Quand Sylvie repense à cette nuit-là, elle revoit d’abord Menthe. Cette nuit-là, Sylvie devait dormir une dernière fois auprès d’elle. Le matin, la chienne serait emmenée à la ferme. Mais à quatre heures, un homme avait surgi dans la cage d’escalier. Il savait que les employés de la boulangerie touchaient parfois leur salaire en liquide.
Sylvie Lambert avait quarante-sept ans. Elle travaillait de nuit dans une boulangerie de la Croix-Rousse et louait un petit appartement dans le quartier. Elle avait trouvé Menthe attachée à un garage abandonné. La chienne maigre était devenue une solide bête grise que les gens évitaient à cause de son allure.
La nouvelle propriétaire s’était figée en la voyant.
— Aucun chien n’est prévu au bail.
— Quand nous l’avons signé, elle était petite.
— Le chien part, ou je ne renouvelle pas le bail.
Sylvie avait déniché un agriculteur dans les monts du Lyonnais. Il promettait une cour et une niche. Mais sur la photo, derrière lui, elle aperçut une courte chaîne. Elle hésita toute la soirée.
À quatre heures, elle rentrait de la boulangerie. La lumière de la cage d’escalier était éteinte. Menthe, comme toujours, attendait derrière la porte. Au moment où Sylvie ouvrit, un homme se leva du coin sombre. Elle reconnut un ancien employé de la boulangerie, renvoyé peu de temps avant pour des vols.
— Donne ton sac.
— Il n’y a rien dedans.
— Je sais que les salaires ont été payés aujourd’hui.
Il s’approcha. Menthe sortit dans la cage d’escalier et se planta devant Sylvie. Elle n’attaqua pas. Elle baissa seulement la tête. L’homme frappa le bras de Sylvie. Le téléphone tomba sur les marches. Menthe aboya. En bas, la porte d’un voisin s’entrouvrit. L’homme attrapa le sac et dévala l’escalier. Menthe courut derrière lui.
Sylvie ramassa son téléphone et entendit un choc. Quand elle arriva en bas, l’homme se tenait devant la porte de la cave. Menthe était face à lui, mais elle ne regardait pas le voleur. Elle reniflait l’interstice sous la porte verrouillée et gémissait. Un coup sourd monta de la cave.
— Qui est là ?
— S’il vous plaît… laissez-moi sortir…
C’était une voix d’enfant. L’homme se précipita vers la sortie. Le voisin essaya de le retenir, mais il s’échappa. Sylvie appela la police et le concierge. La porte de la cave était fermée par un cadenas neuf. Pendant qu’elles attendaient les secours, Menthe resta couchée près de l’interstice en gémissant doucement, pour que l’enfant sache qu’il n’était pas seul.
Vingt minutes plus tard, on ouvrit la porte. À l’intérieur, un garçon de neuf ans, le petit-fils de la boulangère, était assis. On apprit que l’ancien employé l’avait abordé devant la maison, l’avait attiré dans la cave par ruse et voulait forcer sa grand-mère à apporter de l’argent. Mais Sylvie était rentrée plus tôt qu’il ne l’avait prévu. L’homme fut arrêté le jour même à la gare routière. Le sac de Sylvie fut retrouvé dans sa voiture.
Le lendemain matin, la propriétaire vint elle-même.
— J’ai entendu parler de la nuit. La chienne peut rester.
Sylvie la regarda longtemps.
— Hier, elle était un problème.
— J’ai changé d’avis.
— Et moi, j’ai changé de plans.
En un mois, Sylvie trouva une petite partie d’une maison dans le quartier. La cuisine était vieille, le plancher grinçait, mais il y avait un pommier dans la cour. Elle appela elle-même l’agriculteur.
— Je n’amènerai pas Menthe.
— Pourquoi ?
— Parce que là où je vous ai vu sur la photo, il y avait une chaîne.
La boulangère l’aida à payer la caution.
— Pas parce que votre chienne a sauvé mon petit-fils, dit-elle, mais parce que vous, vous n’avez pas pris la fuite.
Après l’incident, le garçon avait peur des caves et des cages d’escalier sombres. Une psychologue lui suggéra de revenir peu à peu dans les lieux familiers. La première fois, il descendit à la cave de la boulangerie avec Menthe. La chienne marchait lentement, le laissant garder la main sur son collier.
Quelques mois plus tard, le garçon dessina Menthe pour un concours scolaire. Il intitula le dessin « La Lumière derrière la porte verrouillée ». Sylvie l’accrocha dans sa cuisine.
Le premier soir dans la nouvelle cour, Menthe apporta une pomme tombée et la déposa aux pieds de Sylvie.
— Bon, dit la femme en riant, tu paieras la moitié du loyer en pommes.
Il n’y avait pas de place pour une chaîne dans cette cour.