Gérard rentra de la chasse furieux, comme une guêpe dans un bocal. Il jeta ses bottes sur le paillasson – l’une à gauche, l’autre à droite. Il lança sa veste vers le crochet, la rata, et ne prit même pas la peine de la ramasser. Il passa dans la cuisine, fit claquer la bouilloire.
Chantal était assise dans le salon, le nez dans son téléphone. Elle entendait son mari arpenter la maison – pas lourds, nerveux, chaque foulée comme un reproche. Médor, le chien roux, était couché à ses pieds, le museau posé sur les pattes. Oreilles basses, queue immobile. Lui, il sentait toujours quand le maître était dans cet état-là, et il faisait profil bas.
— Alors, – Gérard se planta dans l’embrasure de la porte, les mains sur les hanches, comme toujours quand il allait annoncer quelque chose de définitif à ses yeux. – Ce chien ne vaut rien pour la chasse. Une vraie tête de mule. J’ai essayé de le dresser, rien à faire. Un canard tombe, il reste là. Un lièvre passe, il bâille. Il faut s’en débarrasser.
Chantal leva les yeux. Elle regarda son mari calmement, posément, comme on regarde quelqu’un qui vient de dire une énorme bêtise sans encore en avoir conscience.
— Se débarrasser ? – répéta-t-elle, comme si elle goûtait le mot.
— Ben quoi ? Tu veux nourrir un bon à rien ? Un chien de chasse, ça chasse. Et lui… – Gérard fit un geste vague vers Médor, qui se pressa un peu plus contre la jambe de Chantal. – Demain, je l’emmène chez Marcel. Peut-être qu’il acceptera de le prendre. Sinon, je le laisse sur le bord de la route.
« Le laisser sur le bord de la route » – là, quelque chose claqua à l’intérieur de Chantal.
Elle se leva sans un mot. Médor se redressa aussitôt, la suivant du regard, inquiet. Chantal passa devant son mari, entra dans l’entrée, ouvrit le placard et sortit une valise – une grande valise bleue à roulettes. Celle-là même avec laquelle ils étaient allés à Biarritz, autrefois, quand ils voyageaient encore ensemble.
Gérard la suivit des yeux, mais ne dit rien. Il pensa sans doute qu’elle rangeait les vêtements de saison.
Mais Chantal ouvrit la moitié de l’armoire qui appartenait à Gérard.
Chemises – une, deux, trois, quatre. Soigneusement. Caleçons, chaussettes – dans la poche latérale. Jeans – un pour le weekend, un pour le travail. Le pull gris offert par sa mère. Le rasoir de la salle de bain. La brosse à dents.
Gérard apparut dans l’encadrement de la chambre et regarda, silencieux, quelques secondes. Puis il comprit.
— Qu’est-ce que tu fais ?
— Je te prépare une valise, – répondit Chantal du même ton qu’elle employait pour dire « le dîner est sur la cuisinière » ou « il n’y a plus de pain ».
— Quelle valise ? Pourquoi ?
— Tu as dit qu’il fallait se débarrasser. Alors je me débarrasse.
Gérard cligna des yeux. Puis il s’assit au bord du lit, lentement, comme si ses jambes l’avaient lâché.
— À cause du chien ?
— Pas à cause du chien. À cause de toi.
Elle ferma la fermeture éclair et se redressa. Médor entra doucement et se coucha sur le seuil, comme s’il montait la garde.
— Je vais te dire, Gérard, puisque la conversation est lancée. Tu traites Médor de bon à rien. Il ne sait pas chasser, aucun intérêt. Mais si on comptait, d’où vient l’intérêt, tu veux ?
— Chantal, arrête, ne commence pas.
— Médor ne rapporte pas les canards, c’est vrai. Mais tous les matins, il m’accueille comme si j’étais partie six mois en voyage. Il pose sa patte sur mon genou quand je pleure. Et je pleure, Gérard, souvent. Parce que toi, tu rentres du boulot – et tu te plantes devant la télé. De la chasse – sur le canapé. La dernière fois que tu m’as vraiment parlé, c’est quand la facture d’électricité était trop élevée. Trois phrases d’affilée, c’était un événement.
Gérard ouvrit la bouche.
— Tu compares… moi et un chien ?
— Je ne compare pas. Je constate. Médor est vivant. Il ressent. Il aime. Gratuitement, sans rien demander. Il n’a pas besoin que je sois mince ou que je lui fasse un pot-au-feu. Il a besoin que je sois là. Toi, Gérard, quand est-ce que tu t’es réjoui pour la dernière fois que je sois là ?
Le silence dans la pièce s’alourdit comme du linge mouillé sur un fil – pesant, humide, inconfortable.
Gérard regarda la valise. Puis sa femme. Médor leva la tête et le regarda sans rancune, sans colère. Juste un regard. Les chiens ne savent pas garder la haine, leur cœur est trop grand pour ça.
— Je ne parlais pas sérieusement, – dit Gérard. – Je me suis emporté. Les copains se moquaient.
— Les copains se moquaient. Et toi, pour ne pas perdre la face devant eux, tu as décidé de jeter un être vivant. Qui te fait confiance. Qui court vers toi quand tu rentres. Et toi, tu le jetterais – il ne le sait pas. Il croit que tu es quelqu’un de bien.
Gérard se frotta le visage. La barbe piquait – pas rasé depuis deux jours de chasse.
— Alors, la valise, c’est sérieux ?
Chantal resta silencieuse. Par la fenêtre, des moineaux se chamaillaient dans un tilleul. Le frigo ronronna puis se tut.
— Sérieux, Gérard. Le problème n’est pas Médor. Médor, c’est la goutte d’eau. Tu dis d’un être vivant « s’en débarrasser », « le laisser sur la route ». Et si demain je ne te conviens plus, tu te débarrasses de moi aussi ? Tu me ramènes chez ma mère – « elle ne sert plus à rien, reprenez-la » ?
— Tu exagères.
— C’est toi qui exagères. Depuis longtemps. Tu as cessé de voir que autour de toi, il y a des vivants. Je suis vivante. Médor est vivant. On n’est pas des outils. Pas un fusil qu’on revend s’il tire de travers. On est une famille. Et une famille, ça ne se jette pas.
Gérard était assis, et il se sentait comme il ne s’était pas senti depuis longtemps. Avant, c’était simple – il disait, sa femme acquiesçait. Pas parce que Chantal était sans caractère. Elle savait se taire – patiemment, en femme. Elle protégeait. Lissait. Et lui, il avait pris l’habitude de dire n’importe quoi – sans conséquence.
Eh bien, il y avait des conséquences.
Médor s’approcha de Gérard et lui enfouit son museau humide dans la main. Il était venu, simplement, parce qu’il voyait que l’homme allait mal. Et quand on va mal, il faut être là. Médor le savait – pas avec sa tête, avec ses tripes, avec toute sa peau rousse.
Gérard regarda le chien. Le museau mouillé, les yeux marron, la queue qui remua timidement – comme pour dire : alors, on fait la paix ?
Et là, quelque chose le traversa. Pas jusqu’aux larmes – un homme reste un homme. Mais quelque chose bascula en lui, comme un bateau sur une vague – floc, et tu te retrouves de l’autre côté.
— Chantal. Range la valise.
— Pourquoi ?
— Parce que, – il caressa la tête de Médor, – je suis un imbécile.
— Ça, je le sais. La question, c’est : un imbécile qui apprend, ou un à qui on peut mettre un bonnet d’âne ?
Gérard esquissa un sourire. Même là, elle avait son mot.
— J’apprends. Pardon. Pour Médor. Et pour tout.
Chantal s’approcha de la valise, l’ouvrit. Elle en sortit le rasoir et la brosse à dents, les posa sur la table de nuit.
— Les chemises, tu les ranges toi-même.
Gérard hocha la tête. Il se pencha vers Médor et lui gratta derrière l’oreille.
— Alors, mon bon à rien, – sa voix trembla un peu. – On continue ?
Médor remua la queue si fort qu’il faillit renverser la lampe. Il sauta, lécha le nez de Gérard, puis s’assit et regarda les deux humains avec cette expression que seuls les chiens ont : un bonheur absolu, immérité.
À la chasse suivante, Gérard partit sans Médor. Il revint avec deux canards et un sachet d’os à moelle du marché.
— C’est pour qui ? – demanda Chantal, même si elle savait déjà.
— Pour le bon à rien, – grogna Gérard. Et il sourit.
Quant à la valise, Chantal la remit dans le placard. Mais pas trop au fond. Juste assez pour pouvoir l’attraper.
Au cas où.