Geneviève Moreau pénètre dans mon appartement comme s’il s’agissait du château de Versailles et qu’elle était Marie‑Antoinette venue faire une inspection surprise dans une province reculée. Ses visites suivent toujours un rituel complexe de grandeur : un hochement de tête royal sur le seuil, un examen dédaigneux des chaussons, et un soupir pesant qui doit montrer combien elle souffre de condescendre à fréquenter de simples mortels.
Ce soir, nous fêtons les quarante‑six ans de mon mari, Serge. Moi, femme naïve qui croit encore au pouvoir de la diplomatie culinaire, j’ai passé deux soirs aux fourneaux après mes gardes au service de cardiologie. Sur la table recouverte d’une nappe en lin craquant, un rôti de porc au miel laisse échapper son jus doré, des pommes de terre gratinées brillent, et les salades sont décorées avec cette minutie maniaque qui trahit chez l’hôtesse une légère tendance au perfectionnisme.
Outre la belle‑mère, ma belle‑sœur Marine apparaît à table – une femme au visage perpétuellement mécontent et une étonnante capacité à se plaindre du manque d’argent tout en engloutissant des tartines de foie gras à la vitesse d’une moissonneuse‑batteuse. Serge trône en bout de table, il sourit et demeure dans cette heureuse illusion masculine où « tout le monde est réuni, tout est bon, donc tout le monde s’aime ».
— Je te le dis, Serge, la santé se préserve jeune, déclame Geneviève en se servant une troisième portion de salade composée. Moi, je nettoie mes artères uniquement au bicarbonate de soude et à la décoction de feuilles de laurier. Un professeur sur Internet écrit que toute votre médecine officielle n’est qu’un complot des pharmacies pour nous soutirer de l’argent.
Elle me lance un regard lourd de sous‑entendus. Moi, infirmière en chef, d’habitude je laisse passer ces remarques, mais aujourd’hui la fatigue prend le dessus.
— Geneviève, dis‑je calmement en resservant du vin à mon mari, l’athérosclérose est un trouble complexe du métabolisme lipidique. Les plaques de cholestérol se développent dans la paroi du vaisseau lui‑même et se calcifient. Le bicarbonate dissout très bien la graisse figée sur une poêle en fonte, mais dans le sang il ne fait rien. Sinon, on soignerait les infarctus en réanimation avec du liquide vaisselle.
La belle‑mère reste figée, fourchette en l’air. Son visage vire au rouge betterave.
— La plus intelligente, hein ? glapit‑elle, mortellement offensée. Tu n’es qu’une simple infirmière, tu oses contredire des gens sages ! Tu as acheté ton diplôme et tu fais la savante, insolente !
Geneviève gonfle et souffle comme une bouilloire oubliée sur le feu.
Serge tente comme toujours d’arrondir les angles :
— Maman, arrête, Nathalie plaisantait. Buvons plutôt à la santé.
Cet élan pacificateur est perçu par la belle‑mère comme un signe de faiblesse. Sentant que son fils ne se jette pas dans la mêlée, elle change de tactique et vise le point sensible, croit‑elle.
La conversation dérive sur un cousin éloigné qui vient de divorcer. Marine savoure les détails du partage des biens, Geneviève écoute, les lèvres pincées.
— Tu vois, mon Serge, lance soudain la belle‑mère d’une voix forte pour que chaque mot résonne dans le silence de la pièce, les femmes d’aujourd’hui sont intéressées et peu fiables. Toi, tu es un beau garçon, gentil. Mais souviens‑toi : les épouses vont et viennent. Aujourd’hui l’une, demain une autre. Une mère, elle, reste unique.
Marine hoche la tête en mâchant un morceau de viande. Serge avale péniblement, jette un coup d’œil vers moi et sort sa phrase fétiche, rodée par les années :
— Nathalie, tu connais maman… elle ne le fait pas méchamment. C’est juste une façon de parler.
Je ne discute pas. À mon avis, discuter avec des gens dont l’intelligence stagne au niveau des manigances d’un théâtre de boulevard est peine perdue. Je me contente de sourire doucement, de me lever lentement et de m’approcher de la table.
Sans un geste brusque, je prends le grand plat du rôti de porc. Puis le saladier de la salade composée.
— Nathalie, où emportes‑tu la viande ? s’étonne sincèrement ma belle‑sœur, la fourchette en suspens.
— Comment, où ? réponds‑je d’une voix douce et très naturelle. Au réfrigérateur.
— Pourquoi ? On n’a pas fini de manger ! s’indigne Geneviève, sentant son rituel de dîner copieux perturbé.
— Voyez‑vous, Geneviève, dis‑je en revenant chercher l’assiette de charcuterie et le pot de rillettes, je suis une femme logique. Puisqu’on a déclaré que l’épouse est un phénomène temporaire et passager, j’ai décidé de le démontrer concrètement. L’épouse s’en va, sa nourriture aussi. Pourquoi vous forcer à avaler la cuisine d’une personne qui ne reste pas ?
Je porte les plats à la cuisine. Dans la salle à manger, un silence épais s’installe, seulement rompu par le tic‑tac de l’horloge murale. Quand je reviens chercher la corbeille à pain, la belle‑mère a retrouvé la parole.
— Tu te permets quoi ? tonne‑t‑elle en se levant et en prenant la pose d’une statue de la Liberté outragée. Comment oses‑tu ? Tu es entrée dans notre famille ! Tu dois respecter les anciens et remercier qu’on t’ait acceptée !
Je m’arrête face à elle. Observer cette crise de nerfs est presque amusant.
— Geneviève, clarifions les bases géographiques et le droit de propriété, dis‑je d’une voix égale comme celle d’un présentateur de journal. Je ne suis entrée nulle part. C’est vous qui êtes assise dans mon appartement d’avant mon mariage. Je l’ai acheté trois ans avant de connaître l’existence de votre fils. Vous mangez des provisions payées avec mon salaire, parce que Serge a remboursé le crédit de la voiture ce mois‑ci. Vous êtes sur une chaise que j’ai montée moi‑même. Alors la personne temporaire ici, ce n’est pas moi.
La belle‑mère aspire l’air. Elle jette un regard perdu vers son fils, attendant qu’il frappe du poing sur la table et remette l’insolente à sa place.
Serge reste la tête baissée. Il fixe la nappe vide, les miettes de pain, la carafe de vin esseulée. Dans ses yeux, un travail mental complexe s’opère. L’illusion de la « famille unie » s’effondre, heurtée à la réalité implacable.
Il relève lentement la tête. Son regard est inhabituellement dur.
— Maman. Marine. Levez‑vous.
— Mon Serge ? cligne des yeux la belle‑mère, incrédule. Tu as entendu ce qu’elle a dit ? Tu la laisses chasser ta propre mère ?
— Maman, tu as franchi la ligne, dit Serge en se levant et en reculant sa chaise. Ma femme ne va nulle part. L’appartement est à elle, et tout ce qui tient debout ici repose sur elle. C’est vous qui partez. La fête est finie.
— Ah, c’est comme ça ? Tu préfères une jupe à ta mère ! gémit tragiquement Geneviève en se dirigeant vers l’entrée. Marine trottine derrière elle, marmonnant des malédictions contre les « serpents calculateurs ».
Serge leur tend leur manteau en silence. Il ne s’excuse pas, ne demande pas pardon. Il ouvre la porte et attend qu’elles sortent sur le palier. La serrure claque.
Mon mari revient dans la salle à manger, me regarde, debout avec la corbeille à pain, et souffle longuement.
— Ressort la viande, dit‑il doucement en venant m’enlacer les épaules. Je crois que je viens de voir clair. Et tu sais… j’ai une faim de loup.
Nous nous asseyons dans la cuisine, juste tous les deux. Le rôti est encore tiède, le thé bien fort. Nous n’avons plus jamais évoqué le thème des personnes qui vont et viennent. Simplement, depuis ce soir‑là, Geneviève n’a plus remis les pieds dans mon petit Versailles, et le statut d’épouse, dans notre famille, a acquis une solidité de béton armé.