Le Petit Sac à MainDans les rues animées de Paris, le petit sac à main contenait un secret bien plus précieux que son apparence modeste ne le laissait deviner.

Apolline Béranger s’assit sur le banc libre, après avoir vérifié qu’aucune poussière ne ternirait sa robe claire. Son sac blanc immaculé, acheté la veille du départ pour Vichy, reposait dans ses mains. Ici, à la maison de cure, elle avait adopté le rite du soir : après le dîner, enfiler une tenue de fête et marcher dans le parc. La plupart des curistes faisaient de même, comme des apparitions traversant un songe. Une femme lui avait confié : « Où, sinon en cure, peut-on “sortir” ses robes ? À la maison, il n’y a même pas de quoi les montrer. »

Elle aperçut du coin des yeux Georges Lemarchand, qui s’approchait lentement et s’installa près d’elle. « Taisons-nous ensemble », dit-il d’une voix grave, presque irréelle, qui semblait se fondre dans la tranquillité du paysage. Sous la veste beige, une chemise blanche ; le pantalon impeccable, les cheveux noirs coupés comme s’il sortait du salon. Ses tempes argentées brillaient comme de fins reflets de lune, et loin de le vieillir, elles lui donnaient un air sûr et rassurant.

Depuis deux jours, Apolline voyait bien qu’il la regardait autrement que les autres dames.

— Que c’est joli, dit-elle, « taisons-nous ensemble ».

— Avec vous, Apolline, même le silence a une voix. D’habitude, j’aime parler, mais près de vous, j’ai envie de boire vos pensées sans un mot. — Georges se tourna à demi vers elle, comme s’il voulait l’envelopper tout entière. Apolline lui rendit son regard tiède.

— Je vous ai attendue hier au bal, mais vous n’êtes pas venue… Vous n’aimez pas danser ?

— Mais si, j’aime danser. Hier, j’ai marché : l’air du soir était si pur que je voulais le respirer encore et encore.

— Je ne savais pas que vous aimiez les promenades vespérales, murmura Georges en effleurant la main d’Apolline. Elle sentit passer une légère décharge, comme un frisson de rêve. Ses yeux marron la regardaient avec une espérance un peu trop insistante.

— Ce soir, je vous invite sur un sentier que j’ai découvert. La vue y est magnifique : les montagnes du Sancy se dessinent dans la lumière dorée. Je n’avais personne avec qui partager tant de beauté… Maintenant, j’ai vous. — Il serra doucement la main d’Apolline, comme s’il envoyait un signal.

« Pourquoi pas, pensa-t-elle. Une simple promenade. Et puis, marcher seule dans les allées n’est pas prudent ; accompagnée, on se sent bien mieux. » Elle regarda passer un couple devant leur banc, absorbé dans une conversation joyeuse : visiblement, ils s’étaient connus ici, dans ce lieu hors du temps, et savouraient une rencontre légère.

— Vous avez une belle main, Apolline, souffla Georges, tout près d’elle, admirant son profil.

Elle ne lui demanda pas s’il était marié. Ici, la plupart l’étaient ; ils excusaient leurs émois par ce besoin de nouveauté, cette soif d’une parenthèse enchantée. Mais en cet instant, Apolline se contentait de cette douceur : être assise sur un banc auprès d’un homme qui la distinguait, qui l’avait choisie, elle, parmi toutes.

— Allons marcher tout de suite, proposa Georges. Nous respirerons ensemble, et puis, ce soir, je vous emmène au café. — Il tendit la main avec élégance pour l’aider à se lever.

Elle accepta sans hésiter, prit son sac blanc et s’accrocha à son bras. Après cinq pas, elle laissa son sac se balancer au bout des doigts, insouciante comme une petite fille, et le laissa échapper. Le sac tomba dans une petite flaque d’eau restée après la pluie. Apolline poussa un cri, surprise par le contraste : ce blanc si pur couché dans la boue.

— Ce n’est rien, dit Georges. Il le ramassa avec soin et le posa sur l’herbe. Apolline sortit des mouchoirs en papier, frotta, frotta encore, mais des traces restèrent, tenaces comme les regrets.

— Je vais le laver dans ma chambre, dit-elle.

— Alors je t’attends, murmura Georges. Ou plutôt : après le dîner, je t’attends ici. D’accord ?

Elle acquiesça et s’éloigna vite, tenant son sac loin de sa robe pour ne pas se tacher. Elle lava le beau sac blanc, acheté spécialement avant son départ pour Vichy. Les taches finirent par disparaître, mais Apolline gardait l’impression que le sac n’était plus tout à fait neuf, comme s’il avait perdu son éclat d’origine.

Elle pensa à la promenade proposée par Georges, au regard chargé de promesses, et sentit un malaise s’installer. En une semaine de cure, c’était la première fois qu’elle éprouvait cette gêne, ce poids quelque part au creux d’elle. Et soudain, elle comprit : cette amitié naissante avec Georges, si inoffensive en apparence, ressemblait exactement au sac tombé dans la boue.

Le téléphone sonna. « Maman ! Jules et Émile ne me laissent pas faire mes devoirs ! » C’était la voix de sa fille Camille, accompagnée de rires étouffés.

— Qu’est-ce que vous fabriquez ? demanda Apolline, comme si on la tirait d’un songe.

— Apolline, c’est moi, dit la voix de son mari André. Nous avons amené les petits. On a voulu préparer un gâteau, mais Camille refuse : elle dit qu’on va tout barbouiller.

— André, va donc acheter quelque chose de bon chez le pâtissier. Quand je rentrerai, je ferai un gâteau, peut-être même un entremets.

— Reviens vite, nous avons tous besoin de toi. — Puis, plus bas, il ajouta : Moi plus que les autres. Si tu veux, je monte en voiture et je pars te chercher.

— Encore un tout petit peu, prenez votre mal en patience. Moi aussi, vous me manquez. Passe-moi Camille.

Elle parla à sa fille, puis aux petits-enfants, et dit à André qu’il lui manquait. Quand elle raccrocha, elle comprit qu’elle allait être en retard pour le dîner. Elle se changea vite, attrapa son sac, le tourna entre ses mains : plus aucune trace de boue. « Voilà, maintenant c’est bien », dit-elle avec soulagement. Et elle n’avait plus envie de courir après ce Georges. Elle voyait clair, à présent : le sac sali, c’était l’image de cette rencontre trop douce, trop compliquée.

Apolline réalisa combien sa famille lui manquait, son mari, ses enfants, ses petits-enfants. Elle était partie pour souffler loin d’eux, et maintenant elle aurait voulu entendre leurs voix dans la cuisine, voir André essayant un gâteau pour les enfants. Elle se souvint du jour de la fête des Mères, quand il avait voulu la surprendre avec une pâtisserie improvisée ; c’était touchant, un peu ridicule, avec ses gestes maladroits. Oui, c’était drôle, mais tellement bon.

— Je ne prendrai pas le car, décida-t-elle. Je dirai à André de venir me chercher quand ma cure sera finie. Je lui montrerai les beaux paysages, nous marcherons ensemble. Et pas besoin de cette « boue », pas besoin de ces promesses fragiles.

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