Cher journal,
Je m’appelle Valentine Dubois. J’habitais en bordure d’une petite ville de Provence, dans une maison avec un jardin, des fleurs et une serre. À la retraite depuis longtemps, j’ai fêté mes soixante-dix ans. Sans la mort de mon mari, il y a trois ans, tout aurait été parfait.
Mais ce n’était pas seulement le manque de mon époux qui me pesait. Chaque année, le travail au jardin devenait plus dur, l’entretien de la maison plus lourd, et ma santé commençait à flancher. Ma fille Christine, qui vit avec son mari Pierre et ma petite-fille Olympe dans une grande ville régionale, n’arrêtait pas de me supplier de vendre la maison et de venir près d’eux. Je n’osais pas.
« Que ferais-je chez vous ? disais-je à Christine. Tant que je tiens sur mes jambes, je reste ici. Vous viendrez me voir, cela me suffira. »
Ils venaient, mais rarement. Olympe, elle, adorait sa grand-mère. Petite écolière, elle passait toutes ses vacances d’été chez moi. Étudiante, elle venait encore un mois chez son grand-père et moi. Mais grand-père n’est plus là… Olympe était en dernière année d’études et partait l’été en chantier humanitaire. Je me suis sentie très seule, et j’ai fini par accepter de vendre la maison après deux séjours en cardiologie à l’hôpital local.
J’ai vendu la maison. Avec l’argent, j’ai acheté un petit deux-pièces modeste au rez-de-chaussée, pas loin, et j’ai déménagé en emportant mes plantes d’intérieur – géraniums, ficus, violettes – qui occupent maintenant tous les rebords de fenêtres et la loggia de mon appartement bien chauffé. Une partie de la somme, je l’ai mise de côté pour le mariage de ma petite-fille chérie, une autre donnée à Christine, et un peu gardé pour mes soins.
Moins de travaux, plus de repos. Je me réjouissais de pouvoir me concentrer sur ma santé. Avec les voisins, les relations sont vite devenues chaleureuses. Discrète, peu bavarde, on m’a surnommée « la Silencieuse ». Je disais bonjour en souriant, avec une petite inclinaison, et je partageais des boutures de mes géraniums éclatants, de mes ficus et de mes violettes – ces plantes attiraient les passants derrière mes fenêtres.
Au printemps, je replantais une partie de mes géraniums dans le vieux parterre devant l’entrée, qui devenait tout joyeux pour l’été. Mais malgré tous mes efforts pour éviter les travaux physiques, ma santé ne s’améliorait pas. Je consultais régulièrement le cardiologue, suivais des traitements. Ma fille me pressait toujours de venir chez elle.
« Viens, maman. Ici les médecins sont meilleurs, l’hôpital est proche, et je serai là pour veiller sur toi. Nous avons trois pièces, tu n’auras rien à faire, et tu pourras te promener au grand air… »
« Quel grand air chez vous ? riais-je. Ici, c’est bien mieux. On n’a qu’une vie, même si je m’efforce de rester en forme. »
Mais jour après jour, Christine insistait pour que j’accepte un bilan plus approfondi. Un jour où je me sentais vraiment mal, j’ai décidé d’aller à l’hôpital régional.
« Je vais me faire soigner là-bas, expliquai-je à mes voisines en leur distribuant mes plantes en pot. Voilà mon héritage. Elles ne doivent pas sécher. Je vous les donne, qu’elles vous réjouissent. Je ne sais pas si je reviendrai. Que diront les médecins ? S’il le faut, je resterai chez ma fille… »
Les voisines promirent d’en prendre soin, de les choyer.
« Ne pensez pas au pire, Valentine. La médecine est bonne aujourd’hui… Et vos plantes sont magnifiques. Nous ne laisserons pas la beauté mourir. »
Je suis partie, j’ai fermé l’appartement. Les fenêtres vides faisaient peine à voir de la rue, signe de l’absence de la bonne maîtresse des lieux.
J’ai passé tout l’hiver chez ma fille. Les médecins n’ont pas jugé mon état critique, mais ils ont recommandé modération dans les efforts. Christine m’a gardée pour l’hiver, afin de pouvoir consulter régulièrement et surveiller ma santé. Je m’ennuyais de mon appartement – je m’y étais habituée – et même si j’étais bien chez elle, je voulais retrouver mon indépendance.
Le printemps arrivé, le soleil réchauffait. Je n’y tenais plus. J’ai fait mes bagages et je suis rentrée en train, sans écouter les arguments de ma fille.
Chez moi, c’était ensoleillé, poussiéreux. Mais le week-end, Olympe m’a rejointe. Elle finissait ses études, et elle aussi avait hâte d’être autonome.
« Je te comprends, mamie, disait-elle. Comment vivre tranquille avec maman ? Elle me demande cinq fois par heure comment je me sens, elle veut me nourrir, me faire boire des tisanes, me prendre la tension ! »
« Eh bien, quand elle travaille, c’est aussi calme ici que là-bas, souris-je. Je vais mieux ! Je compte bien rester ici, advienne que pourra. Je ne suis pas invalide, et j’espère que tu ne m’abandonneras pas, Olympe… »
Je savais ce que je disais. Je voyais Olympe nettoyer l’appartement avec soin, essuyer la poussière, mais elle jetait sans cesse un œil à sa montre, souriant à quelque chose. Je comprenais son humeur. Depuis l’école, quand elle passait tout l’été chez moi, elle avait ici, dans notre petite ville, un ami, Jean, qui habitait notre rue. Ils étaient amis, faisaient du vélo, allaient cueillir des champignons dans la forêt proche, m’aidaient au jardin et se baignaient dans l’étang près de la maison…
Jean était amoureux d’Olympe. Après son service militaire, il travaillait depuis trois ans dans une grande usine locale. Chaque fois qu’elle venait chez moi, il se réjouissait autant que moi.
En réalité, Jean faisait déjà partie de la famille. C’est ce que je pensais. Olympe, elle, souriait quand je lui posais des questions sur sa vie privée.
« Je termine mes études, j’obtiens mon diplôme, et on verra après… » disait-elle.
« À qui tiens-tu, si sérieuse ? soupirais-je. Les autres se marient, ont des enfants, et toi, ton diplôme… Ton Jean est patient. Il attend, il attend… Ne laisse pas passer ton bonheur. »
Je ne pensais pas seulement au bonheur d’Olympe. Je souhaitais ardemment qu’elle reste dans notre ville, qu’elle ne parte pas vivre dans la grande ville régionale, bruyante, embouteillée, étouffante.
Olympe, elle, savait qu’elle ne serait heureuse qu’avec Jean. Elle lui avait promis de l’épouser depuis longtemps, et il s’en souvenait, il attendait.
Quand le printemps inonda l’appartement de lumière, que tout brillait de propreté, les voisines rapportèrent les plantes de « la Silencieuse ».
« Reprends-les, reprends. Personne ne sait mieux s’en occuper que toi. Elles t’attendaient… disaient-elles en posant les pots à leur place. Tes fenêtres vides faisaient triste. Bonne santé, Valentine. Ne repars plus. »
Les larmes aux yeux, je repris mes plantes, les soignant avec tendresse, taillant les longues tiges, enlevant les feuilles sèches, changeant la terre, les nourrissant selon mes méthodes.
Peu après, Olympe termina ses études, m’apporta son diplôme, et nous fêtâmes cela en famille. Christine et Pierre apportèrent un gros gâteau et des provisions. La table était mise, le champagne coulait. Jean profita de cette réunion pour faire sa demande officielle, offrant une bague à Olympe devant tout le monde.
Je pleurai, mes enfants soupirèrent. Ils s’y attendaient, mais ils étaient émus. Nous nous embrassâmes tous, Olympe et Jean s’embrassèrent en signe d’accord et d’amour, et la date du mariage fut fixée.
Jean voulait vivre après le mariage dans la petite maison de campagne héritée de sa grand-mère. Cette maison était proche de celle où j’habitais autrefois. C’est pourquoi Jean et Olympe étaient devenus amis enfants – voisins.
Jean avait déjà rénové la maison, construit une tonnelle dans le jardin et un petit pavillon d’été. Après le mariage, les jeunes emménagèrent tout de suite dans leur nid.
Je soupirais en cachette en regardant leur maison. Je venais les voir, j’examinais leurs parterres, leur jardin, leur cour, me rappelant ma jeunesse dans mon ancienne maison.
Un jour, Olympe m’emmena dans le petit pavillon d’été et me montra le lit.
« Tu peux venir ici autant que tu veux l’été… Regarde comme c’est agréable ! Il y a un parterre sous la fenêtre, les pommiers se penchent, et la petite cabane avec son poêle juste en face. Pourquoi rester dans ton appartement ? Installe-toi ici. Il y a un banc sous la fenêtre, un puits, la serre à côté. Respire l’air, écoute les oiseaux, et si tu es fatiguée, allonge-toi et dors… Et je serai près de toi. »
« Ce serait le paradis, ma chérie », soupirai-je.
« Une seule condition : ne travaille pas. Ne bêche pas, ne te penche pas, ne fais rien », dit-elle sévèrement.
Je promis. Je restais toute la journée dans le jardin, cela me réchauffait le cœur. Olympe et Jean partaient au travail, et moi, je veillais sur le jardin et la maison. J’arrivais tôt, j’ouvrais la serre, j’arrosais avec un petit arrosoir les concombres et les tomates avec de l’eau tiède du tonneau, je cueillais les fruits, les disposais dans des cageots sur la véranda, je donnais à manger aux poules, ramassais les œufs, et je m’asseyais avec les chats sur le banc près du pavillon d’été. Parfois, je préparais même le dîner avant le retour des jeunes. Ils me grondaient pour cet excès de soin, mais ils m’embrassaient, et après le repas pris tous ensemble, ils me raccompagnaient chez moi, m’aidant à porter les légumes et les baies.
À ma grande surprise, je me sentais beaucoup mieux. J’avais repris des forces, j’avais un peu maigri, mon visage était hâlé, ma tension s’était stabilisée.
« Parce que je suis dehors toute la journée, racontai-je à mes voisines. Comme si je n’avais jamais quitté mon jardin… Chez Olympe, il y a des fleurs, des fruits, rien qu’à regarder cette beauté, je me sens mieux ! »
Ainsi passèrent deux ans. Puis Olympe et Jean eurent des jumelles : Aurore et Marine. Alors, je me mis à aider, à alléger pour Olympe ce premier temps difficile de la maternité. Je gardais la poussette dans le jardin pendant que les bébés dormaient ; quand Olympe s’occupait des filles, je préparais le repas dans la cuisine.
« Une petite aide de ma part, soupirais-je, mais je fais ce que je peux, et quelle joie de voir mes arrière-petites-filles ! »
Christine et Pierre venaient de la région pour admirer les jumelles, mais pas longtemps, car ils travaillaient encore. Olympe était heureuse que je sois là, que je me porte bien, et que je l’aide tant !
« Tu m’aides énormément, mamie, me remerciait-elle. Quand aurais-je le temps de faire la cuisine ? Je ne sais pas comment les femmes d’autrefois se débrouillaient avec sept enfants dans les fermes. »
Jean, lui aussi, s’efforçait d’en faire le soir, mais il avait surtout les tâches masculines, et il était fatigué de l’usine. Pourtant, il se tournait vers ses filles, prenait tantôt l’une, tantôt l’autre sur ses bras ; le soir, ils baignaient ensemble les bébés, les couchaient, les nourrissaient…
Moi, voyant que les jeunes parents s’en sortaient avec les jumelles, je rentrais chez moi un peu plus tôt pour ne pas les déranger. Et il fallait que je dorme bien, car le lendemain je devais me lever tôt pour venir ici, balayer les allées, nourrir les poules, les chats, et préparer quelque chose de bon pour la famille. Quel plaisir de voir les yeux des petites, et la joie des jeunes parents quand une tarte chaude de mamie Val se trouve sur la table !