Il tendit la main, voulant caresser la bête menaçante, mais la chatte fit un bond de côté et rampa étrangement loin de l’homme, loin de la main tendue…
— Regardez-le ! — faillit crier la directrice de l’école. — Les parents ont été convoqués, et lui, il n’a même pas honte !
Matthieu planta son regard dans celui de la directrice furieuse. Sur le visage du garçon de dix ans, pas l’ombre d’un remords pour le forfait accompli. D’un air blasé, il écouta en silence les questions d’Amélie Édouard.
— Brûler le registre de la classe ! — la voix de la directrice monta dans les aigus.
— Attends dehors ! — ordonna son père d’une voix sévère.
Le garçon sortit du bureau du directeur en claquant la porte bruyamment. Il se fichait d’être puni de nouveau. Il ne pouvait pas agir autrement, il avait donné sa parole…
Quant à ses parents, ils l’oublieraient vite, partis pour une nouvelle expédition.
Le soir même, lors d’un conseil de famille, la décision fut prise d’envoyer Matthieu chez son grand-père à la campagne pour tout l’été. Peut-être que celui-ci trouverait le moyen de mater le jeune rebelle…
*****
— Voici ton emploi du temps, — Hector Sauveur, ancien militaire, montra à son petit-fils une feuille couverte d’une écriture régulière. — À la campagne, on ne perd pas son temps, tout le monde veut manger et boire.
— Je suis un esclave ? — laissa échapper Matthieu en lisant la longue liste de tâches.
Hector Sauveur sourit, jaugeant le regard belliqueux que lui lança son petit-fils. La veille, son fils avait amené Matthieu, ne cessant de se plaindre de la difficulté qu’il représentait. Bagarres à l’école, mécontentement des professeurs et de la directrice – tout cela lui prenait du temps pour ses recherches. Les parents de Matthieu étaient repartis en expédition, soulagés de laisser leur fils rebelle chez le grand-père.
Les jours s’écoulèrent lentement, remplis de tâches inhabituelles…
Matthieu se levait avec les coqs, aidait son grand-père à nourrir la vache tachetée Marguerite, les quatre cochons et le cheval bai César. Aller chercher de l’eau, ranger le bois fendu, désherber les plates-bandes…
Les corvées ne finissaient jamais, mais Matthieu avait promis de ne pas se plaindre.
— Il me surveille ? — demanda-t-il un jour, regardant avec méfiance le chien préféré de son grand-père, un grand chien nommé Gaston, qui le suivait comme une ombre dès qu’il quittait la propriété.
— Il sent que tu n’es pas d’ici, il craint que tu ne te perdes, — répondit le grand-père avec une légère ironie.
Matthieu adorait aller à la pêche. Le garçon apprit vite à manier la canne, et après deux semaines, Hector Sauveur le laissait y aller seul.
La meilleure pêche était tôt le matin, quand il faisait encore frais. Matthieu aimait s’asseoir au bord de la rivière et regarder le soleil se lever, illuminant tout autour. Impossible de voir ça en ville !
Un matin, installé avec ses cannes au bord de la jolie rivière, Matthieu remarqua un mouvement dans les hautes herbes.
Non loin, une grenouille coassait fort, un chien aboya. Des bruits familiers, et pourtant…
L’herbe bougea de nouveau, et le garçon décida d’aller voir…
Marchant prudemment dans l’herbe haute, Matthieu scruta la pénombre matinale, mais ne vit rien. Pensant avoir rêvé, il allait retourner à ses cannes quand il entendit un faible gémissement plaintif.
Se penchant, il écarta les hautes herbes et une chatte lui cracha dessus, les oreilles collées en signe d’avertissement. Ses yeux ordonnaient de garder ses distances, et son sifflement était une menace claire.
— Oh ! — laissa échapper Matthieu, surpris. — Pourquoi tu craches ?
Il tendit la main pour caresser la bête menaçante, mais la chatte fit un bond de côté et rampa bizarrement loin de lui, loin de la main tendue.
À ce moment, le jour se leva, et Matthieu vit des taches de sang sur son pelage clair. Une image du passé lui revint – quatre adolescents martyrisant un chat rayé à l’oreille droite gelée…
Matthieu frissonna, chassant ce souvenir douloureux. La chatte était blessée, elle avait besoin d’aide !
Pas question de la prendre à mains nues, elle était furieuse et souffrait visiblement. Il regarda autour de lui : rien de pratique. Il portait une légère veste coupe-vent contre la fraîcheur matinale.
Enlevant sa veste, le garçon s’approcha de la chatte crachant :
— Minou-minou-minou ! Je veux juste t’aider… Minou-minou-minou !
D’un dernier effort, la chatte s’élança de côté, mais Matthieu fut plus rapide. Il la couvrit de sa veste, l’enveloppa précautionneusement et la serra contre lui. Puis il fonça à toutes jambes vers la maison, oubliant ses cannes…
— Grand-père, la chatte, elle va s’en sortir ? — demanda le petit-fils pour la centième fois, les yeux fixés avec anxiété sur la porte de la cuisine d’été.
— Ne t’inquiète pas, Angélique est vétérinaire, elle connaît bien les plaies, — Hector Sauveur caressa la tête de son petit-fils. — Va d’abord chercher tes cannes, et quand tu reviendras, on aura des nouvelles…
Matthieu acquiesça et courut à la rivière. Il était si pressé qu’il pouvait à peine reprendre son souffle en rentrant.
À ce moment, la silhouette menue d’Angélique apparut sur le seuil de la cuisine d’été. La vieille femme dit quelque chose à Hector Sauveur, qui sourit de joie.
— Comment va-t-elle ? — s’écria Matthieu.
— Tout ira bien, — répondit Angélique. — On dirait qu’un chien l’a mordue… J’ai soigné ses blessures, maintenant, c’est à toi de t’en occuper.
— Je ferai tout ! — s’exclama Matthieu, les larmes de joie et de soulagement lui montant aux yeux…
Ce soir-là, le garçon ne quitta pas la chatte endormie, après lui avoir fait un lit de fortune avec une boîte et une vieille couverture. Il disposa à côté des bols de nourriture et d’eau, puis s’assit simplement pour la regarder dormir.
— Tu vas passer la nuit ici ? — demanda Hector Sauveur.
— Je peux ? — demanda Matthieu avec espoir.
— On ferait mieux de la rentrer dans la maison, — proposa le grand-père.
Ils transportèrent la chatte dans la chambre de Matthieu et placèrent la boîte près de son lit.
De près, la robe de la chatte était d’un beige clair avec de fines rayures à peine visibles.
Matthieu s’assit au bord du lit, continuant d’observer sa protégée endormie.
— Quand je te regarde, mon petit-fils, je suis étonné, — dit pensivement Hector Sauveur en s’asseyant sur une chaise dans le coin de la pièce. — Tu n’es pas paresseux, tu es intelligent, responsable, et la bonté ne t’est pas étrangère. Alors pourquoi fais-tu la révolution à bord ?
Matthieu haussa les épaules en guise de réponse.
— Ton dernier exploit avec le registre de la classe… — insista le grand-père. — Tu ne l’as pas brûlé pour rien, n’est-ce pas ?
— J’ai donné ma parole, et quand on la donne, on la tient, — grommela Matthieu.
Tendant la main, il caressa doucement la tête de la chatte endormie.
— À qui as-tu donné ta parole ? — les soupçons d’Hector Sauveur se confirmaient, car il n’avait jamais cru à la culpabilité de son petit-fils.
— Dans la cave de l’immeuble à côté de l’école, vit un chat errant que je nourrissais, et je lui parlais, exactement comme toi avec Gaston, — raconta Matthieu en reniflant. — Je rêvais de le ramener à la maison, mais mes parents ne voulaient même pas en entendre parler… J’ai donné ma parole à Moustache que je le défendrais toujours.
— Et que s’est-il passé avec ce chat ? — demanda le grand-père d’une voix douce, retenant son souffle.
— Des garçons des classes supérieures le martyrisaient, — la voix de Matthieu trembla. — Je leur ai demandé d’arrêter, ils ont accepté, à condition que je brûle le registre de la classe…
— Des salauds ! — laissa échapper le vieil homme. — Où est ce chat maintenant ?
— Une femme l’a pris, m’a dit le concierge, — Matthieu caressa de nouveau la chatte. — J’aimerais tellement savoir comment va Moustache…
— Tu es un brave ! — le grand-père caressa la tête de son petit-fils. — Tu as tenu parole, c’est bien, mais pourquoi n’as-tu rien raconté à tes parents ?
— Ils n’ont pas demandé, — répondit simplement Matthieu.
Les jours passèrent… Les blessures de Zéphyrine – ainsi Matthieu avait nommé la chatte – cicatrisèrent. La chatte cessa de cracher et de regarder les gens avec suspicion.
Zéphyrine acceptait les soins de l’homme qui lui avait sauvé la vie. Bientôt, embellie et ayant visiblement pris du poids, elle vint dormir sur le lit de Matthieu.
Le rêve du garçon était réalisé, mais souvent il voyait en songe le chat rayé Moustache à l’oreille gelée. Le chat se frottait tendrement contre ses jambes et ronronnait fort quand Matthieu le prenait dans ses bras.
— Où es-tu ? — demandait Matthieu en rêve au chat rayé, mais il n’obtenait pas de réponse.
Juillet passa, puis août…
Matthieu attendait que ses parents viennent le chercher, mais à la place, son grand-père lui annonça qu’il devait aller en ville pour affaires. Après avoir accompli les tâches matinales, Hector Sauveur laissa la maison à son petit-fils et prit le train.
Il revint le soir, fatigué mais content. Il félicita son petit-fils pour l’ordre des choses et, souriant mystérieusement, l’appela dans la maison, où il avait apporté une grande boîte.
— Viens ici, mon petit-fils, — Hector Sauveur désigna le canapé. — Regarde qui est venu avec moi de la ville.
Matthieu entra dans la pièce et regarda le canapé. Le garçon cligna plusieurs fois des yeux, craignant d’halluciner.
— Moustache ! — s’écria le garçon en prenant délicatement le chat rayé à l’oreille gelée dans ses bras. — Grand-père, tu es le meilleur !
Le chat avait l’air en bonne santé et bien nourri. Plus tard, Hector Sauveur raconta à son petit-fils comment l’acte de Matthieu l’avait impressionné, et il avait décidé de retrouver le chat rayé en demandant de l’aide à l’école de Matthieu.
Il s’avéra que le concierge avait contacté un refuge pour emmener le chat errant, craignant pour sa vie.
Début septembre, les parents de Matthieu arrivèrent avec la nouvelle qu’ils devaient partir en longue expédition, et que le garçon devrait rester quelque temps chez son grand-père.
Les parents eurent du mal à reconnaître l’enfant joyeux et plein d’entrain qu’était devenu l’ancien rebelle.
— Papa, tu as fait un miracle ! — s’exclama le père de Matthieu.
— Apprenez à écouter votre enfant, — dit sentencieusement Hector Sauveur.
Quant à Matthieu, il était ravi de rester vivre avec son grand-père et de ne pas avoir à se séparer de Moustache et de Zéphyrine.
Le rebelle était devenu le maître le plus attentionné et responsable pour ses animaux.
Auteur : ILONA SCHWANDER
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