L’AMOUR MAUDIT

«Amour maudit»

Que vatil arriver maintenant? demanda Élodie, plus à elle-même quà son amant, linquiétude tremblant dans la voix.

Quoi? Jirai chercher des prétendants pour toi. Patiente, réponditil, impassible.

Élodie revint dun rendezvous qui, sans le savoir, bouleverserait tout son avenir. Joyeuse et énigmatique, elle raconta en détail à ses deux petites sœurs la soirée passée avec Bastien.

Ses sœurs savaient déjà quÉlodie était folle amoureuse de lui. Bastien lui avait promis de lépouser à lautomne, après avoir fini les travaux importants à la ferme.

Or, maintenant quun presque parfait rendezvous sétait déroulé dans le grand foin, le jeune homme se devait de la prendre par la main et de lui demander sa main.

Cependant les champs étaient déjà moissonnés, le grain rangé dans les granges, la nouvelle année approchait, et aucun prétendant ne se présentait.

La mère dÉlodie, tante Jeanne, remarqua des changements chez sa fille aînée. Élodie, habituellement pétillante, était devenue maussade et avait maigri de façon irrégulière. Elles eurent une discussion à cœur ouvert. Après une confession amère dÉlodie, tante Jeanne décida daller voir le prétendu «gendre» en face et de vérifier si les prétendants nétaient pas perdus en route.

Sans tarder, Marie se rendit au village voisin où habitait Bastien. Là la mère du jeune homme, Madame Léontine, ne savait rien de la vie sentimentale de son fils. Tante Jeanne exposa tout ce quelle pensait, et les deux femmes sen voulurent contre Bastien. Celuici, irrité, répliqua:

Comment sauraisje quel enfant sera le mien? Il y a tant de jeunes hommes dans le coin. Doisje reconnaître chaque enfant comme le mien?

Tante Jeanne, furieuse, quitta la maison en jurant à Bastien:

Que tu te maries toute ta vie, impie!

Ces paroles, peutêtre entendues par les cieux, firent que Bastien se maria quatre fois par la suite.

En voyant le visage de sa mère, Élodie pressentit la sombre issue de la rencontre des deux mères. Tante Jeanne avertit sévèrement toutes ses filles:

Pas un mot au père! Nous réglerons cela nousmêmes.

Elle ordonna à Élodie daller à Rennes chez les parents. Quand lenfant naîtra, il devra être déposé à la maternité; sinon, les commères du village ne cesseront jamais de bavarder, et rien ne pourra laver ce scandale. Que Dieu nous aide, ditelle, la vie sarrangera.

Le mari de tante Jeanne était un intello du village, connu simplement sous le prénom et le patronyme: Denis Valéry, instituteur. Strict mais juste, il était respecté, consulté pour chaque querelle.

Un jour, la fille aînée revint du marché avec un bébé dans les bras! Un véritable affront pour tout le hameau. Tante Jeanne, ne pouvant accepter ce revirement, envoya la jeune fille chez les parents. Elle expliqua à son mari:

Élodie doit partir travailler en ville. Elle a déjà vingt ans.

Elle surveilla de plus près les deux plus jeunes: Camille, qui fut affectée à un lycée à Lyon, et Éléonore, qui partit à luniversité de Marseille.

Dans le village, chaque parole résonne longtemps. Les rumeurs atteignirent même Denis Valéry, qui apprit de ses élèves que des problèmes coulaient dans sa propre famille. Il explosa alors contre sa femme:

Comment astu pu envisager denvoyer notre petite à linternat? Cest notre première petitefille! Je veux la voir à la maison!

Tante Jeanne ne sattendait pas à une telle réaction, même si elle avait passé lan dernier à râler. Elle craignait de devoir rendre visite à lenfant, de sentir le poids du sang qui lappellerait.

Peu après, tante Jeanne et Élodie ramenèrent la petite au village. Elles lappelèrent Anaïs. Jusquà un an, Anaïs ne connut pas sa famille. Ce secret fit porter à Élodie le poids de la faute toute sa vie. Quoi quAnaïs fasse, Élodie lacceptera patiemment et sans récriminations.

Léducation dAnaïs fut partagée entre le grandpère Denis, la grandmère Jeanne et Élodie. Souvent, Élodie revoyait le dernier rendezvous avec Bastion, le parfum des herbes sèches et les instants sucrés dune passion fougueuse dans le grand foin. Elle laimait encore, malgré lhumiliation et le mensonge, même si son cœur brûlait. Cette passion était une «amour maudit»: on ne jette pas lamour à la poubelle comme on jette une pomme de terre.

Élodie devint mère célibataire. En regardant Anaïs, elle reconnaissait le regard de Bastien. La petite était un vrai petit combattant. Élodie vivait dans une brume permanente, rien ne la réjouissait. Même le rire dAnaïs lui rappelait la solitude dune paternité absente.

Quand Élodie eut vingtcinq ans, un frère de cœur, Félix, commença à la courtiser. Ils avaient grandi ensemble; la sœur de tante Jeanne avait épousé un veuf avec trois enfants, dont Félix était le cadet. Dans le même village, tout le monde se connaissait.

Élodie accepta à contrecœur les avances de Félix, car la vie avec un bébé nétait pas facile, et il semblait être un bon mari. Elle se demandait comment Félix traiterait Anaïs. Félix connaissait toute lhistoire de son amour perdu, mais il adorait Élodie depuis lenfance. Il aurait accepté de lépouser avec trois enfants, même sans Anaïs.

Ils organisèrent un mariage campagnard, puis partirent à Marseille pour fonder un nouveau foyer, loin des regards indiscrets. Leurs premières années furent heureuses. Élodie donna bientôt naissance à une deuxième fille, Lucie, tandis que Félix adopta Anaïs, ne faisant aucune distinction entre les sœurs.

Félix sépanouit dans sa petite famille, et Élodie devint une bonne femme de ménage, mère et épouse. Il redonna vie à son âme brisée. Leur foyer était paisible et compréhensif.

Dix ans sécoulèrent. Un été, Anaïs, Lucie et leurs quatre petitscousins passèrent les vacances chez la grandmère Jeanne. La vieille dame était fière, se promenant dans le village avec ses trois bellesfilles mariées et leurs enfants.

Un aprèsmidi, la petite fille de la sœur du milieu fouilla dans un grenier abandonné. Entre les vieux journaux et les cahiers poussiéreux de son grandpère, elle découvrit un petit cahier. En le feuilletant, elle lut: chaque ligne mentionnait «Bastien». Elle comprit quil sagissait du journal intime de la tante Élodie.

Stupéfaite, elle courut raconter la découverte à sa cousine Anaïs. Cette dernière, brandissant le cahier comme une preuve, se précipita chez la grandmère Jeanne pour obtenir des explications. La vieille femme, émue, avoua tout, regrettant de ne jamais avoir brûlé ce journal maudit.

Anaïs ne pouvait accepter cette révélation: son père était autrefois son ennemi. Elle implora de connaître Bastion immédiatement. Jeanne donna alors ladresse du père inconnu.

Accompagnée de sa sœur «dévoileuse», Anaïs se rendit dans le village voisin. Là, la mère de Bastion la reconnut sans un mot. La jeune fille ressemblait à son père à chaque trait. La femme seffondra, prépara du thé et sexcusa, expliquant que son fils avait interdit toute rencontre.

Bastion apparut, examina les deux sœurs aux yeux bleus, et demanda:

Alors, qui de vous est ma fille?

Anaïs, fière, répliqua:

Je pourrais bien être la vôtre!

Bastion la fit sortir dans la cour. Quelques minutes plus tard, elle revint, le visage fermé. La mère de Bastion, voyant la tension monter, invita tout le monde à son long repas, versant aux jeunes filles un verre de cognac. Elles rirent:

Vous navez pas encore vingt ans pour boire du spiritueux!

Elles finirent pourtant le verre.

Sur le chemin du retour, la curiosité poussa Anaïs à demander à son père ce quil avait discuté.

Rien du tout. Il ma proposé de largent, comme pour macheter. Bien sûr, je nai rien accepté. Et je ne lai même pas reconnu, même si je suis son reflet.

Tante Jeanne, inquiète, interrogea les filles:

Comment sest passé le repas? Quavezvous bu? Doisje dire ça à Félix et Élodie?

Anaïs, les larmes aux yeux, déclara:

À part le père de Félix, je nai aucun autre père!

Depuis ce jour, elle nourrissait une rancune envers sa mère, la blâmant davoir livré son bébé à linternat.

Les années passèrent. Anaïs et Lucie grandirent, se marièrent. Anaïs eut deux fils, dont laîné ressemblait à Bastion à ladolescence. Bastion, lui, ne sétait jamais complètement détaché dÉlodie. Il venait parfois à Paris pour la voir.

Élodie, lors de rares retrouvailles, affichait une vie prospère, sans besoin de lamour de Bastion. Elle ne lui révéla jamais quAnaïs lavait interdite de voir ses petitsenfants pendant dix ans. Les vieilles fautes jetaient de longues ombres, mais le soutien de Félix était son réconfort. Félix la qualifiait de soleil sans taches, et, en plaisantant avant le mariage, disait:

Une petite tache sur la pomme rouge nenlève pas la saveur.

Élodie sattacha à lui, impossible de ne pas laimer. Ils célébrèrent leurs noces dor, entourés denfants, de petitsenfants et darrièrepetitsenfants.

Lors du banquet, Anaïs, les yeux embués, prit Élodie à part et murmura:

Pardonnemoi, maman. Pardonne tout. Je naurais jamais dû te juger.

Bastion, au téléphone, envoya ses salutations:

Je ne vivrai pas jusquà votre noces dor. Jai été marié dix ans avec ma dernière femme, la quatrième en tout. Pardonnemoi, Élodie. Pourquoi aije refusé ton amour?

Élodie linterrompit:

Ne continue pas. Tu as refusé, alors tu nas pas aimé. Imagine, je suis très heureuse. Jai payé les erreurs de ma jeunesse, mais aujourdhui jai tout: surtout Félix. Je ne te blâme plus. Tu es déjà pardonné.

Adieu, Bastion.

Ainsi se clôt la saga dun amour maudit, rappelant que les blessures du passé peuvent se transformer en sagesse lorsquon accepte le présent, aime sincèrement et laisse les rancœurs sévanouir. La vraie richesse réside dans la capacité à pardonner, à bâtir une vie honnête et à transmettre aux suivants la leçon que lamour, même blessé, devient lumière lorsquon le laisse guérir.

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