Cher journal,
Toute ma vie, j’ai rêvé d’un fils. J’avais même choisi le prénom – Édouard. Mais le destin en a décidé autrement : nous avons eu trois filles. Ma femme Élise, elle, ne se plaignait jamais.
— Regarde comme elles sont belles, nos petites ! répétait-elle.
Je souriais, hochant la tête. Bien sûr, j’adorais ces trois espiègles. Pourtant, parfois, un pincement au cœur me saisissait en voyant notre voisin jouer au foot avec ses garçons.
— Allons, Antoine, laisse tomber ! Ta Mélanie fait du karaté, elle se bat mieux qu’aucun garçon, me disait mon ami Michel.
Je riais. À dix ans, Mélanie était une vraie guerrière. Ses sœurs, les jumelles de sept ans, Sonia et Delphine, n’étaient pas en reste.
Mais le rêve d’un fils ne me quittait pas.
Mes filles, elles, rêvaient d’un animal.
— Pas question, je ne supporterai pas une bête qui aboie toute la journée, répondais-je à leurs suppliques.
— Un chat ? Il va griffer les papiers peints. Un hamster, ça pue. Un perroquet, trop bruyant, opposais-je à chaque suggestion.
Elles faisaient la tête, blessées.
— Chez Léa et Sarah, il y a deux chiens, et pourtant ça va ! murmurait Mélanie, furieuse, mais je restais inflexible.
— On trouvera une idée, les consolait Sonia, qui n’abandonnait jamais.
Mon anniversaire approchait. Les filles étaient dans la chambre de Mélanie et se disputaient sur le cadeau.
— Une gourde ? Un kit de rasage ?
— Trop banal, voyons !
— Alors trouve mieux, toi, la maligne ! Nous, on fera une carte ! Il reste deux jours !
— On n’est pas à la maternelle, bon sang ! Le cadeau doit être surprenant et mémorable, maman le dit.
La discussion durait depuis une demi-heure et menaçait de tourner à la bagarre quand le téléphone sonna.
— Mélanie, vous avez sorti les poubelles ? demanda maman.
— Bien sûr… oui, tout est fait. Tu rentres bientôt ? mentit Mélanie sans sourciller. Et, certaine que maman ne serait pas là avant longtemps, elle se prépara à sortir.
— On vient avec toi ! crièrent les jumelles.
— On va tous les trois avec un seul sac poubelle ? grogna Mélanie.
Mais quelques minutes plus tard, toute la bande avait quitté l’immeuble.
— Vous entendez ? On dirait que ça vient des containers, chuchota Delphine.
Les filles s’arrêtèrent, écoutèrent. En s’approchant, elles comprirent : un miaulement plaintif sortait de la benne.
— On n’a quand même pas mis un chat là-dedans ? dit Mélanie, incertaine.
Sonia haussa les épaules et commença à jeter les sacs qui obstruaient le container.
Les sœurs, en grimaçant, l’aidèrent. Comme s’il avait senti la délivrance proche, le chat poussa un cri désespéré.
— J’espère qu’il ne va pas nous sauter dessus. Pourquoi il ne sort pas ? Il est coincé, ou quoi ? soufflait Mélanie, penchée au bord de la benne.
De l’autre côté, Sonia et Delphine s’activaient.
Quelques minutes plus tard, la réponse vint :
— Ils sont complètement fous, ces adultes ! Faut vraiment être tordu pour emballer un chat dans un sac poubelle et le jeter ! s’indigna Mélanie en dénouant le plastique bruissant où se tenait un chat roux terrorisé.
— Il est beau et tout doux ! Comment a-t-on pu abandonner ce pauvre chat ? soupira Delphine.
Le chat grimpa immédiatement dans ses bras et se blottit, tremblant de peur.
— Qu’est-ce que vous fabriquez, petites chenapans ? Vous avez vidé tous les détritus sur la route ! Je vais le dire à vos parents, tiens ! Elles se sont trouvé une occupation, pendant que papa et maman sont absents ! tonitrua Mme Moreau depuis le trottoir.
Inutile de discuter avec cette femme redoutable. Elle avançait vite malgré son âge.
— On court ! ordonna Mélanie.
Les sœurs filèrent vers l’entrée, poursuivies par les cris de Mme Moreau.
— Ouf, on l’a échappé belle, souffla Sonia en refermant la porte.
— Elle ira se plaindre, vous verrez. Vous vous souvenez quand on a cassé la vitre de l’escalier ? Elle était là, et elle a tout raconté à papa le soir même, ricana Mélanie.
Pendant ce temps, je rentrais du travail. J’étais de bonne humeur. Le week-end approchait, et mon anniversaire aussi. Depuis petit, j’adorais cette fête, et j’étais heureux de la passer en famille.
Soudain, une bohémienne surgit à mes côtés.
— Un cadeau inattendu t’attend, mon beau ! Tu seras content, tu riras ! dit-elle en touchant mon bras avant de s’éloigner.
« Décidément, les diseuses de bonne aventure ont changé. Avant, elles demandaient à voir la couleur de l’argent », pensai-je en haussant les épaules, sans accorder d’importance à ses paroles.
À la maison, l’animation régnait.
— Et maman, qu’est-ce qu’elle offre ? Vous avez su ? demanda Mélanie à ses sœurs.
— Je lui ai demandé, mais elle a dit que c’était une surprise. On saura au moment venu, répondit Sonia.
C’était étrange. D’habitude, maman préparait la fête avec elles.
— Je l’ai vue mettre quelque chose dans une enveloppe-cadeau. Peut-être un séjour en thalasso ? Vous vous souvenez, ils rêvaient de partir tous les deux ? dit Delphine, songeuse.
— Possible. Mais notre surprise ne sera pas moins bien. Et elle restera longtemps dans les mémoires, et ce sera une totale surprise pour papa, gloussa Mélanie.
— Surtout qu’il ne la découvre pas avant l’heure, chuchota Sonia en mettant un doigt sur ses lèvres.
La sonnette retentit. Les filles coururent ouvrir. Sur le seuil, mes parents étaient là.
— Vous êtes bien sages, aujourd’hui. Allez, avouez tout de suite ce que vous avez encore inventé, dit Élise en regardant ses filles d’un air soupçonneux.
Mais elles affirmèrent que tout allait bien.
— On a même sorti les poubelles ! annonça Mélanie.
— Très bien. Et pourquoi est-ce qu’il y a de l’eau partout dans la salle de bain ? demanda maman en s’approchant du lavabo.
Les filles échangèrent un regard.
— Pardon, maman, je voulais laver mon t-shirt. Je l’avais un peu sali, dit Delphine, les yeux baissés.
— Pas un jour sans aventure ! ris-je, de bonne humeur.
Les filles filèrent dans leurs chambres et se couchèrent sans discussion.
— L’équipe se forme… Regarde comme elles sont sages. Elles me préparent sûrement une surprise, dis-je en embrassant ma femme.
— On dirait plutôt le calme avant la tempête, répondit Élise, dubitative. Elle connaissait trop bien ses filles…
Nous nous étions endormis quand un bruit vint de la chambre de Mélanie.
— On dirait que j’ai entendu miauler, murmurai-je à moitié endormi.
Nous entrâmes dans la chambre des enfants. Mélanie était assise avec Sonia.
— J’ai fait un cauchemar, mais tout va bien. Je peux dormir avec Mélanie, d’accord ? dit Sonia doucement.
— Bien sûr, ma chérie. Tu es sûre qu’on n’a pas besoin de toi ? demanda Élise.
Les sœurs hochèrent la tête, et le reste de la nuit fut calme.
La veille de mon anniversaire, j’ai mal dormi. J’ai rêvé de la bohémienne aux cheveux roux. Elle miaulait en me fixant de ses yeux vert vif.
Quand j’ai ouvert les yeux, j’ai été figé. Assise sur ma poitrine, une bête rousse me transperçait du regard.
— Miaou, me salua le monstre.
— Aaah ! ai-je crié.
Élise a sursauté, cherchant à comprendre.
— Qu’est-ce que… que fait cette chose ? bégayai-je en fixant le chat roux qui s’installait déjà au pied du lit.
Élise cligna des yeux, abasourdie.
— Oh, papa ! Tu as déjà vu notre surprise ! s’exclama Mélanie en entrant d’un air enjoué.
Derrière elle, les jumelles arrivèrent :
— Joyeux anniversaire, papa ! On a voulu te faire un cadeau inoubliable. Voici Ronron. Il est très doux, calme et bien élevé.
D’ailleurs, ça fait deux jours qu’il vit chez nous, et vous ne l’avez même pas remarqué. Tous les canapés sont intacts, et les papiers peints aussi, dirent Delphine et Sonia en se coupant la parole.
Élise se mit à rire en me voyant bouche bée.
— Ne t’inquiète pas, papa. Maman va t’offrir un séjour à la cure, et vous vous reposerez loin de nous. On se débrouillera, annonça Mélanie.
— Quelle cure ? Attendez, les filles, dit Élise, surprise.
— Mais ton cadeau dans l’enveloppe, ce n’est pas un voyage ? Je l’ai vu, moi, vint à la rescousse Delphine.
Élise rit nerveusement.
— Décidément, rien ne reste secret dans cette maison, finit-elle par dire.
— Et qu’est-ce que je fais de cette bête, maintenant ? demandai-je, désemparé, en regardant le chat ronronner à mes pieds.
— Voilà, papa, c’est arrivé par hasard. On est sorties dans la cour et on a trouvé le chat dans un sac… dans une poubelle. Et puis Mme Moreau est arrivée. Elle criait tellement. Tu sais comment elle est… commença Mélanie.
— On a eu peur et on a couru à la maison, ajouta Sonia d’un ton autoritaire.
— Tout s’est enchaîné, et le chat s’est retrouvé chez nous. Mais on ne pouvait pas le remettre à la rue, quand même ? On l’a lavé, il est propre. Il est très calme et patient, dit Delphine, les larmes aux yeux.
Je soupirai. Les paroles de la bohémienne me revinrent en mémoire, à propos d’un cadeau inattendu.
— Eh bien… C’est un sacré cadeau, murmurai-je en regardant toute la petite troupe.
— Chéri, peut-être que les filles ont raison. Ce chat a déjà souffert. Il a l’air doux et affectueux, dit Élise pour soutenir les enfants.
Je soupirai de nouveau, réfléchissant.
— Il nous attrapera les souris, j’en suis sûre ! lança Sonia, un argument en béton.
— Mais on n’a jamais eu de souris, dis-je d’une voix dolente.
— Ça peut arriver, l’autre jour j’ai entendu des grattements derrière le mur, renchérit Delphine.
— Bon, d’accord, petites chenapans. On verra comment vous vous comportez. Et on verra aussi le comportement de Ronron, ris-je.
— Pourquoi Ronron ? demanda Élise, curieuse.
— Vous devriez entendre comme il ronronne drôlement quand on lui gratte le ventre, sourirent les filles.
— Au fait, qu’est-ce qu’il y avait dans l’enveloppe ? voulut savoir Delphine.
Élise rougit légèrement. Puis elle apporta une petite boîte qui contenait une enveloppe.
— Ce n’est pas possible ! dis-je, ému, en découvrant le contenu.
Les larmes me montèrent aux yeux.
***
— Bien sûr, un petit frère, c’est génial. Mais je crois que notre Ronron a aussi fait une sacrée impression sur papa, chuchota Delphine le soir à sa sœur, dans son lit.
— Notre Ronron est un vrai traître. Il a dormi deux nuits avec nous, et ce soir il est allé chez les parents, bougonna Sonia.
— Laisse tomber. C’est le chat de papa, après tout, gloussa Delphine.
J’étais allongé, heureux, écoutant les ronronnements de Ronron.
— Quel son apaisant. Pourquoi n’avons-nous pas pris un chat plus tôt ? Je ne comprends pas, murmurai-je en serrant ma femme contre moi.
— Profite du calme et de la tranquillité. Bientôt, il n’y aura plus moyen de dormir dans cette maison, rit Élise.
— Tu sais, j’ai du mal à y croire, que nous allons avoir un fils ! Merci, ma chérie, c’est le plus beau des cadeaux ! dis-je en fermant les yeux, comblé.