Deux semaines avant mon départ en déplacement, on s’était disputés. Fort. Si fort que Pacha, le chat, avait filé se cacher je ne sais où pour ne pas se retrouver sous une main énervée.
***
Élodie m’avait demandé des fleurs.
– Antoine, achète-moi des fleurs. Comme ça. Sans occasion.
– Une occasion ? ai-je demandé sans lever les yeux de mon téléphone.
– Moi. Je suis l’occasion.
J’ai réfléchi : « Après tout, c’est rationnel. » Je suis allé au magasin. Je suis revenu vingt minutes plus tard avec un gros sac. Élodie a souri, a regardé dedans. Elle a sorti un chou. Frais, ferme, blanc.
– C’est ça, les fleurs ? a-t-elle dit doucement.
– C’est un chou. Les fleurs coûtent cinquante euros et elles fanent. Le chou coûte deux euros, et on peut en faire une salade pendant trois jours.
– Antoine.
– Quoi ?
– Tu es un idiot.
– Je suis ton idiot.
Elle ne m’a pas parlé pendant trois jours. Je ne comprenais pas comment je l’avais blessée. Elle n’expliquait pas. Ensuite, je suis parti en déplacement. À Lyon. J’ai dit :
– C’est le travail, rien de personnel.
Élodie a pensé : « Rien de personnel, c’est exactement nous. »
Je suis parti pour deux semaines.
Elle est restée avec les deux enfants, Pacha, les lessives à n’en plus finir, l’école, la maternelle, l’éternelle omelette du matin. Et WhatsApp.
C’est là qu’on s’est écrit…
Jour 1.
Moi : « Arrivé. La chambre est sinistre. Demain, négociations. »
Elle : « Bravo. Pacha a dévoré sa pâtée et il a miaulé une heure pour avoir du rab. »
Moi : « Qui est le plus méritant, moi ou le chat ? »
Elle : « Le chat. »
Jour 2.
Moi : « Photo du petit-déjeuner. Photo de l’hôtel. Photo de Nicolas, le collègue qui ronfle dans la chambre d’à côté. »
Elle : « Jolie. Le robinet fuit. L’eau coule. J’ai appelé le plombier, il n’est pas venu. »
Moi : « Appelle le syndic. »
Elle : « Appelé. Ils ont dit qu’ils enverraient quelqu’un sous trois jours. »
Moi : « Quels cons. »
Elle : « Les cons, ce sont ceux qui partent à Lyon. »
Jour 3.
Moi : « Comment vont les enfants ? »
Elle : « Le fils a ramené une mauvaise note, la fille refuse de dîner. Je suis fatiguée. »
Moi : « Tiens bon. »
Elle : « Merci, je ne tiens pas bon. Je tombe. »
Jour 4.
Moi : « Aujourd’hui, j’ai vu au centre commercial un énorme lapin en peluche. J’ai voulu l’acheter pour ma fille, mais j’ai eu peur de le prendre dans l’avion. »
Elle : « Tu n’as jamais eu peur de prendre quoi que ce soit dans l’avion. Tu avais peur de dépenser de l’argent. »
Moi : « Tu m’as percé à jour. »
Elle : « Je t’ai percé à jour dès le premier rendez-vous, quand tu as commandé un thé sans sucre en disant que le sucre était mauvais pour la santé. »
Moi : « Et toi, tu avais commandé une pâtisserie et tu l’as mangée toute seule, sans m’en proposer. »
Elle : « Parce que tu avais dit que c’était mauvais pour la santé. »
Jour 5.
Moi : « Aujourd’hui, je me suis endormi pendant la réunion. Vraiment. J’ai fermé les yeux, je me suis éteint une seconde. Quand je les ai rouverts, tout le monde me regardait. »
Elle : « Tu vas te faire virer ? »
Moi : « J’espère. Je suis fatigué. »
Elle : « Moi aussi, je suis fatiguée. »
Moi : « Et si on était fatigués ensemble, mais dans des villes différentes ? »
Elle : « Et si on était fatigués ensemble, mais à la maison ? Quand est-ce que tu rentres ? »
Moi : « Tu me manques. »
Elle : « Toi aussi. »
J’ai marqué une pause. Puis j’ai écrit : « Tu sais, je viens de comprendre que ce n’est pas la maison qui me manque. C’est toi. Toi quand tu bois ton café le matin et que tu grimaces parce qu’il est brûlant. Toi quand tu gronds le chat et que tu le plains juste après. Toi quand tu ris aux blagues de ton fils. »
Elle n’a pas répondu. Elle a relu ce message cinq fois. Puis elle a pleuré. Parce que je n’avais jamais écrit ce genre de mots. En quinze ans de mariage, jamais. Moi, le matérialiste, le pragmatique, celui qui ne dit « je t’aime » que pour son anniversaire, et encore, quand on me le rappelle. Et là, soudain, le café, le chat, les blagues. Comme si quelqu’un avait piraté mon téléphone. Ou comme si j’avais eu une illumination.
Jour 6.
Elle : « Tu avais bu, hier ? »
Moi : « Non. Sobre comme un chameau. »
Elle : « Alors pourquoi ces mots-là ? »
Moi : « Parce que tu me manques. C’est comme l’alcool : le cerveau se coupe, la langue se délie. »
Elle : « Tu compares l’amour à l’alcool ? »
Moi : « Je compare l’amour à l’honnêteté. Parfois, pour être honnête, il faut être un peu ivre. Ou très seul. »
Elle : « Tu es seul ? Tu as tes collègues. »
Moi : « Les collègues, ce n’est pas toi. Ils ne savent pas que j’ai peur du noir et que je dors avec une veilleuse. Toi, tu le sais. Et tu ne t’es jamais moquée. »
Elle : « Si, une fois. Quand tu as dit que tu avais peur du noir parce que Pacha pouvait y être. »
Moi : « Pacha est une bête féroce. Il fait ses besoins dans les pantoufles. C’est terrifiant. »
Elle : « Tu es un idiot. »
Moi : « Je suis ton idiot. »
Jour 7.
Elle s’est réveillée à cause d’un message. Je lui avais écrit à quatre heures du matin : « Je ne dors pas. Je pense à toi. J’imagine notre retrouvaille à l’aéroport. Tu seras dans cette robe bleue que j’aime tant. J’aurai des fleurs. On s’embrassera et je dirai : “Pardon d’être comme je suis.” Tu demanderas : “Comment ?” Je répondrai : “Silencieux.” Tu diras : “J’ai l’habitude.” Je dirai : “C’est mal.” Tu diras : “C’est la vie.” »
Elle n’a pas répondu. Elle a simplement mis la robe bleue. Même si c’était seulement le septième jour, et que les retrouvailles à l’aéroport étaient dans une semaine.
Jour 8.
Moi : « Aujourd’hui, je suis allé au zoo. Seul. J’ai regardé les singes. Ils ressemblent à nos collègues : ils font des grimaces, se lancent de la nourriture et se prennent pour des chefs. »
Elle : « Tu es allé au zoo tout seul ? À quarante ans ? »
Moi : « Et alors ? J’ai droit à mon enfance. Tu me le permets bien. »
Elle : « Je te le permets. Mais envoie des photos. »
Je lui ai envoyé une photo. Le singe faisait une grimace. Moi aussi. Elle a ri aux éclats. Les enfants sont arrivés en courant : « Maman, qu’est-ce que tu as ? » Elle : « Papa fait l’idiot. » Les enfants : « Il fait toujours l’idiot quand on n’est pas là. » Elle : « Oui. C’est dommage qu’on ne le voie pas. »
Jour 9.
Moi : « Je réfléchissais. Tu te souviens de notre rencontre ? Tu as fait tomber ton portefeuille dans le métro, je l’ai ramassé. Tu as dit : “Vous êtes très attentionné.” J’ai dit : “Vous êtes très jolie.” Ensuite, on est allés boire un café. »
Elle : « Je me souviens encore que tu avais commandé un thé sans sucre. »
Moi : « Et toi, une pâtisserie. »
Elle : « Je m’en souviens encore. Elle était délicieuse. À la cerise. »
Moi : « Moi, je me souviens de ton regard. Comme si je n’étais pas juste un type dans le métro, mais toute une vie. »
Elle : « Tu étais toute une vie. Tu l’es resté. Seulement, parfois, je l’oublie. »
Moi : « Moi aussi, je l’oublie. Mais pas en ce moment. »
Jour 10.
Je n’ai pas écrit un mot. Du matin au soir, silence. Elle m’appelait, je ne décrochais pas. Elle m’écrivait, je ne répondais pas. Elle a commencé à paniquer. Elle imaginait le pire : tombé, malade, renversé par une voiture. Pacha la suivait dans l’appartement et réclamait sa gamelle. Les enfants demandaient des dessins animés. Elle pensait à moi.
À vingt-trois heures, un message de moi : « Pardon. Téléphone déchargé. J’ai oublié mon chargeur à l’hôtel. J’ai cherché toute la journée. J’en ai trouvé un chez Nicolas. Il me l’a donné, mais j’ai dû promettre de ne plus m’endormir en réunion. Comment vas-tu ? »
Elle : « J’étais inquiète. Je pensais que tu étais mort. »
Moi : « Je suis vivant. Tu me manques. Je rentre bientôt. »
Elle : « Dans trois jours. »
Moi : « Dans trois jours. Tu viendras m’attendre ? »
Elle : « En robe bleue. »
Moi : « Avec des fleurs. »
Elle : « C’est convenu. »
Jour 11.
Moi : « J’ai acheté les cadeaux. Pour le fils, un jeu de construction. Pour la fille, un lapin. Pour toi, une écharpe. »
Elle : « Tu ne sais pas choisir les écharpes. La dernière fois, tu as rapporté une écharpe rose, et je ne porte pas le rose. »
Moi : « Ce n’est pas du rose. C’est du vieux rose. »
Elle : « Le vieux rose, c’est du rose. »
Moi : « C’est la couleur du coucher de soleil sur Lyon. »
Elle : « Tu es poète ? »
Moi : « Je suis comptable. Mais pour toi, je peux devenir poète. »
Elle : « Non. Je t’aime comptable. Ton écriture est lisible et tes chiffres tombent juste. »
Jour 12.
Moi : « Demain, je prends l’avion. Viens me chercher. »
Elle : « Je viendrai. »
Moi : « Tu es nerveuse ? »
Elle : « Non. »
Moi : « Moi, oui. Comme la première fois. »
Elle : « La première fois, je me suis étouffée avec une pâtisserie, et tu m’as tapé dans le dos. C’était gênant. »
Moi : « Pour moi, c’était agréable. Je t’avais touchée. »
Jour 13. Les retrouvailles.
Elle m’attendait à l’aéroport. Dans la robe bleue. Avec les enfants. On n’avait pas pris Pacha, évidemment : il aurait fait un scandale. Elle regardait le tableau des arrivées. Mon vol avait une heure de retard. Elle buvait un café, les enfants jouaient sur leurs téléphones. Elle pensait : « Pourquoi m’a-t-il écrit tout ça ? Pourquoi le café, le chat, les singes ? Il n’a jamais été comme ça. Est-ce qu’il est vraiment retombé amoureux ? Ou est-ce que c’est juste un déplacement, une coupure avec le quotidien, les enfants, l’omelette brûlée ? Est-ce qu’une fois à la maison, il redeviendra silencieux, il me reparlera du chou et il s’enfermera dans son ordinateur ? »
Je suis sorti de la zone d’arrivée. Avec des fleurs. Un énorme bouquet. Elle ne m’avait jamais vu offrir un bouquet pareil, sauf à notre mariage, et encore, c’était ma belle-mère qui l’avait choisi. Je me suis approché, je l’ai serrée dans mes bras, je l’ai embrassée. J’ai dit :
– Pardon d’être comme je suis.
Elle : « Comment ? »
Moi : « Silencieux. »
Elle : « J’ai l’habitude. »
Moi : « C’est mal. »
Elle : « C’est la vie. »
Moi : « Non. C’est une habitude. Je vais changer. »
Elle : « Non. Je t’aime comme tu es. Même avec le chou. »
Moi : « Le chou était une erreur. »
Elle : « Le chou, c’est le passé. Les fleurs, c’est le présent. »
On est rentrés. Dans le taxi, je lui tenais la main. Les enfants se sont endormis. Pacha nous a accueillis sur le pas de la porte, il a reniflé les fleurs, a éternué et est parti à la cuisine.
Elle a mis les fleurs dans un vase. J’ai rangé mon ordinateur dans le tiroir. J’ai dit : « Aujourd’hui, je ne travaille pas. Aujourd’hui, je suis seulement à toi. »
Elle : « Et demain ? »
Moi : « Demain, je suis à toi avec l’ordinateur. Mais aujourd’hui, sans. »
On a commandé une pizza, on a bu du vin, on a regardé un film. Un film stupide, une comédie romantique. Elle riait, je la tenais contre moi. Pacha s’était installé à côté et réclamait du saucisson.
– Antoine, dit-elle. Tu vas vraiment changer ?
– Je ne sais pas. Mais je vais essayer.
– Et si tu n’y arrives pas ?
– Alors tu m’écriras « espèce de con ». Et moi, j’écrirai « tes jambes me manquent ».
Elle a ri.
– Tu es un idiot.
– Je suis ton idiot.
On a fini le vin, fini la pizza. On a couché les enfants. Pacha s’est endormi dans le fauteuil. Élodie m’a regardé.
– Tu sais, moi aussi, j’ai ressenti le manque. Pas de toi, de nous. De ce que nous étions au début. Joyeux, farceurs, sans crédit immobilier et sans chou.
– Le chou, c’est le symbole de ma bêtise. Je n’achèterai plus jamais de chou.
– Achètes-en. Mais avec des fleurs.
– Entendu.
On s’est enlacés et on s’est endormis. Sur le canapé. Parce que le lit était déjà occupé par Pacha.
Le matin, je suis parti travailler. Avec mon ordinateur. Je l’ai embrassée et j’ai dit « je t’aime ».
Le soir, je n’ai pas oublié les fleurs. Je suis passé chez le fleuriste et j’ai demandé : « Donnez-moi quelque chose de pas cher, mais qui fera sourire ma femme. » La vendeuse m’a proposé des marguerites. J’en ai pris.
Élodie les a mises dans un vase. Pacha les a reniflées, a éternué et s’en est allé.
Et tous les jours, pareil.
Voilà toute l’histoire. Banale, simple, parfois absurde, presque bête. Et alors ? L’amour a souvent l’air bête. Mais ça ne veut pas dire qu’il n’existe pas. La leçon que j’en tire, c’est que les fleurs ne sont jamais vraiment inutiles. Elles disent ce que je ne sais pas dire. Et si c’est idiot de le dire avec des marguerites, tant pis. C’est ma façon d’aimer.