Le vieil homme s’en allait… La vieille le savait, le sentait dans chaque parcelle de son âme soudée à la sienne.
Elle l’acceptait, d’apparence calme.
Mais au fond, elle avait peur, bien qu’elle sût qu’elle ne lui survivrait pas longtemps. Comment vivre sans Sacha, si cher à son cœur, si proche et pourtant déjà si lointain ? La neige tombe… et vous, la désirez-vous ?
Qui a dit que les sentiments s’éteignent avec le temps ? Est-ce écrit dans vos livres savants ? Ne les croyez pas, rien ne s’éteint ! L’âme frémit encore comme un oiseau à la voix de l’être aimé. Ce n’est pas une blague, soixante ans passés ensemble, que dire de plus !
Ils s’étaient si bien entrelacés, si étroitement liés, qu’une minute sans l’autre leur était insupportable. Comment l’envoyer seul ? Comment rester ici, seule ? Et pour quoi faire ? Sans Sacha, il n’y avait plus de vie.
C’est ce que pense la vieille en triant un coffre, jetant les affaires en trois tas. Celui-ci pour les enfants, en souvenir. Celui-là pour les voisins. Et ce petit tas, à elle, pour le contempler avant de partir, pour se souvenir de Sacha.
“Élodie… Élodie…” entend-elle la voix faible du vieil homme.
“J’arrive, mon chéri !” Elle se précipite, rajuste sa jupe, écarte le rideau. “Tu t’es réveillé, mon amour ? Veux-tu des crêpes ?”
“Élodie…” murmure-t-il, les yeux perdus au plafond.
“Je suis là, mon cœur.” Elle prend sa main autrefois large comme une pelle, aujourd’hui maigre et ridée, semblable à une patte d’oiseau desséchée. “Qu’y a-t-il ?”
“Pardonne-moi… Pardonne-moi, Élo…”
“Mais quoi donc ?”
“Je ne t’ai pas aimée…” souffle-t-il. “Idiot que j’étais… Si seulement je pouvais revenir en arrière…”
“Allons, Sacha, tu m’as aimée, à ta manière. Sinon, aurions-nous passé soixante ans ensemble ?”
“Élodie… les enfants…”
“Ils arrivent, mon cœur. J’ai envoyé une dépêche. Michel, Anatole, Serge et Claire… Ils seront là ce soir. Repose-toi, je te préparerai un bouillon.”
“Non…” Il serre sa main. “Reste. Je t’aime, Élodie…” Sa voix s’éclaircit, comme rajeunie. “Je t’ai toujours aimée, pardonne ce fou qui ne te l’a pas montré…”
“Sa-aacha !” Son cri déchire la cour, s’enfuit dans les rues du village, touche chaque oreille. Un cri de bête blessée.
Le soir, les enfants, déjà vieux eux-mêmes, sont là. Michel, l’aîné, tout gris, imposant. Elle le craint un peu, lui, le professeur émérite.
“Michel, mon fils, te voilà grisonnant !”
“Oui, mère, les années passent. Tu te souviens que tu es arrière-grand-mère ?”
“Comment oublier ! Voici les photos, sous la vitre. Toutes nos vies sont là.”
Anatole demande : “Père, on va pêcher ?”
“Bien sûr !” sourit-elle.
Serge, le cadet encore vigoureux, plaisante : “Allez, papa, debout ! On va refaire le toit de la baraque, et après, une bonne soupe et un verre de vin !”
Le vieil homme sourit faiblement. Serge fut toujours son préféré, vif comme lui autrefois.
“Claire… Où est Claire ?”
“Je suis là, papa.” Elle s’avance, menue, le portrait de sa mère jeune.
“Pardonnez-moi, mes enfants…”
“Mais, père !”
“Grâce à toi et mère, nous sommes devenus des gens bien. Lève-toi plutôt !”
Le vieux sourit mélancoliquement. Il s’en voulait toute sa vie d’avoir épousé par dépit. D’avoir laissé filer Estelle, son premier amour, trop timide pour l’approcher.
Quand elle épousa un autre, il s’enivra, se battit. Puis, il épousa Élodie, cette fille éprise de lui. Elle savait qu’il ne l’aimait pas. Ce ne fut que plus tard, bien plus tard, qu’il comprit : il ne pouvait vivre sans elle.
Mais la honte le rongeait. Ils sortaient rarement ensemble, jamais main dans la main. Pourtant, il l’aimait à sa manière. Pourquoi ne le lui avait-il jamais dit ?
“Élodie…” appelle-t-il une dernière fois.
“Mon chéri ?”
“Je m’en vais…”
“Non !”
“Je t’aime…” souffle-t-il avec sérénité.
Le cri d’Élodie résonne encore une fois.
Elle s’effondre. “Maman !” pleure Claire.
Neuf jours plus tard, la vieille s’éteint à son tour.
“Restez, mes enfants… N’ayez crainte, je ne vous retiendrai pas longtemps.”
Puis, silence.
Elle rejoint son Sacha.