Simon était contre un deuxième chat à la maison : son geste a tout simplement stupéfié toute la famille.

Le chat était sur le rebord de la fenêtre, à regarder la cour où les pigeons se disputaient une croûte de pain. Et Sébastien regardait le chat. Sept ans qu’ils vivaient ensemble, sans compter sa femme Camille et leur fille Élodie. Mais le chat Félix, c’était le sien. Depuis le premier jour où ce paquet de poils de trois mois s’était accroché à son pull et s’était endormi au creux de son coude.

Camille préparait un pot-au-feu, et l’odeur du laurier embaumait la cuisine. Élodie, douze ans, était assise à table, le doigt glissant sur l’écran de son téléphone. Un samedi soir comme cent avant et cent à venir. Mais Sébastien remarqua que sa fille jetait des coups d’œil à sa mère, comme si elle attendait quelque chose. Et sa mère, en remuant la marmite, lui faisait un signe discret, comme si elles s’étaient mises d’accord.

— Papa, commença Élodie de cette voix qu’elle prenait pour demander un nouveau téléphone ou une soirée chez une copine.

Sébastien baissa son journal.

— Oui ?

— Chez Léa, la chatte a eu des petits. Et personne ne veut du dernier. Il boite un peu, la patte avant est tordue. Ils vont… enfin…

Elle n’acheva pas, mais c’était clair. Sébastien regarda Camille. Elle remuait le pot-au-feu avec une énergie suspecte, alors qu’il n’y avait plus rien à mélanger.

— Non, dit-il. Pas méchant, pas sec. Juste non.

— Mais pourquoi ?

— Parce qu’on a Félix. Il a sept ans, il a l’habitude d’être seul. Vous ramenez un deuxième, ça va se battre, marquer partout, et on aura encore plus de poils. Je suis contre.

Élodie regarda sa mère. Camille éteignit le feu sous la marmite et s’assit près de son mari.

— Seb, le petit a trois mois. Sa patte s’est mal ressoudée. Si personne ne le prend, Léa l’emmènera à la fourrière, et là-bas, ils ne gardent pas les chiots… enfin les chatons comme ça.

Sébastien comprenait. Mais il ne hocha pas la tête.

— Je suis contre, répéta-t-il, et il releva son journal.

***

Une semaine passa. Élodie n’en reparla plus, mais au dîner elle lui passait le pain sans un mot. Et Camille avait cessé de demander comment s’était passée sa journée. Sébastien le sentait comme on sent un courant d’air : les fenêtres étaient fermées, mais ça tirait.

Le vendredi, Élodie rentra de l’école les yeux rouges. Elle jeta son sac à l’entrée et fila dans sa chambre. Camille la rejoignit, ressortit dix minutes plus tard.

— Quoi ? demanda Sébastien.

— Léa a dit qu’ils emmènent le chaton demain matin. Il y a un refuge en banlieue, mais Élodie a vu les photos. Des petites cages, deux cents chats, l’odeur…

Camille n’insista pas. Elle raconta simplement, puis alla faire la vaisselle.

Sébastien resta seul dans le couloir. De la chambre d’Élodie, aucun bruit. C’était pire que des pleurs.

Le lendemain matin, Sébastien se leva avant tout le monde. Il ne se levait si tôt que pour la pêche, et la saison n’avait pas encore commencé. Dans la cuisine, la lampe au-dessus de la cuisinière était allumée, le ciel gris derrière la vitre. Il enfila sa veste, prit les clés de la voiture, et sortit.

Il avait noté l’adresse de Léa sur un bout de papier la veille, en regardant le téléphone d’Élodie pendant qu’elle dormait. Il glissa le papier dans sa poche.

Devant l’immeuble de Léa, il se gara et composa le numéro.

— Allô ? fit une voix ensommeillée, pas contente.

— C’est Sébastien, le père d’Élodie. Le chaton est encore chez vous ?

Un silence.

— Oui… oui, il y est. On doit venir le chercher à onze heures.

— Pas la peine. Je le prends. Je monte.

Il raccrocha et resta une minute assis dans la voiture.

Léa ouvrit en robe de chambre, lui tendit sans un mot un carton à chaussures. Dedans, sur une vieille serviette, un chaton. Gris, rayé, maigre. La patte avant pointait de travers, comme montée à la hâte. Les yeux jaunes, effrayés.

— Il est calme, dit Léa. Il miaule presque pas. Il mange de tout. Propre.

Sébastien hocha la tête, prit le carton et le porta à la voiture.

Il rentra chez lui alors que tout le monde dormait encore. Il posa le carton par terre dans l’entrée, enleva sa veste. Le chaton, à l’intérieur, ne faisait aucun bruit. Sébastien regarda : la petite bête s’était blottie dans un coin et le fixait sans cligner.

— Et qu’est-ce que je vais faire de toi ? souffla Sébastien.

Le chaton leva sa patte tordue, comme pour attraper son doigt, mais n’atteignit pas. Sébastien soupira. Il alla à la cuisine, versa du lait dans une soucoupe. Puis il se rappela que le lait, c’était mauvais pour les petits, vida la soucoupe, sortit du frigo un reste de poulet cuit, le coupa fin.

Quand il revint dans l’entrée avec la soucoupe, Félix était déjà assis à côté du carton. Il regardait à l’intérieur. Pas de queue agitée, pas de dos arqué.

Le chaton sortit du carton, boitilla jusqu’à la soucoupe et se mit à manger. Félix souffla et s’en alla sur son fauteuil. Pas de bagarre, pas de sifflement.

Élodie trouva le chaton la première. Sébastien entendit de la chambre un cri étouffé, puis des pas rapides, et sa fille déboula avec le chaton dans les bras.

— Maman ! Maman, d’où il vient ?!

Camille se redressa dans le lit, clignant des yeux encore endormie. Regarda le chaton, puis Sébastien. Lui était allongé, les mains derrière la tête, étudiant le plafond.

— Papa ? fit Élodie en se tournant vers lui. La voix tremblait. — C’est toi ?

— Si vous gueulez, je le ramène, grommela Sébastien sans quitter le plafond.

Élodie s’assit au bord du lit et se mit à pleurer. Pas comme on pleure à l’école parce qu’on s’est fait gronder, mais autrement, quand on ne peut pas expliquer. Le chaton dans ses bras resta immobile, blotti contre son pull.

Camille ne dit rien. Elle posa la main sur le bras de Sébastien et la serra. Vite, fort. Puis elle se leva et alla à la cuisine mettre la bouilloire.

Le chaton fut baptisé Gribouille. Élodie voulait l’appeler Comte, mais Sébastien dit : « Comte, pour un chat sorti d’un carton ? Il s’appellera Gribouille. » Et Gribouille s’installa comme s’il avait toujours vécu là. Félix l’évita la première semaine, le toléra la deuxième, et à la fin du mois ils dormaient dans le même fauteuil. Félix, roux et important ; Gribouille, gris, la patte de travers, le nez enfoncé dans le flanc de l’autre.

Le soir, Sébastien les regardait en silence. Camille lui demanda un jour :

— Tu étais contre, pourtant. Qu’est-ce qui a changé ?

Il réfléchit, gratta Gribouille derrière l’oreille. Le chaton ronronna et ferma les yeux.

— Élodie pleurait. Je l’entendais à travers le mur. Et je me suis dit : je passe mon temps à réparer des trucs, et là, y a rien à réparer. Juste à prendre et à ramener. Rien de plus simple. Et moi, j’ai fait du chichi pour quoi ? Pour des poils ?

Camille sourit et n’ajouta rien.

Six mois plus tard, Gribouille avait grandi. Sa patte était toujours tordue, mais il filait dans l’appartement comme un fou, renversant les chaussons et sautant sur l’armoire. Félix le suivait du regard.

Et parfois, le soir, Sébastien se surprenait à avoir Félix sur les genoux et Gribouille endormi sur son épaule, pendant que le foot passait à la télé. Il n’entendait même plus le score, parce qu’il avait peur de bouger.

Et ça, c’était sans doute mieux que n’importe quel score.

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