », elle trembla.
« Il est tout vêtu de noir. Si tu traînes, il t’attrape et t’emmène pour toujours. Personne ne te revoit. Il apparaît et disparaît comme une ombre. Il adore les petits enfants. Si un enfant désobéit à ses parents… »
« Arrête. Tu vas lui faire peur pour la nuit », coupa Antoine, sentant Camille trembler contre lui.
« Je ne suis pas petite », protesta-t-elle, boudeuse. « Mais je ne veux plus entendre ça. C’est trop effrayant. »
La porte d’entrée claqua. Les enfants se turent. Des pas lents approchèrent, puis s’arrêtèrent près d’eux. Matthieu gigota, Julien respira fort. Camille enfouit son visage contre la poitrine d’Antoine. Son cœur battait fort sous son oreille.
Soudain, le bord du jeté se souleva. Camille hurla, les yeux fermés.
« Vous êtes là ! » La voix maternelle résonna.
« Maman ! » Camille émergea en courant.
« Pourquoi cette tente ? Qu’est-ce que vous fabriquez ? » demanda sa mère, observant les garçons ébouriffés.
« C’est une cabane. On racontait des histoires terrifiantes », bavarda Camille.
« Et tu n’as pas eu peur ? »
« Si. Quand j’ai entendu les pas, j’ai cru que c’était l’Homme Noir. »
« Quel Homme Noir ? » Le regard réprobateur de la mère se posa sur Antoine, qui baissa les yeux.
« Rangez ce bazar et allez vous laver. On mange bientôt. »
Plus tard, Antoine partit jouer au foot. Sa mère coucha Camille, mais dès qu’elle fermait les yeux, l’Homme Noir revenait.
Quand Antoine entra en quatrième, Camille commença le CP. Il ne la gardait presque plus. Elle venait encore le voir, surtout quand il tonnait. Les orages la terrifiaient.
Quand les garçons sortaient, elle insistait pour les accompagner. Si ils refusaient, elle pleurait – et Antoine cédait.
Il lui apprit à patiner, à réchauffer de la soupe au micro-ondes, lui fit découvrir les romans d’aventure. En terminale, Antoine allait au cinéma avec une jolie camarade, Élodie. Un jour, Camille les surprit en train de s’embrasser. Son cœur d’enfant se brisa de jalousie.
Après le bac, Antoine intégra Saint-Cyr. Il revenait rarement. Camille était soulagée – pas de filles autour de lui – mais triste de le voir si peu.
Un jour, il rentra en permission. Ses parents étaient absents. Il passa chez les voisins. Camille, le voyant en uniforme, rougit. Lui remarqua à quel point elle avait grandi. Pendant le déjeuner, il ne cessait de la regarder. Sous son attention, ses cils palpitaient, ses joues rosissaient.
Sa mère questionna Antoine sur ses études, son affectation future. Il répondit, les yeux fixés sur Camille, comme s’il ne s’adressait qu’à elle. Son cœur battait la chamade. Puis ses parents rentrèrent, et Antoine partit, la laissant troublée.
Après Saint-Cyr, il fut envoyé à la frontière sud. Camille étudia la médecine. Trois ans plus tard, il rentra en congé. Le cœur battant, elle guetta son retour, aux aguets derrière la fenêtre.
« Il doit se marier. Toi, tu dois étudier. Il te voit comme une petite sœur », disait sa mère.
Camille comprenait, mais ne pouvait s’y résoudre. Antoine ne vint pas. La fierté l’empêcha d’aller le voir.
Un jour, un taxi s’arrêta devant l’immeuble. Antoine en sortit, ouvrit la portière arrière. Une jeune femme enceinte prit son bras. Paniquée, Camille sentit son cœur se serrer – il était marié, il allait être père !
Elle s’enferma, pleura longtemps. Sa mère avait raison. Mais l’oublier était impossible. Elle partit quelques jours à Lyon pour se calmer.
À son retour, Antoine était reparti. La douleur et la jalousie cédèrent place au regret. Après ses études, Camille travailla avec sa mère, mais ne supportait pas la souffrance des patients. Elle rejoignit un centre de rééducation spécialisé.
Les années passèrent. Devenue docteure Alexandra Morel, elle était respectée et courtisée par ses patients. Aucun ne touchait son cœur.
Un jour, un nouvel arrivant fit jaser. « Un bel officier, déjà blessé auEt quand leurs regards se croisèrent enfin, après toutes ces années, Camille comprit que le bonheur, aussi insaisissable qu’un éclair d’été, était enfin là, entre ses mains.