JE VAIS TE LE RAPPELER — Madame Marie-Serge, ici, la boucle ne vient pas, — murmura tristement le petit Artyom, élève de CE1, en pointant du pinceau la feuille verte têtue de sa fleur qui ne voulait pas se courber correctement. — Allons, mon chou, il ne faut pas appuyer si fort sur ton pinceau… Comme une plume qui effleure la paume, regarde… Voilà ! Bravo ! Ce n’est plus une boucle mais une merveille ! — sourit la vieille institutrice. — C’est pour qui, cette belle création ? — Pour maman ! — répondit joyeusement le garçonnet, triomphant de sa feuille rebelle. — C’est son anniversaire aujourd’hui ! C’est mon cadeau ! — Son ton, gonflé de fierté après le compliment, s’illuminait. — Tu rends ta maman bien heureuse, Artyom ! Attends, ne ferme pas ton carnet tout de suite. Laisse sécher, il ne faudrait pas que ça bave. Quand tu rentreras, tu pourras découper soigneusement la page. Tu verras, elle va adorer ! L’institutrice jeta un ultime regard à la touffe sombre penchée sur la feuille, esquissa un sourire rêveur et regagna son bureau, le cœur léger. Un tel cadeau pour sa maman ! Cela faisait longtemps qu’elle n’en avait pas reçu d’aussi beau. Artyom a sûrement du talent pour le dessin. Il faudrait penser à appeler sa mère pour lui conseiller l’école des beaux-arts. Ce serait dommage de laisser filer un tel don. Et en plus, demander à son ancienne élève si elle a aimé son cadeau… Car Marie-Serge elle-même ne pouvait détacher ses yeux de ces fleurs écloses sur la feuille, à croire qu’elles chuchotaient déjà du bout de leurs feuilles vivantes. Oh, Artyom tient de sa mère, c’est sûr ! Larisa aussi, à son âge, dessinait à merveille… ***** — Madame Marie-Serge, c’est Larisa, la maman d’Artyom Coteau, — grésilla la voix le soir dans l’appartement de l’institutrice. — Je vous appelle pour prévenir qu’Artyom ne viendra pas demain, — déclara la voix d’une jeune femme, sèche. — Bonjour, Larisa ! Que se passe-t-il ? — s’enquit doucement Marie-Serge. — Oh, il s’en passe ! Ce petit garnement a ruiné mon anniversaire ! Et maintenant, il est au lit avec de la fièvre ; les urgences viennent juste de partir. — Mais… avec de la fièvre ? Il est parti de l’école en pleine forme, il t’amenait un cadeau… — Vous parlez de ces taches ?! — Des taches, voyons, Larisa ! Il t’a dessiné de magnifiques fleurs ! Je comptais vous appeler pour l’inscrire aux beaux-arts… — Je ne sais pas ce qu’étaient ces fleurs, mais ce que je vois, c’est une boule de crasse à laquelle je ne m’attendais sûrement pas ! — Une boule ? De quoi tu parles ? — s’inquiéta Marie-Serge, fronçant de plus en plus les sourcils au fil du récit haché de Larisa. — Tu sais quoi, Larisa, puis-je passer te voir quelques minutes ? Je n’habite pas loin… Peu après, ayant obtenu l’accord de son ancienne élève — désormais, le temps passait si vite, la mère de son élève — Marie-Serge attrapa son vieux album rempli de photos jaunies et de souvenirs de son tout premier cours, puis sortit. Dans la jolie cuisine, où Larisa la reçut, régnait un certain chaos. Larisa, pendant qu’elle débarrassait le gâteau et la vaisselle sale, raconta : Comment Artyom est rentré trempé et couvert de boue dès le cartable, comment il avait sorti de sa parka un chiot trempé et nauséabond, poursuivi jusque dans une mare d’eau fondue par des voyous du quartier… Les manuels abîmés, l’album maculé, la fièvre grimpée à trente-neuf, les invités partis fâchés, le médecin qui l’avait sermonnée… — Alors, je l’ai rapporté ce chiot, à la décharge ! Maintenant, l’album sèche sur le radiateur. Il n’y a plus aucune fleur là-dedans ! — conclut-elle, agacée. La mère d’Artyom ne voyait pas à quel point, mot à mot, Marie-Serge s’assombrissait. Mais quand elle entendit le sort du chiot sauvé par son élève, elle devint sévère. Fixant Larisa, elle caressa tendrement l’album abîmé glissé du radiateur et prit la parole : Alors, elle parla des boucles vertes, des fleurs animées, du zèle et du courage de l’enfant. De son cœur pur, de son refus de l’injustice, de ces voyous cruels… Puis elle montra la cour en pointant la décharge ; dans cette mare, Artyom aurait pu se noyer. Mais ce petit pensait-il à lui-même, ou aux fleurs si précieuses pour sa maman ? Et toi, Larisa, as-tu oublié, dans les années 90, quand tu pleurais devant l’école, serrant fort un chaton abîmé sauvé des voyous du quartier ? Comment, tous ensemble, on caressait le chat en attendant ta maman ? Et comme tu en voulais à tes parents de l’avoir mis dehors ? Heureusement, ils se sont ravisés ! Alors moi, je te le rappelle ! Je te rappelle Tishka, ton chaton adoré, Mouchtar aux oreilles tombantes, ton inséparable compagnon jusqu’à la fac, la corneille blessée dont tu as pris soin… Marie-Serge sortit de l’album jaunissant une grande photo d’une petite fille en tablier blanc, serrant dans ses bras un chaton, entourée de ses camarades émerveillés, et d’un ton ferme mais doux : — Je te rappelle la bonté qui s’épanouissait en toi en couleurs éclatantes… Une de ses propres œuvres d’enfant tomba de l’album, où une fillette tenait un chaton d’une main, et de l’autre s’accrochait à la main de sa maman. — Si ça ne tenait qu’à moi, — conclut Marie-Serge d’un ton sévère, — j’aurais embrassé ce chiot et Artyom très fort ! Et j’aurais mis ces taches colorées sous cadre ! Parce que pour une mère, il n’y a pas meilleur cadeau que d’élever un enfant en homme. Elle ne vit pas combien Larisa, touchée, jetait des regards inquiets vers la porte de la chambre d’Artyom, serrant l’album raté si fort… — Marie-Serge ! Chère madame, pouvez-vous veiller sur Artyom un instant ? Quelques minutes, s’il vous plaît ! Je reviens, je suis vite là ! D’un bond, Larisa enfila son manteau et se précipita dehors. Sans faire attention à la boue, elle courut vers la décharge, fouilla sous les boîtes et les sacs. Et, le cœur battant, jetait sans cesse des regards vers la maison… Lui pardonnera-t-il ? ***** — Artyom, c’est qui, là, le nez dans les fleurs ? Ce serait pas ton ami Dicky ? — C’est lui-même, madame Marie-Serge ! Il te ressemble pas ? — Et comment ! Je me souviens comment on lui a lavé les pattes, ta maman et moi, — rit-elle. — Maintenant je les lave tous les jours ! — répondit Artyom, fier. — Maman dit : un ami, ça se soigne ! Elle a même acheté une bassine spéciale ! — Tu as une super maman, — sourit l’institutrice. — Tu lui fais encore un dessin ? — Oui, je veux l’encadrer ! Elle a mis mes taches sous cadre, et ça la fait sourire. On peut sourire devant des taches, madame Marie-Serge ? — Des taches ? — fit l’institutrice en souriant. — Si elles viennent du cœur, bien sûr. Dis-moi, tu progresses à l’école des beaux-arts ? — Et comment ! Bientôt, je pourrai dessiner un portrait de maman ! Elle va être contente. En attendant… — Artyom fouilla dans son sac et tendit une feuille : — Ça, c’est pour vous. C’est maman qui l’a dessiné. Marie-Serge ouvrit la feuille, serra tendrement l’épaule du garçon assis : Sur la page blanche, Artyom rayonnant posait la main sur la tête d’un chien noir l’adorant. À droite, une petite fille blonde en vieille tenue d’écolière tenait un chaton. À gauche, derrière le bureau enseveli sous les livres, un visage sage et souriant irradiait d’un regard maternel : Marie-Serge elle-même. Et dans chaque trait de ce dessin, dans chaque touche, elle sentait une immense fierté maternelle. Marie-Serge essuya une larme, puis eut un sourire lumineux : tout au coin du dessin, tracé en fleurs et en boucles vertes, il y avait un mot : « Je me souviens… »

JE TE RAPPELERAI

Madame Mariette, ici, je narrive pas à faire la boucle a soufflé tristement le petit deuxième, Théo, en pointant du pinceau la feuille verte rebelle de la fleur quil venait de peindre, qui refusait de se courber dans le bon sens.

Appuie moins fort sur ton pinceau, mon petit Regarde, guide-le comme si tu caressais la paume de ta main avec une plume Voilà ! Parfait, quel beau tourbillon ! sourit la maîtresse âgée. Pour qui as-tu fait ce joli dessin ?

Pour maman ! séclaira Théo, ravi davoir dompté sa feuille récalcitrante. Cest son anniversaire aujourdhui ! Cest mon cadeau ! Sa voix vibrait de fierté, renforcée par le compliment de lenseignante.

Ta maman doit être bien heureuse, Théo. Attends, ne referme pas ton carnet tout de suite. Laisse sécher les couleurs que ça ne bave pas. Tu pourras détacher la feuille tout à lheure, une fois à la maison. Tu verras, elle sera très touchée !

Mariette jeta un dernier regard à la tête penchée au-dessus de la feuille, puis, le sourire aux lèvres, retourna à son bureau.

Quel cadeau, pour sa maman ! Elle na pas dû en recevoir daussi beaux depuis longtemps. Théo a définitivement un don pour la peinture. Je devrais appeler sa maman, lui proposer de linscrire aux Beaux-Arts. Il ne faut pas laisser de tels talents se perdre.

Et puis, demander à mon ancienne élève si le cadeau lui a plu Mariette, elle-même, narrivait pas à détourner les yeux des fleurs écloses sur la feuille, à croire quelles allaient bruisser dun instant à lautre sous la caresse du vent.

Ah, il tient de sa mère, ce Théo ! Cest certain ! Lauriane, à son âge, dessinait elle aussi à merveille

*****

Madame Mariette, cest Lauriane, la maman de Théo Leclerc retentit le soir le téléphone dans lappartement de la maîtresse. Je vous appelle pour prévenir que Théo ne viendra pas demain, déclara la voix dune jeune femme, sèche.

Bonsoir Lauriane ! Il est arrivé quelque chose ? senquit Mariette.

Et comment ! Il ma gâché toute ma fête, ce vaurien ! explosa la voix à lautre bout. Et maintenant, il est cloué au lit avec de la fièvre, le médecin vient de repartir.

Comment ça, avec de la fièvre ? Il est sorti de lécole en pleine forme, tout content dapporter son cadeau

Vous parlez de ces taches-là ?

Quelles taches, Lauriane ! Il ta dessiné de si jolies fleurs ! Jallais justement tappeler pour discuter des Beaux-Arts, il a tant de talent

Je ne sais pas ce que valaient ces fleurs, mais je nattendais certainement pas une boule de puces revenue de la décharge !

Une boule ? Comment ça ? Mariette était déconcertée, écoutant les explications confuses et agitées de la jeune femme, le visage de plus en plus fermé. Dis, Lauriane, cela tennuie si je passe te voir tout à lheure ? Jhabite juste à côté

Quelques minutes plus tard, Mariette, son gros album de photos et de dessins denfance sous le bras, quittait son immeuble, avec la permission de Lauriane son ancienne élève, à présent la mère de Théo. Que le temps passe vite

Dans la cuisine claire, où Lauriane reçut son invitée, régnait un désordre joyeux. Après avoir rangé le gâteau et empilé la vaisselle sale dans lévier, elle raconta :

Comment Théo était rentré en retard, trempé, traînant boue et eau sur cartable, manteau et pantalon

Comment, de sous sa veste, il avait sorti un chiot tout détrempé, puant la décharge à des kilomètres ! Il sétait plongé dans un trou deau fondue après lui, où des gamins lavaient jeté ! Les livres abîmés, le carnet tacheté de peinture, impossible à regarder sans pleurer. Et la fièvre, dun coup presque à trente-neuf

Les invités étaient tous partis, sans goûter au gâteau, et le médecin lavait blâmée, elle, la mère, pour ne pas avoir surveillé son fils.

Je lai rapporté à la décharge, ce chiot, pendant que Théo dormait. Quant au carnet, il sèche sur le radiateur. Il ny reste rien, même pas lombre dune fleur ! soupira Lauriane avec agacement.

Et elle ne voyait pas, Lauriane, que plus elle parlait, plus Mariette sassombrissait.

Mais quand il fut question du destin du chiot sauvé par Théo, la maîtresse se fit orage. Dun geste doux, elle ramassa le carnet qui glissait du radiateur et, la voix basse, elle parla

Des boucles vertes, des fleurs animées Du soin denfant, du courage. Du cœur dun garçon qui ne supporte pas linjustice, de ces voyous qui ont balancé une pauvre bête dans la fosse.

Puis elle se leva, prit Lauriane par la main et la mena à la fenêtre :

Regardez là-bas, le trou, montra-t-elle. Théo aurait pu sy noyer en voulant sauver ce chiot. Mais quand on sauve, pense-t-on au danger ? Peut-être pensait-il à ces fleurs pour toi, quil avait dessinées si soigneusement pour ne pas les abîmer

Ou as-tu oublié, Lauriane, comme toi aussi tu pleurais près de lécole, serrant un chaton trouvé, repris à des voyous ?

Comment toute la classe le caressait en attendant ta maman ? Comment tu refusais de rentrer à la maison, furieuse contre tes parents quand ils ont jeté “la boule de puces” dehors Avant de la récupérer, heureusement !

Je vais te rappeler ! Et Titi, ton chat adoré que tu ne voulais jamais quitter ! Et Balthazar, le chiot de la cour qui ta suivie jusquà la fac. Et le corbeau blessé dont tu toccupais au club nature

Mariette sortit de lalbum une grande photo sépia : une fillette en tablier blanc, serrant dans ses bras un chaton duveteux, les camarades rassemblés autour, le regard tendre.

Je veux que tu te souviennes de la bonté qui colorait ton cœur malgré tout

Puis, dun geste, elle fit glisser sur la table un dessin denfant vieilli : une petite fille tenant un chaton hirsute dune main, serrant lautre dans celle de sa mère.

Si cétait moi, reprit Mariette plus fermement, jembrasserais Théo et ce chiot ! Et jencadrerais ces taches de couleurs ! Car il nexiste pas de plus beau cadeau pour une mère que délever son enfant en être humain !

Lauriane ne voyait pas à quel point son visage changeait au fil des mots, combien elle lançait des regards soucieux vers la porte de la chambre de Théo, ni comme elle serrait nerveusement le carnet contre elle.

Madame Mariette ! Je vous en supplie, restez auprès de Théo quelques minutes. Sil vous plaît, je dois mabsenter, juste un instant !

Sous le regard sage de la maîtresse, Lauriane enfila précipitamment son manteau et fila dehors.

Sans hésiter sur le chemin, elle courut vers la décharge qui se dessinait au loin, appelant, cherchant sous les boîtes, écartant les sacs, les pieds trempés, oubliant tout, le cœur inquiet Elle osait à peine espérer : serait-il encore temps de se faire pardonner ?

*****

Théo, cest qui ce petit museau dans les fleurs ? Ne serait-ce pas ton ami, Didi ?

Cest bien lui, Madame Mariette ! Il vous plaît ?

Il lui ressemble comme deux gouttes deau ! Regarde, la petite étoile blanche sur sa patte Je me rappelle comment ta maman et moi lui avons lavé les pattes, rit chaleureusement la maîtresse.

Maintenant, cest moi qui les lui lave tous les jours ! lança Théo, fier. Maman dit : tu veux un ami, il faut ten occuper ! Elle nous a même acheté une petite bassine spéciale !

Ta maman a raison sourit Mariette. Tu dessines encore pour elle ?

Oui, je vais lencadrer mon dessin. Dans le salon, elle a gardé les taches sous verre, et chaque fois elle les regarde en souriant. Je ne comprends pas, pourquoi sourire à des taches, Madame Mariette ?

À des taches ? fit la maîtresse, malicieuse. Parfois, on peut, si elles viennent du cœur, tu sais. Et alors, lécole des Beaux-Arts, comment ça va ?

Super bien ! Bientôt je pourrai peindre le portrait de maman ! Ça la rendra heureuse. Mais pour linstant, tenez, Théo fouilla dans son sac et sortit une feuille pliée. Cest pour vous, cest maman qui la dessinée.

Mariette ouvrit la feuille et posa tendrement la main sur lépaule du petit garçon.

Sur la feuille blanche, éclatait un Théo radieux et lumineux, main posée sur la tête ébouriffée dun bâtard admiratif.

À côté, une toute petite fille en vieille robe décole, câlinait un chaton.

Et derrière le bureau croulant sous les livres, avec un regard doux et sage, une Mariette pleine de vie veillait sur eux.

Dans chaque détail du dessin, chaque trait, Mariette sentait la tendresse immense et la fierté maternelle.

Elle essuya une larme furtive, puis sourit doucement car dans un coin du dessin, enlacés de fleurs et de boucles vertes, un mot sétait glissé : « Je me souviens ».

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