Aline passe le doigt sur l’écran de son smartphone, vérifiant le solde de sa carte bancaire. Le montant affiché dans l’application l’oblige à fermer les yeux et à compter lentement jusqu’à dix.
– Vincent, appelle-t-elle son mari, qui tourne devant le miroir dans l’entrée.
Vincent ajuste le col de sa nouvelle chemise.
– Quoi, Aline ? répond-il.
– Tu vas payer le taxi pour le restaurant avec ta carte ?
L’homme s’arrête de tirer sur sa chemise et regarde sa femme d’un air coupable.
– Aline, arrête un peu. Il me reste de la monnaie. Et je dois encore régler le parking cette semaine. Tu peux le commander ?
Aline verrouille l’écran.
Vincent a quarante ans aujourd’hui. Un âge respectable. Six mois plus tôt, ils s’étaient mis d’accord pour fêter ça modestement, à la maison, autour d’un dîner à trois – eux et leur fils.
Ils ont un crédit immobilier pour un deux-pièces contracté il y a deux ans. La mensualité engloutit presque tout le salaire de Vincent. Aline tire sur elle les charges, les courses, les activités de l’enfant et les vêtements. Ses revenus de directrice commerciale le permettent, mais il ne reste presque plus d’argent libre.
Et un mois plus tôt, Véronique s’est immiscée dans leurs plans.
La belle-mère a décrété que le quarantième anniversaire de son fils unique était un événement d’importance mondiale. Il ne convenait pas de rester dans la cuisine comme des miséreux. Il fallait inviter la famille, louer une salle de restaurant, montrer à tous que Vincent avait réussi dans la vie.
Lorsque Vincent a timidement tenté d’objecter qu’il n’y avait pas d’argent pour un restaurant, Véronique a simplement répondu :
– Aline gagne bien sa vie, vous ne serez pas ruinés pour une telle occasion.
Et Aline a cédé. Elle a elle-même trouvé un restaurant cosy avec une bonne cuisine, elle a elle-même composé le menu, elle a elle-même versé l’acompte.
– Nous appelons un taxi, accepte Aline en enfilant son trench.
Dans la salle, les serveurs s’affairent déjà. La table de quinze couverts est chargée de hors-d’œuvre. Aline a choisi une robe ample couleur sable pour se sentir à l’aise après une journée passée à courir au bureau et à organiser ce banquet.
Les invités commencent à arriver vers dix-huit heures. Véronique apparaît la dernière, accompagnée de Pauline, la sœur de Vincent. La belle-mère avance vers la table comme si elle se rendait à une réception à la cour de Versailles.
– Joyeux anniversaire ! annonce Véronique à voix haute en tendant un sachet en papier à son fils.
Vincent jette un coup d’œil à l’intérieur et s’illumine.
– Oh, maman, merci ! Ce parfum que je voulais !
Aline jette un regard rapide sur le nom du flacon. Son prix correspond au tiers de la mensualité de leur crédit immobilier.
– Pour mon fils chéri, je ne compte pas, déclare fièrement la belle-mère, en tendant son nouveau manteau à col de fourrure au serveur qui s’est approché.
Puis elle tourne les yeux vers sa belle-fille. Le sourire sur le visage de Véronique s’éteint aussitôt.
– Aline, bonjour, salue-t-elle sèchement.
– Bonsoir, Véronique, répond Aline d’un ton égal.
La belle-mère balaie la salle du regard.
– Eh bien, que dire…, s’étire-t-elle en s’installant sur la place mise à disposition en haut de la table. C’est sombre ici. Et les nappes sont un peu bas de gamme. Vincent, je t’avais parlé du restaurant Le Manoir, en plein centre. Ah, leurs lustres !
– Maman, Le Manoir est hors de notre budget, répond doucement Vincent en s’asseyant à côté d’elle.
– Oh, arrête de faire le modeste ! s’exclame Pauline en rajustant sa coiffure. Avec Aline qui gagne comme une directrice d’usine, vous auriez pu offrir à ton frère une vraie fête, une fois dans sa vie.
Aline sent une irritation lui monter à la gorge, mais elle se retient. Ce n’est pas le moment de régler des comptes devant les invités.
– Servez-vous, Véronique, dit Aline en poussant le plateau d’assortiments de poissons vers sa belle-mère. La cuisine est excellente ici.
La belle-mère pique un morceau de poisson avec sa fourchette d’un air dédaigneux.
– Il est bien pâle, ce saumon. Vous l’avez acheté pas cher sur le marché, sans doute ?
– C’est de la truite légèrement fumée, préparée par le chef, explique Aline calmement.
Le banquet bat son plein. Les invités mangent, boivent, portent des toasts. Ils couvrent d’éloges Vincent – quel excellent technicien, quel merveilleux père de famille, quelle chance il a dans la vie.
Véronique ne ferme la bouche de toute la soirée. Elle raconte des anecdotes de l’enfance de Vincent, s’enorgueillit de ses prétendues réussites professionnelles et ne mentionne jamais Aline.
Pour elle, la belle-fille fait partie des employés de service, dont la tâche consiste à resservir du jus à temps et à ne pas se faire remarquer.
Au moment où le plat principal est servi, l’atmosphère s’embrase autour de la table.
Aline est fatiguée. Elle se lève pour demander aux serveurs d’apporter le thé et, en revenant à sa place, elle entend la voix puissante de sa belle-mère.
– Et dans quoi tu t’es habillée, Aline ?
Les fourchettes s’arrêtent de tinter au-dessus de la table de fête. Les invités plongent tous le regard dans leur assiette, en faisant semblant d’être passionnés par leurs salades.
Aline s’arrête à mi-chemin de sa chaise.
– Pardon ? demande-t-elle.
– Avec cette robe, tu ressembles à une vieille rosse, je te jure ! lance Véronique en balayant du regard la tablée silencieuse.
Vincent se couvre de taches rouges.
– Maman, arrête, dit-il d’une voix peu assurée. Cette robe est normale.
– Vincent, tu as juste les yeux usés, coupe sa mère en lissant le col de son nouveau chemisier en soie.
– Je veux ton bien, ma chérie. Tu as trente-huit ans, et tu t’es habillée comme une mamie de la campagne. Ni taille, ni coupe. Que du mauvais goût !
Pauline ricanne en se cachant la bouche avec une serviette.
Aline s’approche lentement de la table. Tout le soir, sa belle-mère a grimacé ostensiblement. Tantôt les amuse-bouches étaient trop simples, tantôt le restaurant était trop bon marché, tantôt la femme de son fils n’était pas assez belle.
– Eh bien, moi, elle me plaît, répond Aline d’un ton égal, regardant droit dans les yeux de la belle-mère. Elle est confortable.
– Confortable ! souffle Véronique. Une femme doit mettre son mari en valeur. Être sa carte de visite.
Elle redresse ses épaules.
– Regarde-moi, poursuit-elle. Je suis retraitée, et je maintiens la barre. Parce qu’il faut se respecter, pas enfiler un sac tire-bouchonné acheté dans une boutique à prix cassés.
Les invités échangent des regards gênés. L’oncle de Vincent fixe son verre, feignant d’étudier les bulles de l’eau minérale.
– Aline, assieds-toi, ne la fais pas monter, chuchote son mari en la tirant par la manche.
Logique. Vincent a toujours préféré rester en retrait pendant que les femmes réglaient leurs comptes. De préférence, Aline devrait se taire et encaisser.
Mais aujourd’hui, Aline n’a pas l’intention de se taire. Elle en a assez de porter toute seule le crédit, de payer les caprices de sa belle-mère et d’écouter les humiliations publiques à ses frais.
– Véronique, dit Aline en s’appuyant des deux mains sur le bord de la table. Et ce chemisier que vous portez là, il vient d’où ?
– Qu’est-ce que mon chemisier a à voir là-dedans ? bredouille la belle-mère, déroutée par le changement soudain du sujet.
– Tout à voir, réplique la brue d’un air impassible. Un chemisier italien, en soie véritable. Et les escarpins en cuir que j’ai remarqués à votre arrivée. Et votre manteau tout neuf, au vestiaire, avec le col de fourrure. Belles pièces, non ?
– Elles sont belles, convient Véronique, méfiante. Je sais choisir des articles de qualité.
– Choisir, vous savez, approuve Aline. Et payer ?
Quelqu’un tousse nerveusement. Vincent rougit et tente de se lever.
– Aline, ça suffit, souffle-t-il entre ses dents.
– Non, ça ne suffit pas, Vincent, arrête-t-elle son mari d’un geste. Puisque nous parlons d’apparence et de respect de soi, soyons francs.
Elle élève la voix juste assez pour que toute l’assemblée l’entende.
– Ce chemisier italien, les escarpins et votre superbe manteau, Véronique, vous les avez achetés le mois dernier avec les mille euros que je vous ai transférés de ma prime trimestrielle.
Le visage de la belle-mère se décompose.
– Parce que, je cite, « je n’avais rien pour aller à la consultation médicale, c’est honteux devant les médecins », assène Aline.
Le rouge vif du rouge à lèvres de Véronique semble tout à coup dérisoire. Elle promène un regard égaré sur les invités, cherchant un appui. Mais les proches se prennent soudain d’un grand intérêt pour la viande refroidie.
– J’ai demandé à mon fils ! lance la belle-mère avec défi.
– Mais ce n’est pas votre fils qui a payé, coupe Aline. Parce que le salaire de votre Vincent suffit juste à payer la mensualité du crédit, l’essence et les déjeuners d’affaires.
Pauline tente de s’en mêler.
– Aline, pourquoi tu comptes l’argent des autres ? Non mais vraiment !
– Je compte mon argent à moi, Pauline, recadre Aline sa belle-sœur. Et ce banquet sur lequel vous êtes en train de vous asseoir, de critiquer le restaurant et mon allure, a lui aussi été payé jusqu’au dernier euro de ma poche.
Un silence lourd s’installe, interrompu seulement par le tintement de la vaisselle aux tables voisines.
– Et ce parfum de luxe que vous avez offert à votre fils aujourd’hui, ajoute Aline en fixant la belle-mère dans les yeux, il a été acheté avec l’argent que je vous avais donné pour vos soins dentaires la semaine dernière.
Véronique se couvre de plaques rouges.
– Comment oses-tu…, balbutie-t-elle.
– Alors voilà, reprend Aline en se redressant. Je peux porter un sac à patates s’il me plaît. Parce que ce sac, c’est moi qui l’ai acheté avec mon argent à moi !
Elle saisit un verre de jus et le glisse vers elle.
– Et le jour où vous apprendrez à vous habiller avec votre retraite, ce jour-là nous parlerons des modes. Bon appétit !
Aline se rassied tranquillement sur sa chaise.
Véronique ouvre la bouche pour aspirer de l’air. Elle attendait que son fils prenne sa défense, qu’il crie sur cette femme insolente. Mais Vincent reste affalé, la tête basse, et triture avec sa fourchette un morceau de pomme de terre au four.
Il n’y a rien à faire. La belle-mère froisse sa serviette en tissu, la jette sur la table et se lève d’un mouvement brusque.
– Je ne mettrai plus jamais les pieds chez vous ! lâche-t-elle, sans s’adresser à personne en particulier.
Elle pivote et file rapidement vers la sortie. Pauline, après avoir lancé un regard assassin à Aline, bondit et court derrière sa mère.
Le reste de la soirée se déroule dans une atmosphère étouffée. Les invités finissent leurs plats chauds vite fait, boivent le thé, prennent congé sur un mode contraint et disparaissent.
Aline et Vincent rentrent en silence.
Une semaine passe. La vie continue. Véronique s’abstient ostensiblement de téléphoner. Vincent arpente quelques jours avec un air offensé, essaie de reprocher à sa femme sa franchise excessive, mais ne trouve aucun argument.
Le samedi matin, Aline prépare son café quand un message arrive sur le téléphone de son mari. Vincent, assis à table, observe l’écran et se met à hésiter.
– Aline, commence-t-il d’un ton mielleux. C’est maman. Son réfrigérateur est cassé. Le réparateur dit que ça va coûter cher.
Aline boit une gorgée de café brûlant dans son mug.
– Ça alors, répond-elle d’une voix posée.
– Il faudrait l’aider, dit Vincent en se grattant la nuque. Tu peux envoyer deux cents euros ? Je te les rendrai avec ma prochaine paie.
– Non, Vincent, je ne les enverrai pas, répond Aline en reposant le mug sur la table.
– Comment ça ? Ses produits vont pourrir !
– Tout simplement, dit Aline en regardant son mari. Ta mère a bien fait comprendre que mes tenues étaient un sac à patates et que je ne me respectais pas. J’ai donc décidé de suivre son sage conseil.
Elle s’approche de la cuisinière et éteint le feu.
– Hier, je me suis inscrite au salon pour une coupe et une coloration. Et ce week-end, je vais au centre commercial me chercher des robes neuves. Je vais maintenir la barre !
Vincent cligne des yeux, déconcerté.
– Et le frigo, alors ?
– Le frigo, mon chéri, c’est maintenant ton affaire, répond Aline avec un sourire. Prends un petit boulot, demande une avance sur salaire. Vous êtes une famille, non ? Je suis sûre que tu vas t’en sortir !
Elle prend son mug et se dirige vers la chambre, laissant son mari seul avec ses pensées et le réfrigérateur en panne de Véronique.
Voilà. Et vous, qu’auriez-vous fait dans cette situation ? Écrivez vos réflexions dans les commentaires, et n’oubliez pas de mettre un « j’aime » !