Petite Perrine, quatre ans, guettait le « nouveau » qui venait dapparaître dans la cour de notre immeuble. Cétait un vieux retraité aux cheveux argentés, installé sur le banc du parc. Une canne reposait dans ses mains, comme le bâton dun magicien de conte.
Grandpère, vous êtes magicien? lança la fillette.
Le vieil homme secoua la tête, et elle, un peu déçue, poursuivit :
Alors pourquoi cette canne? insista Perrine.
Cest pour marcher, ça me soulage répondit Maurice Dupont, en se présentant.
Vous êtes donc très vieux? demanda de nouveau la curieuse Perrine.
Selon tes critères, oui; selon les miens, encore pas tout à fait. Jai une jambe qui fait mal, elle sest cassée récemment, je suis tombé malheureusement. Doù la canne pour le moment.
À ce moment, la grandmère de la petite, MarieClaire, sortit et, la prenant par le bras, lentraîna au parc. Elle salua le nouveau voisin, qui lui rendit un sourire. Mais la vraie amitié du sexagénaire se forma surtout avec Perrine. En attendant sa grandmère, la fillette arrivait tôt dans la cour et rapportait à son grand ami toutes les nouvelles: la météo, ce que MarieClaire avait préparé pour le déjeuner, et la maladie de son amie la semaine précédente
Maurice offrait toujours à sa petite voisine un bonbon au chocolat. Il était toujours étonné: chaque fois, la fillette le remerciait, le déballait, mordait exactement la moitié, puis repliait le reste soigneusement dans lemballage et le glissait dans la poche de sa petite veste.
Tu nas pas tout mangé? Ce nest pas à ton goût? demandait Maurice.
Il est délicieux, mais je dois le partager avec ma grandmère répondait la petite.
Le vieux monsieur fut touché et, la fois suivante, il sortit deux bonbons. Mais Perrine ne croqua encore quune moitié et rangea lautre.
Et maintenant, à qui le gardestu? sétonna Maurice, admirant léconomie de lenfant.
Je pourrai même le donner à maman et papa. Ils peuvent sacheter leurs friandises, mais ils sont toujours contents den recevoir, expliqua Perrine.
Tout est clair. Vous avez une famille très unie, devina le voisin, tu as de la chance, petite, et un cœur généreux.
Et ma grandmère aussi, car elle aime tout le monde commença la fillette, mais la grandmère était déjà sortie de lentrée et tendait la main à son petitenfant.
Au fait, Maurice, merci pour les bonbons. Mais ni moi ni la petite ne devrions trop sucrer. Pardonnez
Alors, que puisje faire? Je suis dans le pétrin Questce qui vous conviendrait? demandatil.
Nous avons tout à la maison Merci, rien de plus, sourit MarieClaire.
Non, je ne veux pas. Jaimerais vraiment vous offrir quelque chose. Jessaie de créer de bons rapports de voisinage, et je ne le cache pas, répliqua Maurice avec un large sourire.
Passons aux noix alors. Nous les consommerons uniquement à la maison, à mains propres. Daccord? proposa la grandmère, sadressant à la fois au voisin et à la petite.
Perrine et Maurice hochèrent la tête en accord, et la prochaine fois, MarieClaire découvrit dans la poche de sa petite plusieurs noix de Grenoble ou noisettes.
Ah, ma petite écureuil! Elle porte des noisettes. Tu sais que cest aujourdhui un vrai luxe, et que le vieux a besoin de médicaments, il est claudicant, tu vois? lança la grandmère.
Il nest pas du tout vieux ni claudicant. Sa jambe guérit, intervint la fillette pour défendre son ami, et il veut encore faire du ski cet hiver.
Du ski? douta MarieClaire, eh bien, bravo alors.
Pouvezvous macheter des skis, sil vous plaît? supplia Perrine, et nous pourrons glisser ensemble. Il a promis de mapprendre
En se promenant dans le parc, MarieClaire voyait déjà le voisin qui marchait le long de lallée, cette fois sans canne.
Grandpère, je viens avec toi! courait la petite, suivant Maurice dun pas vif.
Attends un peu, je te rattraperai, dit la grandmère, pressée de rattraper sa petite.
Ainsi, les trois marchèrent côte à côte; bientôt, MarieClaire apprécia la cadence, et pour la fillette cela devint un jeu amusant. Son énergie était enviable: elle courait, dansait sur le sentier, grimpait sur le banc pour saluer la grandmère et le voisin, puis repartait, commandant :
Undeux, troisquatre! Pas plus fort, regarde devant!
Après la promenade, la grandmère et le voisin sassirent sur le banc de la cour, pendant que Perrine jouait avec ses copines, toujours à la recherche dun petit morceau de noix avant de partir.
Vous la courez trop, rougissait la grandmère, gardons cette petite tradition pour les fêtes, je vous en prie.
Maurice raconta à MarieClaire quil était veuf depuis cinq ans et quil navait récemment décidé de diviser son troispièces en deux: un petit studio où il venait demménager, et un deuxpièces pour la famille de son fils.
Jaime bien cela. Même si je ne suis pas très sociable, jai besoin de camarades, surtout dans le voisinage, conclutil.
Deux jours plus tard, on frappa à la porte de Maurice. Il vit à lentrée Perrine et MarieClaire, un plateau de tartes aux pommes sous le bras.
Nous voulons vous offrir quelque chose, salua MarieClaire.
Vous avez une bouilloire? demanda la petite.
Bien sûr, voici la joie! ouvrit Maurice la porte avec entrain.
Le thé réchauffa tout le monde. Puis la fillette découvrit la petite bibliothèque du voisin et sa collection de tableaux, tandis que MarieClaire observait la joie de sa petiteenfant et la patience avec laquelle Maurice lui expliquait chaque œuvre.
Mes petitsenfants sont loin ils sont déjà étudiants. Vous me manquez, ajouta Maurice, et ta grandmère est encore jeune!
Il caressa la fillette, lui tendit un crayon et du papier.
Je suis à la retraite depuis deux ans seulement, je nai pas le temps dêtre morose, indiqua MarieClaire du regard, dautant plus que sa fille attend déjà son deuxième bébé. Quelle chance dhabiter dans les immeubles voisins! On se retrouve toujours.
Tout lété, les voisins se côtoyaient, et à lhiver, la grandmère, comme promis, offrit à Perrine des skis que le trio utilisa dans le parc, où la piste de glisse était parfaite.
Maurice et MarieClaire devinrent si proches quils ne sortaient plus quensemble. Perrine, qui ne fréquentait pas la crèche, restait presque toujours chez sa grandmère. Ainsi, les trois se retrouvaient chaque jour. Un jour, Maurice partit rendre visite à des proches à Paris.
Perrine le manqua et demandait sans cesse à sa grandmère quand il reviendrait.
Il est parti pour un mois, il a dit quil resterait longtemps, parce quil a été invité. Nous gardons son appartement, entre amis, expliqua la grandmère. MarieClaire sétait déjà habituée à la présence attentive du voisin, et elle, comme Perrine, se réjouissait de ses visites, de son sourire et de son humeur toujours bonne. Maurice aidait souvent: il fixait une prise au mur, changeait une ampoule grillée dans le chandelier, etc.
Après une semaine seulement, MarieClaire et Perrine ressentirent déjà le vide de leur ami. Elles sortaient dans la rue et regardaient le banc vide où il sasseyait habituellement, espérant le voir arriver plus tôt.
Le huitième jour, MarieClaire sortit de limmeuble, pressée de rejoindre sa petite, et vit Maurice à son endroit habituel.
Bonjour, cher voisin sétonna MarieClaire, on ne sattendait pas à te voir si tôt! Tu avais dit rester plus longtemps?
Ah, le bruit de la capitale ma lassé. Tous les miens sont au travail, occupés. Pourquoi attendre jusquau soir? Jai pensé à vous, je suis revenu, vous avez manqué, comme vous êtes devenus ma famille, répondit Maurice, en souriant.
Grandpère, quastu offert à tes petitsenfants? Des bonbons? demanda Perrine.
Les adultes rirent.
Non, ma chère les bonbons ne sont pas bons pour eux. Ils sont déjà grands. Je leur ai donné de largent. Ça leur sert mieux, avoua Maurice, quils étudient, quils gagnent en savoir.
Je suis ravie que tu sois revenu vite, comme si ton âme était restée ici. Tout le monde est chez soi, ajouta MarieClaire.
Perrine serra Maurice dans ses bras, le touchant profondément.
Aujourdhui, nous avons plein de crêpes, avec toutes les garnitures. Ce nest pas moins bon que les tartes. Elles sont très légères. Venez prendre le thé, et raconteznous comment se passe la vie à Paris, proposa MarieClaire.
Paris? Quelle belle capitale! Tout est là. Jai même apporté des petits cadeaux pour vous. Vous verrez dit Maurice, prenant la main de MarieClaire et celle de Perrine, avant que la première averse de printemps ne les surprenne. Le dégel était inattendu, précoce, précoce.
Pourquoi faitil si chaud aujourdhui? demanda Maurice en regardant MarieClaire.
Parce que le printemps arrive! répondit la petite, bientôt la Fête des Mères, et grandmère préparera le repas, et tinvitera aussi, grandpère.
Oh, je vous adore, mes chères voisines, déclara Maurice en montant les escaliers.
Après les crêpes, on remit des souvenirs: à Perrine, une véritable matriochka colorée, et à MarieClaire, un broche en argent. Le trio reprit son chemin habituel dans le parc, comme le disait le vieil homme, « le sentier usé ». La neige était grise, sétait transformée en une éponge deau, les allées se découvraient. Perrine rebondissait sur les dalles qui séchaient, savourant lair frais :
Grandmère, grandpère, attrapezmoi! Undeux, troisquatre! Pas plus fort, regarde devant!