À l’approche des cavaliers, le chien leva la tête, les regardant avec des yeux emplis d’une telle douleur que le cœur de la jeune fille manqua un battement et que les larmes lui montèrent aux yeux…
Marie passa le licol autour de la tête de la jument et la sortit du box. Après avoir serré le nœud de la longe sur l’attache dans le couloir de l’écurie, la jeune fille admira la jument.
Noire de robe, avec de parfaits bas blancs sur ses quatre fines jambes, Valachie faisait rêver plus d’un cavalier.
Prenant la brosse, elle se mit à étriller le cheval tout en le complimentant. Valachie trépignait d’une jambe sur l’autre, relevait la tête, aux aguets.
Marie caressa doucement l’encolure du cheval, sans comprendre ce qui lui arrivait :
— Qu’est-ce qu’il y a, ma belle ? Qu’est-ce qui te tracasse ?
— Tu parles à ton cheval ? demanda le palefrenier qui s’approchait.
— Oncle Benjamin, elle a un comportement étrange aujourd’hui, dit Marie en continuant de caresser l’encolure luisante. Elle est arrivée il y a un mois, et jamais elle ne s’est comportée ainsi…
— Elle est inquiète pour une raison, remarqua l’homme âgé, en posant un regard expérimenté sur la jument. Elle est diablement belle !
— Et son caractère est formidable, confirma Marie. Elle est parfaitement dressée. Je ne comprends toujours pas comment son ancienne propriétaire a pu se séparer d’un tel cheval.
— Alors il y a un défaut caché, dit Benjamin d’un air pensif.
— Elle n’a aucun défaut ! s’écria Marie, prenant aussitôt la défense de sa protégée.
Valachie secoua la tête, comme pour confirmer les paroles de sa cavalière.
— Tiens, tu t’es vexée, sourit Benjamin en s’éloignant pour ses occupations.
Après avoir sellé Valachie, Marie la sortit de l’écurie. La jument écoutait attentivement les bruits environnants, jetant des regards méfiants vers la route au-delà de laquelle on apercevait la forêt.
— C’est justement là que nous allons aujourd’hui, dit Marie en remarquant la direction du regard du cheval. Sur le manège, tu te comportes parfaitement, il est temps de découvrir notre nature.
Marie monta adroitement en selle et, ajustant les rênes, dirigea le cheval vers la forêt…
Ce matin de juin, la chaleur accablante n’était pas encore là, et il était agréable de se promener à cheval dans la fraîcheur. Valachie suivait docilement la direction que lui indiquait sa cavalière. Parfois, elle s’arrêtait et écoutait attentivement les bruits de la forêt.
Mettant la jument au trot, Marie dirigea Valachie sur le sentier où elle aimait autrefois monter sur Galopin.
La jeune fille se souvint comment, deux mois plus tôt, on avait posé un diagnostic sans espoir sur son cheval, et elle avait dû se séparer de son fidèle ami. Il avait été envoyé dans une ferme à la campagne, où l’air était plus pur et où ses quintes de toux étaient bien moins fréquentes.
Pour les compétitions, il lui fallait un cheval, et elle avait commencé avec son entraîneur à chercher une monture convenable. Leurs recherches avaient pris fin le jour où Marie avait vu Valachie dans l’un des clubs équestres de la région, et après l’avoir montée, elle avait su que c’était le bon choix.
Le cheval était parfaitement dressé et de bonne nature. Le club équestre avait débloqué des fonds, et Valachie avait changé de maison.
En repensant à l’achat, Marie se souvint du comportement étrange de l’ancienne propriétaire. Elle avait précipité la transaction, comme si elle voulait se débarrasser au plus vite de Valachie.
Que s’était-il passé ? Pourquoi la propriétaire avait-elle décidé de vendre un si beau cheval ?
Valachie s’arrêta brusquement. Marie eut tout juste le temps de se retenir en selle, tellement elle était plongée dans ses pensées. La jument resta immobile, et malgré les éperons de la cavalière, elle ne bougea pas d’un pouce.
— Pourquoi ne veux-tu pas avancer ?
Valachi souffla doucement, restant sur place. Elle tourna légèrement la tête et regarda vers la droite.
Marie regarda aussi de ce côté, mais ne vit que de l’herbe et des arbres. Qu’est-ce qui pouvait attirer l’attention du cheval ?
— Tu veux aller par là ? Marie relâcha les rênes, laissant à Valachie la liberté de choisir la direction. — Soit…
Valachie quitta le sentier et se dirigea au pas vers l’endroit d’où venait un couinement à peine audible, que Marie perçut bientôt.
Le cheval s’arrêta près d’un bouleau. Sur l’herbe, une boîte était posée, maintenue par de grosses branches. De la boîte sortaient des couinements.
Marie sauta rapidement à bas de son cheval. Elle jeta les branches et ouvrit la boîte. À l’intérieur se trouvaient trois chatons, les yeux à peine ouverts. Ils pleuraient pitoyablement, appelant leur mère chatte, dont ils avaient été séparés d’une façon si cruelle.
Marie sentit monter en elle une vague d’indignation :
— Comment peut-on être aussi cruel ?! Elle souleva la boîte et s’approcha du cheval. — Ma belle, rentrons vite !
*****
— Incroyable ! s’exclama Irène Lambert, l’entraîneur de Marie.
— Valachie m’a conduite directement à la boîte, conclut Marie dans son récit.
Elle avait rapidement amené les chatons au club équestre chez le vétérinaire. Les petits étaient en bonne santé, et deux d’entre eux avaient déjà trouvé preneurs. Le troisième, Marie décida de le garder.
Un chaton noir aux pattes blanches l’avait charmée par sa ressemblance avec Valachie. Dès que les chatons seraient assez grands, ils partiraient dans leurs nouvelles maisons.
— Valachie est un cheval noble ! dit Irène Lambert avec admiration. Les gens passent devant, mais le cheval, non.
Pendant ce temps, Marie et Valachie se préparaient intensément pour les prochaines compétitions. Le club attendait de bons résultats du duo.
La préparation prenait beaucoup de temps, et le couple s’entraînait toujours sur le manège. En juillet, elles participèrent avec succès aux compétitions locales, obtenant la deuxième place au prix moyen.
En août eurent lieu les compétitions régionales dans le département voisin, d’où le duo revint victorieux. Les attendait ensuite une épreuve à Paris, pour laquelle une préparation minutieuse commença.
— Marie, je t’attends sur le manège dans quarante minutes, dit Irène Lambert en passant la tête dans l’écurie.
Valachie se tenait dans le couloir, trépignant nerveusement. Le cheval tressaillait de tout son corps, et ses hennissements sonores résonnaient alentour.
— Doucement ! Doucement ! tentait de calmer Marie.
— Qu’est-ce qu’elle a ? demanda l’entraîneur avec inquiétude, n’ayant jamais vu Valachie dans un tel état.
— Elle s’est comportée exactement de la même façon le jour où nous avons trouvé les chatons dans la forêt, répondit la jeune fille.
— Sors-la du club, il se passe peut-être quelque chose, dit Irène Lambert en regardant autour d’elle. Prends Benjamin avec toi.
Vingt minutes plus tard, deux cavaliers quittèrent le club. Marie laissa Valachie servir de guide dans cette sortie.
Ils longèrent une rangée de maisons en périphérie de la ville et, prenant la route, se dirigèrent vers la forêt.
Soudain, Valachie fit demi-tour et s’élança le long de la route. Des voitures passaient sur le bitume, klaxonnaient, craignant que les cavaliers ne déboulent sur la chaussée.
— Pourquoi diable suivre les caprices de cette jument ! grommela Benjamin, ne comprenant pas ce qu’ils cherchaient.
— Mieux vaut vérifier ce qui inquiète ma belle que de le regretter plus tard… Marie n’acheva pas sa phrase.
Sur le bas-côté gisait un berger allemand renversé par une voiture. À l’approche des cavaliers, le chien leva la tête, les regardant avec des yeux emplis d’une telle douleur que le cœur de la jeune fille manqua un battement et que les larmes lui montèrent aux yeux.
Ils avaient trouvé la cause de l’inquiétude de Valachie…
Marie sauta à bas de Valachie, continuant à la complimenter. Elles venaient de concourir aux épreuves régionales dans le Kür du prix moyen, et la jeune fille était satisfaite du résultat.
— Magnifique prestation ! Irène Lambert accourut vers elles.
— Ma belle ressent parfaitement la musique ! dit Marie avec enthousiasme en remettant les étriers. — C’est le plus merveilleux cheval de l’univers !
— C’est un cheval avec un gros défaut ! retentit derrière elle une voix féminine acerbe.
Marie se retourna. Une femme en habit montait un cheval alezan, se préparant à passer. Son visage lui sembla vaguement familier…
— Pourquoi dites-vous cela ? répondit Marie d’un ton peu amical. — Vous ne connaissez pas du tout ma belle ! C’est un cheval noble…
— Avec un défaut ! l’interrompit la femme. — Je connais très bien cette jument !
— L’ancienne propriétaire… murmura Irène Lambert, reconnaissant l’ancienne maîtresse de Valachie.
— Comment osez-vous parler d’elle ainsi ?! Marie n’était absolument pas d’accord avec cet avis.
— Pendant l’année où j’ai possédé ce cheval, elle m’a amené plusieurs chiens et chats errants, cracha la femme. — Les deux propriétaires précédents s’en sont séparés pour cette raison, semble-t-il…
— Vous n’avez simplement pas su comprendre à quel point ce cheval est noble ! rétorqua Irène Lambert. — Cela ne s’appelle pas un défaut, mais de la noblesse !
Un berger allemand accourut vers Marie et, remuant joyeusement la queue, regarda sa maîtresse avec des yeux dévoués.
Oscar était le chien que Valachie avait conduit à l’aide l’année précédente. Les recherches du propriétaire du berger n’avaient abouti à rien, et Marie avait décidé de garder le chien.
À la maison les attendait le chaton noir aux pattes blanches, maintenant plus grand, que Marie avait nommé Cosmos.
Benjamin était devenu le fier propriétaire du chiot que Marie et Valachie avaient recueilli l’automne dernier.
Irène Lambert avait une chatte tricolore rapportée des précédentes compétitions.
Et trois autres chiens et quatre chats sauvés par Valachie avaient trouvé des foyers. Et tout cela s’appelle un défaut ?
— Peut-être que le défaut est en vous… lançant un regard froid à la femme, Marie emmena Valachie loin de son ancienne propriétaire.
Ce jour-là, Marie et Valachie remportèrent la première place. En rentrant le soir des compétitions, Irène Lambert et Marie entendirent le cheval frapper du sabot dans le van, manifestement pour attirer l’attention.
Elles arrêtèrent la voiture et ouvrirent précipitamment la porte du van. Valachie les accueillit d’un hennissement retentissant. Quelqu’un avait besoin d’aide de toute urgence…