Le brouillard s’est dissipé

Le brouillard sest dissipé

Ces derniers temps, Séraphine repensait souvent à sa vie. Elle sennuyait dans sa routine : chaque jour était le même. Pourtant, elle avait une famille son mari Édouard et leurs deux fils, Pierre et Luc, qui excellaient à lécole.

Tôt le matin, le tic-tac régulier du réveil résonna dans la chambre. Dehors, la lumière filtrait à peine. Mais le sommeil ne la reprit pas ; déjà, plusieurs pensées lenvahissaient au sujet de la journée à venir.

«Je vais me lever et la journée sécoulera comme les précédentes, entre les tâches et les soucis,» se disaitelle. «Je vais traire Zora, lalpage, la nourrir et la ramener au troupeau, puis donner à manger aux autres bêtes. Après, je préparerai le petitdéjeuner pour Édouard et les enfants, les réveillerai, accompagnerai les garçons à lécole et Édouard au travail. Oh, il faut absolument biner les pommes de terre aujourdhui, sinon elles deviendront trop grandes; à la pelle en main, direction le potager.»

Séraphine se leva et sattela aux corvées, tandis que dans sa tête tournait :

«Aujourdhui, il faut laver le linge, désherber les parterres et balayer la cour, je nai pas rangé depuis longtemps. Ma vie est vraiment monotone, toujours des corvées»

Le jour commença réellement.

«Édouard, debout, il est lheure,» ditelle en tapotant légèrement lépaule de son mari, qui nétait pas encore réveillé.

«Oui,» réponditil en se retournant sur le dos.

«Les enfants, réveillezvous, il faut se lever, prendre le petitdéjeuner et aller à lécole.» lança la mère en grinçant doucement. «Michaël, ne te cache pas, il faut tout de même se lever. Qui ira à lécole à ta place sinon moi?»

Après avoir envoyé tout le monde à leurs occupations, elle prit le linge et létendit dans la cour. Un sentiment de tristesse planait sur elle, inexplicable, mais elle constatait depuis quelque temps une insatisfaction grandissante.

En soccupant des fleurs, Nadine, la voisine dynamique, fit son apparition dans la cour. Toujours en train de courir après ses enfants et de les réprimander, elle se faisait remarquer à chaque coin de rue.

«Nadine, pourquoi testelle encore fâchée hier soir?»

«Cest que mon fils Félix est rentré en rampant, tout penaud. Jai passé la soirée à pousser le vieux placard, mais il était trop lourd Ce matin, je lai averti, et il na rien entendu. Puis il sest enfui chez Ignace, où il y a toujours la même bande à boire et à faire la fête. Bon, ton Édouard ne boit jamais, je ne lai jamais vu ivre.»

Nadine enviée la tranquillité de Séraphine, sans cris ni bruit dans la cour. Voyant la tristesse de la voisine, elle demanda :

«Séraphine, pourquoi cette morosité? Tu ne souris plus, questce qui tattriste?»

Séraphine poussa un soupir, sassit sur le banc de la cour, Nadine à ses côtés.

«Je ne sais pas, Nadine, quelque chose pèse sur mon cœur. Jai limpression que la vraie vie passe à côté de moi, que les événements intéressants se déroulent ailleurs, et que les autres vivent plus heureux, plus variés. Jaimerais quelque chose de différent, pas forcément comme au cinéma, mais au moins comme nos voisins de la commune.»

«Mais questce que tu vas te plaindre? Tout va bien chez toi, calme comme du beurre,» répliqua la voisine étonnée. «Questce qui te manque?»

«Je regarde Marine, son mari Victor est grand et élégant, ils se promènent main dans la main, il lembrasse en public. Marine travaille comme comptable principale, elle shabille toujours avec goût. Sa vie ressemble à un conte: Victor conduit une belle voiture, il ramène chaque anniversaire des roses rouges de la ville. Ce nest pas une vie ennuyeuse.»

«Ah, tu as trouvé de qui envier,» interrompit soudain Nadine. «Cest vrai, tu restes à la maison, tu ne vois rien. Victor est un vrai dragueur, il ne laisse jamais passer une occasion. Marine le sait et se dépense à le garder beau, elle achète de nouveaux habits, se fait belle pour son mari. Mais lui, cest comme un chat de mars il aime Marine en public, mais à la maison il peut la frapper. Il mène une vie dissolue, il part souvent en ville où il a dautres femmes, même de jeunes filles.»

«Comment le saistu?», sétonna Séraphine. «Peutêtre nestce que du travail?»

«Ma sœur travaille à la ferme voisine, elle entend tout, les ragots commencent dès laube. Là où il y a des vieilles, il y a des commérages»

Séraphine resta un instant silencieuse, puis reprit :

«Daccord, si cest vrai, je ne devrais pas envier Marine. Mais prenons Thérèse. Son mari André ne la quitte jamais. Il laime à la folie, même leur fils. Il lemmène parfois au bord de mer, cest de lamour. Thérèse est heureuse moi, ma vie est fade.»

«Tu te trompes encore,» contrasta Nadine. «André ne boit pas, il est travailleur.»

«Et leur fils aîné est malade, le petit Antonin va bien à lécole,» ajouta Nadine. «Leur maison est à la fin du village, sur la rue basse. Tout le monde parle deux, même Édouard en a entendu parler.»

«Oui, je sais,» acquiesça Séraphine. «Leur fils souffre, je ne sais pas quelle maladie, ils le soignent à la cure thermale, cest gratuit.»

«Il ne faut pas rêver de la vie de ces gens,» conclut Nadine. «Comme on dit, chaque chaumière a ses secrets.»

Après un long échange, les deux voisines repartirent chacune de leur côté. Nadine rentra précipitamment, et Séraphine saisit la bêche pour biner les pommes de terre. Les enfants rentrèrent de lécole, elle les nourrit, retrouva la vache au pâturage, la traire. Édouard arriva du travail, prit son repas, et la journée sacheva comme dhabitude, paisible et ordinaire.

Cette nuit-là, Séraphine peinait à dormir. Elle fit un rêve où sa grandmère défunte, Évodie, apparaissait et lui disait :

«Ma petite, ne fâche pas le ciel, ne te plains pas de ton sort. Les épreuves arrivent selon nos forces, et tu nen as pas vraiment eu. Vis simplement ta vie»

Limage de la grandmère se dissipa dans le brouillard, et Séraphine se réveilla. Un sentiment de culpabilité lenvahit davoir maudit sa vie, plainté la voisine, envahi denvie. Le jour se levait déjà. Elle se leva, enfila un châle et sortit sur le perron. Le brouillard se levait, la rosée scintillait sur lherbe, le temps sannonçait clément.

«Quel bonheur de vivre,» pensat-elle, «tout va bien Jai longtemps vécu dans le brouillard, jalouse des autres, essayant de me projeter dans leurs existences. Je ne savais pas comment les gens vivent réellement. En désirant le bonheur des voisins, je nai pas vu que le mien était là, depuis longtemps. Mon mari Édouard, toujours présent, mes fils aimés qui brillent à lécole, les petites choses qui me semblaient lourdes ne sont que poussière.»

En rentrant, elle retira son châlé, entra dans la chambre des enfants, redressa la couverture de Michaël. Peu à peu, tout retrouva sa place, la vie reprit son cours.

Ainsi, le brouillard sest dissipé, laissant le soleil éclairer la réalité: le bonheur nest pas toujours dans les rêves lointains, mais souvent dans les petites joies quotidiennes que lon néglige. La leçon est claire: il suffit douvrir les yeux et le cœur pour voir la richesse de sa propre existence.

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