Nous l’avons haï dès qu’elle a franchi le seuil de notre demeureSon regard glacé, ses pas résonnant comme un glas sur le parquet usé, a immédiatement réveillé le spectre de la rancune qui hantait notre foyer.

Nous lavons haï dès quelle a franchi le seuil de notre appartement du 12ème arrondissement.
Une silhouette frisottée, grande, squelettique.
Sa petite veste nen faisait pas plus, mais ses mains différaient de celles de maman: les doigts, plus courts et plus épais, se serraient toujours en poing. Ses jambes étaient plus fines que les nôtres, et ses pieds, étonnamment longs.

Nous étions là, moi, Chloé, neuf ans, et mon frère Valentin, sept ans, à lancer des piques comme des éclairs.
«Longue Solène, elle nest même pas à la hauteur de son prénom!»
Papa, qui avait remarqué notre mépris, a retenti dun ton autoritaire: «Comportezvous comme il faut! Vous nêtes pas des enfants gâtés.»
«Elle restera longtemps parmi nous?», a demandé Valentin, un brin suppliant. Il pouvait se permettre ce ton: il était encore petit, il était un garçon.
«Pour toujours,» a répondu papa, en haussant les épaules.

Il était évident quil commençait à perdre patience. Si le sang montait à la tête, il aurait pu nous faire regretter notre insolence. Mieux vaut ne pas le contrarier.

Une heure plus tard, Solène a enfilé ses chaussures et sest préparée à partir. En sortant, Valentin a tenté de lui jouer un tour de pied. Elle a failli sécraser contre le hall.

«Que se passetil?», sest exclamé papa, linquiétude peinte sur le visage.
«Je me suis prise les pieds dans une autre paire,» a répondu Solène sans même le regarder.
«Tout est prêt. Je range!», a promis papa dun ton qui ne trompait pas.

Et là, nous avons compris: il laimait.
Nous navions jamais pu lécarter de notre quotidien, malgré nos tentatives.

Un aprèsmidi, alors que Solène était seule à la maison, elle, dun ton plat, nous a annoncé:
«Votre mère est décédée. Elle se trouve maintenant au ciel, tout en haut, et elle voit tout. Je suis sûre que cela ne lui plaît pas, votre comportement. Elle comprend que vous agissez ainsi par pure méchanceté. Vous gardez son souvenir comme si cétait un trophée.»

Nous avons froncé les sourcils.

«Valentin, Camille, vous êtes de bons enfants! Mais protéger la mémoire dune mère ne se fait pas en étant aussi piquants! Un bon homme se montre par ses actes, pas par ses piques. Nous ne pouvons pas croire que vous soyez toujours aussi épineux, comme des hérissons!»

Peu à peu, ses paroles ont éteint en nous lenvie de jouer les vilains.

Un jour, je lai aidée à ranger les courses du marché. Solène ma caressée dans le dos, ma félicitée: «Bravo, Chloé! Même si tes doigts ne sont pas ceux de maman, cest agréable.» Valentin, tout vert de jalousie, a tout de même rangé les tasses sur létagère. Solène la remercié à voix haute, les yeux brillants. Plus tard, elle a raconté à papa, avec enthousiasme, à quel point nous étions serviables. Il a souri.

Sa différence nous faisait constamment sursauter. On voulait laccepter pleinement, mais on ny arrivait pas. Pas maman, pas de problème!

Un an plus tard, nous avions oublié comment cétait de vivre sans elle. Et, après un petit incident, nous sommes tombés amoureux de Solène, sans même nous en rendre compte, comme notre père.

Valentin, en septième, vivait une période difficile. Un camarade de classe, le petit Grégory Lenoir, le harcelait. Grégory était de même taille, mais bien plus impertinent. Il lavait choisi comme cible simplement parce que cela lui plaisait. La famille Lenoir était aisée ; le père de Grégory protégeait son fils, lui criant: «Tu es un garçon, frappeles tous. Nattends pas quils te piétinent.» Cest ainsi que Grégory a désigné Valentin comme proie idéale.

À la maison, le père de Grégory nen disait rien à ma sœur aînée, qui attendait que les choses se calment dellesmêmes. Mais les coups ne se font pas disparaître tout seuls; limpunité nengendre que plus darrogance chez le bourreau.

Grégory frappait ouvertement Valentin. Chaque fois quil passait, il le frappait au dos. Jai fini par extirper ces informations de Valentin après lavoir découvert, lorsque jai vu les bleus sur ses épaules. Il croyait que les hommes ne devaient jamais imposer leurs problèmes aux sœurs, même aux aînées. Personne ne savait que Solène se tenait derrière la porte, attentivement à notre conversation.

Valentin ma suppliée de ne rien dire à papa, sinon les choses empireraient. Il a même prié que je naille pas immédiatement «gratter» le visage de Grégory! Mais javais envie de défendre mon frère; je pourrais même le tuer pour lui. Mettre papa au courant était hors de question: il finirait par sallier avec le père de Lenoir, et la prison nétait pas loin

Le lendemain, vendredi, Solène a prétexte aller au supermarché, nous a conduits à lécole, puis nous a demandé en cachette de repérer Grégory. Je lai fait. «Quil sache que cest un vrai cochon!»

Ce qui sest passé après relève du fantastique. Le cours de français a débuté. Solène, coiffée, le vernis aux ongles impeccables, est entrée dans la salle, a demandé dun ton doux que Grégory Lenoir sorte, car elle avait «quelque chose à faire avec lui». La prof, sans lever le petit doigt, a accepté. Le garçon, tout content, a quitté la classe, pensant que Solène était une nouvelle organisatrice dactivités.

Solène la saisi par la poitrine, la soulevé et a sifflé:
«Questce que tu veux de mon fils?»
«Quelquel fils?», a balbutié Grégory.
«De Valentin Dupont!»
«Rrien»
«Exactement, je ne veux rien! Mais si jamais tu touches encore à mon fils, même du regard, je tenvoie au bout du quai!»
«Mmadame, laissezmoi!», a poussé Grégory. «Je ne le ferai plus jamais!»
«Sortez dici!», a lancé Solène, dun ton qui ferait flipper nimporte quel proviseur. «Et nosez plus rien dire sur moi, sinon je ferai mettre ton père en prison pour abus sur mineur!»

Grégory a filé au bureau, a ajusté son uniforme, et a prétendu parler de la voisine. Plus jamais il na jeté dœil à Valentin, il la évité comme la peste; il sest excusé le même jour, maladroitement, mais sincèrement.

«Ne le dites pas à papa,» a supplié Solène, mais nous navons pas pu retenir nos lèvres: tout était raconté. Papa était ravi.

À un moment, Solène ma montré le chemin de la vérité. Jai connu, à seize ans, un amour de jeunesse qui brûlait comme une cigarette à la main: un pianiste sans emploi, toujours ivre, qui ne voyait pas la réalité en face. Il me susurrait que jétais sa muse, je fondais comme de la cire entre ses bras. Cétait ma première aventure amoureuse.

Ma mère, inquiète, la rejoint et a demandé: «Il se calmetil un jour? Et comment allonsnous survivre?» Dès lors, elle a envisagé de soutenir notre relation, à condition que le pianiste prenne en charge mes besoins. Un appartement usé ne suffirait pas à prouver sa bonne foi.

Le pianiste avait cinq ans de moins que Solène mais vingtcinq ans de plus que moi. Elle nétait pas du tout timide avec lui. Ses réponses je ne les répéterai pas, mais je nai jamais eu honte devant ma mère, surtout quand elle a dit: «Je pensais que tu serais plus sage.»

Mon histoire damour sest terminée de façon bancale, mais sans que ni le pianiste, ni papa ne se retrouvent en prison; Solène était intervenue à temps.

Les années ont passé. Valentin et moi avons fondé nos propres familles, où les valeurs essentiellesamour, respect, solidarité quand un proche se trompeont été gravées grâce à Solène.

Aucune femme na jamais fait autant pour mon frère et moi. Papa est heureux, choyé, aimé.

Il y a longtemps, Solène a vécu une tragédie familiale dont nous navions pas connaissance. Son mari était décédé, leur fils, mort à cause de son mari. Elle na jamais pu pardonner.

Nous aimons croire que nous avons atténué un peu la douleur de Solène. Son rôle dans notre éducation na jamais été sousestimé. Toute la famille se rassemble autour delle, sans jamais savoir quels chaussons offrir à ses pieds. Nous la chérissons et la protégeons.

Parce que les vraies mères, même quand la vie jette des obstacles sous leurs pieds, ne trébuchent jamais.

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