Je veux tellement rentrer chez moi, mon fils
Victor Dubois sort sur le balcon, allume une Gauloise et sassoit sur le petit tabouret en bois. Un nœud amer lui serre la gorge, il essaie de se contenir, mais ses mains tremblent, trahissant son émotion. Jamais il naurait pensé quun jour, il manquerait de place dans son propre appartement parisien…
Papa ! Ne sois pas vexé, ne ténerve pas ! sexclame sa fille aînée, Éloïse, en déboulant sur le balcon. Je ne te demande pas grand-chose Laisse-nous ta chambre, cest tout ! Si tu ne veux pas penser à moi, pense au moins à tes petits-enfants. Les garçons vont bientôt à lécole et doivent partager une pièce avec nous
Éloïse, je nirai pas vivre en maison de retraite, dit-il calmement. Si vous êtes trop à létroit ici, pourquoi ne pas emménager chez la mère de Mathieu ? Elle vit seule dans son trois-pièces. Chacun aurait sa propre chambre, même les enfants.
Mais tu sais très bien que je ne peux pas supporter de vivre avec elle ! hurle Éloïse, claquant violemment la porte-fenêtre.
Victor caresse son vieux chien, Jules, fidèle compagnon depuis des années. En pensant à son épouse, Camille, disparue il y a cinq ans, il laisse couler ses larmes. À la mort de Camille, Victor sest senti orphelin. Toute sa vie, ils ont marché côte à côte. Avait-il imaginé que, entouré de sa fille et de ses petits-enfants, la solitude finirait par le rattraper ?
Ils ont élevé Éloïse avec amour, tentant de lui transmettre le meilleur. Mais, il le constate amèrement, quelque chose a mal tourné… Éloïse est devenue dure et égocentrique.
Jules gémit doucement et se couche aux pieds de Victor, devinant le chagrin de son maître.
Papi ! Tu ne nous aimes vraiment pas ? demande son petit-fils Paul, huit ans, en entrant dans la chambre.
Bien sûr que si… Qui ta mis ces idées en tête ? sétonne le vieil homme.
Pourquoi refuses-tu de partir ? Tu veux tellement garder ta chambre pour toi, et pas pour moi ni pour Hugo ? Tu es égoïste ! lance Paul avec dédain et colère.
Victor comprend que Paul répète les paroles de sa mère. Éloïse la déjà monté contre lui.
Daccord. Je partirai, murmure le vieil homme dune voix lasse. Je vous laisse la chambre.
Il ne peut plus supporter lambiance de la maison. Il sent que tous le détestent : son gendre, qui ne lui parle plus, jusquà ses petits-enfants, convaincus quil leur vole de la place.
Papa ! Tu es sérieux ? sécrie Éloïse, tout sourire, revenant en courant.
Oui, répond-il faiblement. Mais promets-moi de toccuper de Jules. Jai limpression dabandonner mon ami
Arrête ! On sen occupera, on le sortira souvent, promet-elle. Et le week-end, on viendra te voir, avec Jules bien sûr ! Jai choisi la meilleure maison de retraite possible pour toi, tu verras, tu y seras bien.
Deux jours plus tard, Victor est conduit en maison de retraite, en banlieue parisienne. Sa fille a tout organisé à lavance, attendant quil cède. En entrant dans la chambre humide, il regrette immédiatement son choix. Éloïse lui avait menti, le pensionnat na rien de confortable : cest une maison de retraite ordinaire, où lon croise des gens malheureux, oubliés.
Après avoir rangé ses affaires, Victor descend dans le jardin et sassoit sur un banc, au bord des larmes. Contemplant la détresse des autres pensionnaires, il imagine sa propre vieillesse sy consumer tristement.
Vous êtes nouveau ? demande une dame élégante à ses côtés.
Oui soupire-t-il.
Ne vous faites pas de mal… Au début, jai pleuré aussi, et puis je me suis fait une raison. Je mappelle Valentine, dit-elle en souriant.
Victor, se présente-t-il. Vos enfants vous ont amenée ici ?
Non, mon neveu. Je nai jamais eu denfant. Jai voulu lui laisser mon appartement, je lai transféré trop vite… Il sen est emparé et ma envoyée ici. Au moins, il ne ma pas laissée dans la rue…
Ils parlent jusquau soir, se racontant leurs souvenirs, leurs époux disparus. Le lendemain, dès le petit déjeuner, ils repartent en promenade.
Valentine apporte un peu de gaieté et de compagnie à Victor. Il ne supporte pas de rester dans sa chambre, préfèrant lair frais du jardin. Lalimentation est médiocre, il se force à avaler quelques bouchées.
Victor attend quÉloïse vienne le voir. Il espère que sa fille se souviendra de lui, regrettera son geste, le ramènera à la maison. Mais les jours passent, elle ne donne aucun signe de vie. Un jour, il essaie dappeler pour avoir des nouvelles de Jules, mais personne ne décroche le téléphone.
Un après-midi, près de lentrée de la maison de retraite, Victor aperçoit son voisin, Stéphane Legrand. Stéphane, surpris, sapproche à grands pas.
Cest ici que vous êtes caché ? lance-t-il. Mais pourquoi votre fille dit-elle que vous êtes parti vivre à la campagne ? Jai tout de suite eu des doutes. Vous nauriez jamais laissé Jules dehors.
De quoi parles-tu ? sinterroge Victor. Quest-il arrivé à mon chien ?
Rassurez-vous, il est au refuge. Je nai pas tout compris, jai vu Jules errer devant limmeuble, vous nétiez plus là. Jai rencontré Éloïse, elle ma assuré que vous étiez parti à la campagne, quelle vendait lappartement et déménageait chez son mari. Pour Jules, elle ma dit quil était trop vieux, que vous ne vouliez plus vous en occuper. Victor, dites-moi ce qui se passe, demande Stéphane, voyant blanchir le vieil homme.
Victor lui raconte tout. Il explique quil donnerait tout pour faire marche arrière, ne pas avoir cédé. Non seulement sa fille lui a enlevé son quotidien, mais elle a aussi abandonné Jules.
Je veux tellement rentrer chez moi, mon fils, souffle Victor.
Jétais justement là pour ça. Je suis avocat, je défends souvent les droits des personnes âgées. Je travaille en ce moment sur laffaire dun vieux monsieur à qui ses voisins ont volé sa maison. Dites-moi, vous navez pas encore été radié de votre adresse ? demande-t-il.
Non, sauf si elle la fait de son côté… Honnêtement, je ne sais plus à quoi mattendre avec ma fille…
Rassemblez vos affaires, je vous attends dans la voiture, dit Stéphane dun ton décidé. On ne peut pas laisser faire ça ! Après ce quelle a fait, peut-on vraiment encore parler de fille ?
Victor remonte en vitesse, fourre ses affaires dans son sac et descend. À la sortie, il croise Valentine.
Valentine, je dois partir. Mon voisin vient de mapprendre que ma fille a abandonné mon chien et veut vendre lappartement. Voilà où jen suis, dit-il.
Comment est-ce possible ? Et moi alors ? murmure-t-elle, désemparée.
Ne ten fais pas, dès que tout est réglé, je reviendrai te chercher, promet Victor.
Tu dis ça… Mais qui voudrait encore de moi ? lance-t-elle, les larmes aux yeux.
Désolé, je suis pressé. Ne sois pas triste, je tiendrai parole.
Victor tente de rentrer chez lui, mais la porte est fermée et il na plus de clé. Stéphane lhéberge quelques jours. Rapidement, ils découvrent quÉloïse a quitté lappartement, emménagé chez sa belle-mère et loue désormais lancien logement à des locataires.
Grâce à Stéphane, Victor parvient à défendre ses droits et à récupérer son bien.
Je te remercie, dit-il à son voisin. Mais que vais-je devenir ? Elle ne sarrêtera pas tant quelle ne maura pas chassé…
Il existe une solution, propose Stéphane. Nous pouvons vendre lappartement, lui donner sa part et acheter pour vous une petite maison à la campagne. Je connais de jolis petits villages.
Quelle bonne idée ! sexclame Victor. Ce serait parfait.
Trois mois plus tard, Victor sinstalle dans une maisonnette en Bourgogne. Stéphane laide dans toutes ses démarches, et vient même avec lui et Jules.
Juste un arrêt avant de partir, demande Victor.
De loin, il aperçoit Valentine, assise sur leur banc, le regard perdu.
Valentine ! lappelle-t-il. Nous venons, Jules et moi, te chercher. Nous avons une maison à la campagne maintenant ! Air pur, pêche, fruits, champignons, tout y est. Tu viens ? sourit Victor.
Mais comment pourrais-je te suivre ? sétonne-t-elle.
Relève-toi du banc et viens avec nous, rit-il. Ose, il ny a plus rien à faire ici !
Daccord ! Tu mattends dix minutes ? sourit-elle, incapable de retenir ses larmes.
Bien sûr que je tattends ! répond Victor avec joie.
Malgré la méchanceté de certains, ces deux-là ont su saisir leur chance dêtre heureux. Ils ont compris que le monde nest pas dénué de bienveillance, que les gens gentils sont plus nombreux que les méchants. Victor et Valentine en sont la preuve vivante. Ensemble, ils ont su se battre pour leur bonheur, retrouvant enfin la paix et la joie de vivre.