Tu ne touches pas à mes lunettes, daccord ! sécrie lancienne amie. Occupe-toi déjà de ta vue ! Tu crois peut-être que je vois pas comment tu reluques les gens ?
Tu serais jalouse, Gisèle ? sétonne Tamara Bérangère. Je vois bien pour qui tu rêves ! Je crois que je tiens ton cadeau du Nouvel An : une petite machine à rouler les lèvres !
Oh, garde-la pour toi ! réplique Gisèle sans se démonter. Peut-être que tes lèvres à toi aucune machine ne fait plus laffaire ? Tu crois que je ne men rends pas compte ?
Madame Tamara pose ses pieds sur le vieux parquet, puis sen va jusquà sa petite table, où trônent quelques images pieuses, pour réciter sa prière du matin.
Disons-le : elle nest pas vraiment dévote. Elle se dit bien quil y a quelque chose quelque part, très haut, ou quelquun qui veille sur tout ça, non ? Mais qui ? Ça, la question reste entière.
Dans sa tête, cette force supérieure a porté bien des noms : le cosmos, le grand commencement, parfois le Bon Dieu oui, ce gentil petit père à barbe blanche et auréole, assis sur son nuage, qui pense à tous les humains de la Terre.
Cela dit, Tamara est sur la fin de la soixantaine, et à cet âge, mieux vaut ne pas se brouiller avec le Ciel. Si Dieu nexiste pas, le croyant ny perd rien. Mais sil existe, lincroyant perd tout.
À la fin de la prière, elle ajoute quelques mots personnels : il le faut bien ! Le rituel accompli, lâme légère, la journée neuve peut commencer.
Dans la vie de Tamara Bérangère, deux soucis lassaillent. Pas la route ou les impôts, non, cest du réchauffé. Les vrais problèmes se nomment Gisèle, la voisine, et ses petits-enfants à elle, Tamara.
Les petits-enfants, elle les comprend : génération moderne, aucun effort à fournir. Mais ils ont au moins des parents : quils sen occupent !
Mais les histoires avec Gisèle, cest un autre mystère. Cette voisine lui râpe les nerfs à la perfection, du grand art !
Au cinéma, voir deux actrices comme Annie Girardot et Simone Signoret se chamailler, cest attendrissant. Dans la vraie vie, cest franchement moins drôle, surtout quand les attaques sont gratuites.
Tamara a un ami quon surnomme Pierrot-le-mobylette. Son vrai nom ? Pierre Ephrem Cosnard. Facile à deviner : jeune, il adorait foncer sur sa mobylette, ou plutôt sa « mob », disait-il en riant.
Avec le temps, la mob rouille dans la remise, le surnom, lui, lui colle à la peau cest ça, la campagne !
Autrefois, ils étaient inséparables : Pierrot-le-mobylette et sa femme Nina, Tamara et son mari. Mais leurs moitiés reposent maintenant au petit cimetière du coin.
Tamara a gardé leur amitié par habitude ; ils se connaissent depuis lécole, et Pierrot reste un excellent ami.
Ils étaient trois à tout partager, à lécole : tamara, Pierrot et Gisèle. Cétait une vraie camaraderie : jamais la moindre ambiguïté.
Tout le temps ensemble, Pierrot au centre, deux filles pendues à ses bras, on aurait dit une tasse à deux anses, impossible de la renverser.
Les années ont usé lamitié ; du côté de Gisèle, elle est devenue froideur, puis hostilité, et à la fin, haine pure.
Un vrai personnage de dessin animé : qui a remplacé Gisèle ?
Elle nétait plus la même après la disparition de son mari avant ça, tout allait à peu près bien.
Avec lâge, on change : le radin devient grippe-sou, le bavard, moulin à parole, lenvieux se fait dévorer par lenvie.
Gisèle, cétait peut-être ça. Il faut dire quil y avait de quoi jalouser.
Dabord, Tamara, malgré les années, garde sa silhouette fine. Gisèle, elle, a perdu sa taille : « Alors, madame, on la met où, la ceinture ? » Elle fait pâle figure à côté.
Ensuite, le vieil ami décole a, ces derniers temps, de plus en plus dégards pour la pétillante Tamara, ils rient souvent tout près lun de lautre, chevelures argentées presque mêlées.
Avec Gisèle, il se contente de monosyllabes. Et il passe plus souvent chez Tamara, tandis que chez Gisèle, il faut lappeler
Peut-être quelle na pas lesprit aussi affûté que lacrimonieuse Tamara, ni son humour, et Pierrot est toujours partant pour la rigolade.
En français, il y a ce mot savoureux, « jacasser », que notre Jean Yanne employait toujours. Et cest ce que Gisèle a commencé à faire, lui cherchant noise à la moindre occasion.
Un jour, cela a commencé par une histoire de toilettes mal placées et de mauvaises odeurs chez Tamara :
Ça pue, ton chiotte ! balance Gisèle.
Mais enfin, il est là depuis des lustres, tu ten rends compte que maintenant ? réplique Tamara, décidée à ne pas se laisser faire. Et tes lunettes, tu les as eues gratuites sécu, non ? Rien de bien donné gratos !
Pas touche à mes lunettes ! rétorque Gisèle. Surveille tes yeux ! Tu crois que je ne vois pas à qui tu fais les yeux doux ?
Jalouse, donc ? samuse Tamara. Et ce sera quoi dans ta hotte au Nouvel An : une pince à lèvres ?
Tu devrais la garder ! renchérit Gisèle. Tes lèvres sont bien trop larges pour nimporte quel engin ! Tu penses mavoir ?
Ça, ce nest pas la première fois. Pierrot, à qui Tamara sen ouvre, propose dinstaller les toilettes dans la maison, pour calmer le jeu. Les enfants de Tamara cotisent pour lui offrir le confort moderne, et Pierrot colmate la vieille fosse : bon vent, Gisèle, il va falloir te trouver autre chose à sentir !
Elle ne tarde pas. Cette fois, ce sont les petits-enfants de Tamara qui auraient cueilli les poires du jardin de Gisèle, dont les branches débordaient chez Tamara.
Ils ont dû croire quelles étaient à eux ! tente Tamara, de bonne foi : les fruits navaient, selon elle, pas bougé. Et tes poules, alors, qui grattent mes salades ?
Elle na rien dans la tête, une poule ! gronde Gisèle. Il faut éduquer tes petits-enfants, mamie, pas rire avec tes soupirants toute la matinée !
Et voilà, on reparle de Pierrot
Les enfants ont eu une réprimande, les poires ont vite fini la saison Mais voilà que Gisèle découvre des branches cassées !
Où ça ? montre-moi ! demande Tamara, sûre delle : les branches étaient impeccables.
Là, et là ! Gisèle brandit son doigt, mais faut avouer : Tamara a de plus jolies mains, fines, élégantes.
La main dune femme, ça compte ! Même à la campagne, ça reste une image.
Pierrot propose alors : On coupe les branches qui dépassent chez toi ? Tes chez toi, tu fais ce que tu veux !
Mais elle va hurler ! sinquiète Tamara.
Je te couvre, calme Pierrot. Elle ne dira rien, promis.
En effet, Gisèle ne moufte pas, voyant Pierrot scier les branches.
Laffaire du poirier terminée, Tamara sagace des poules de Gisèle venues gratter ses semis. Cette année, Gisèle a choisi une nouvelle race, plus entreprenante.
Un volatile, cest pas malin, et ça piétine tout Les plates-bandes sont dévastées.
Tamara supplie : elle nobtient quun sourire narquois. « Parle toujours, tu ne peux rien me faire ! »
Une idée de Pierrot, dénichée sur Internet : la nuit, il dispose des œufs frais sur les plates-bandes. Au matin, Tamara ramasse la récolte sous les yeux ébahis de Gisèle.
Miracle : les poules ne remettent plus les pattes dans son jardin.
On pourrait croire à une trêve, mais non ! Voilà maintenant que la fumée de la cuisine dété de Tamara la dérange.
Hier, aucune odeur, à présent, tout lindispose ! « Et si lodeur de viande me dégoûte ? Je suis peut-être végétarienne ! La mairie a voté la loi contre les barbecues ! »
Où tas vu un barbecue ? tente Tamara, exaspérée. Faut nettoyer tes lunettes, ma belle !
Généreuse et patiente, Tamara voit sa réserve sépuiser. Gisèle devient vraiment invivable
Il ne reste quà la donner à la science ! soupire Tamara en partageant un thé avec Pierrot. Elle va finir par me boulotter toute crue !
Tamara a vraiment maigri cette année : les disputes quotidiennes la minent.
Tu parles ! Elle va sétouffer ! Et je ne laisserai pas faire, promet son ami. Jai une idée géniale !
Quelques jours plus tard, un matin radieux, Tamara entend une chanson : « Toma, Toma, sors de chez toi ! »
Devant la porte, le jovial Pierrot : il est venu sur sa vieille mobylette réparée de ses mains.
Tu sais pourquoi jétais triste ces derniers temps ? commence Pierre Efrem, Ma mobylette était en panne.
Allez, beauté, on file en vadrouille ? Grimpe, on se refait la jeunesse !
Tamara saute en selle ! Après tout, la retraite active à 65 ans, cest officiel aujourdhui on ne vieillit plus.
Et la voilà embarquée, vraiment, pour une nouvelle vie.
Assez vite, Tamara Cosnard devient officiellement Madame Cosnard : Pierre Efrem lui demande sa main !
Le puzzle est complet, Tamara sinstalle chez son mari.
Gisèle reste là, seule, aigrie et empâtée. Dites-moi si ce nest pas une raison de ruminer de lenvie ?
Sans plus personne sur qui déverser son fiel, tout reste à lintérieur Et il faudra bien que ça sorte.
Alors, courage, Tamara, ne mets plus le nez dehors ! Ce qui arrive nest jamais fini, hein ! En somme, la vie à la campagne, ce nest pas de tout repos Fallait pas tant sen faire pour les toilettes.