Amour ÉternelSous les lumières de Paris, leurs âmes dansèrent un dernier slow avant que le silence n’emporte leur promesse.

— On mange aujourd’hui ? – Le père entre dans la cuisine et s’effondre sur un tabouret près de la table. Les pieds raclent désagréablement le carrelage. La mère reste silencieuse, et Isabelle se tend dans sa chambre.

— Je parle à qui ? Regarde-moi ! – crie le père en frappant la table du poing.

Isabelle sait que sa mère s’est retournée ; la peur coule de ses yeux.

— Qu’est-ce que tu regardes ? À manger, vite ! Un homme rentre du boulot. Je vous connais, les femmes, vous ne savez que jacasser et faire les belles, – grommelle-t-il, plus bas.

La mère fait claquer la vaisselle, attrapant une assiette sur l’égouttoir au-dessus de l’évier.

— Encore des pâtes ? J’en ai marre, – aboie le père. Isabelle se recroqueville dans sa chambre, s’attendant au bruit d’une assiette cassée. Non, ça passe… Pendant un moment, aucun son ne vient de la cuisine. Isabelle sort de sa chambre et jette un coup d’œil. Le père lui tourne le dos. La mère lui fait signe de partir, d’un geste de la main. Isabelle disparaît de l’encadrement de la porte comme si elle n’avait jamais été là. Elle s’enferme dans sa chambre et se plonge dans son manuel, mais après chaque phrase elle s’arrête et écoute. Apparemment, c’est calme. Aujourd’hui, son père se tient plutôt tranquille. Puis elle l’entend passer devant sa porte pour aller dans la chambre parentale, marmonnant quelque chose, et là, il se tait.

Elle entend ça presque tous les jours. Aux bruits, elle devine ce qui se passe dans la cuisine. Le père n’a jamais de travail fixe. Il ne tient pas longtemps en place à cause de ses beuveries, il vit de petits boulots temporaires. Quand sa mère n’est pas à la maison, Isabelle évite de rester seule avec lui dans l’appartement ; elle va chez des copines après les cours ou s’assoit sur les marches de l’escalier en attendant sa mère.

— Salut. Pourquoi tu es assise dans l’escalier ? T’as oublié tes clés ? – Nicolas s’arrête devant Isabelle. Il habite au cinquième étage.

— On dirait, – marmonne-t-elle. Elle a honte qu’il la surprenne sur les marches.

Nicolas passe devant, monte deux marches et s’arrête.

— Tu vas prendre froid, il ne faut pas s’asseoir sur du ciment. Viens chez moi.

Isabelle ne répond pas.

— Viens, – dit Nicolas d’un ton ferme, et elle obéit. C’est un grand, et elle a l’habitude d’écouter les plus âgés.

Nicolas ouvre la porte de son appartement et laisse Isabelle passer devant.

— Maman, je suis rentré. Et pas seul ! – crie-t-il en refermant la porte.

— Avec qui ? – Marie sort dans l’entrée, la mère de Nicolas.

— Bonjour, – dit Isabelle doucement.

— Bonjour. Isabelle, je crois ?

— Figure-toi, je monte l’escalier et elle est assise sur les marches, – annonce Nicolas en se déshabillant.

— T’as oublié tes clés ? – demande Marie. – Enlevez vos manteaux et lavez-vous les mains, je vais réchauffer le déjeuner.

Isabelle entre dans la pièce et regarde autour d’elle. L’appartement est pareil que le leur, mais plus cosy et plus joli. Le déjeuner lui semble délicieux, même si ce n’est qu’une soupe au poulet et des pâtes aux saucisses.

— Merci, c’est très bon, – dit-elle.

— La prochaine fois, ne reste pas sur les marches, monte directement chez nous, – dit Marie. – D’accord ?

Isabelle hoche la tête.

— Merci, maman. On va dans ma chambre. Viens, – Nicolas se lève et lui fait signe de la main. Isabelle lève les yeux vers Marie, qui acquiesce.

En entrant dans la chambre de Nicolas, Isabelle est surprise : c’est rangé, les affaires ne traînent pas, c’est propre, avec des posters de groupes connus et de motos colorées au mur.

— Tu aimes la moto ? – demande-t-elle.

— Pas vraiment, les posters sont juste beaux.

— Moi, je n’ai pas d’ordinateur. Enfin si, mon père a cassé l’écran. Pas d’argent pour en acheter un nouveau.

— J’ai une tablette, tu veux que je te la prête ? – propose aussitôt Nicolas.

— Non, si mon père la voit, il la vendra.

— Alors viens chez moi pour travailler quand tu veux.

— Et toi, tu sais déjà où tu vas après le lycée ? – Isabelle touche une maquette d’avion. – Tu l’as faite toi-même ?

— Bien sûr. Je veux entrer à l’Institut aéronautique.

— Tu seras pilote ?

— Non, je veux concevoir des avions, – sourit Nicolas avec indulgence.

Toutes ses camarades de classe l’aiment bien. Beau gosse. Demain, à l’école, les filles vont l’envier quand elle racontera qu’elle est allée chez Nicolas Moreau.

Le temps passe vite à discuter. Isabelle regarde sa montre et sursaute.

— Il faut que j’y aille, maman est sans doute déjà rentrée.

Elle n’a pas du tout envie de partir, mais elle ne veut pas abuser de l’hospitalité. Nicolas la raccompagne dans l’entrée.

— Reviens, ne reste pas dans l’escalier, – dit-il en partant.

Isabelle entre dans son appartement et voit le manteau de sa mère sur le porte-manteau. De la cuisine parvient un bruit de vaisselle : sa mère prépare le dîner.

— D’où viens-tu si tard ? – demande-t-elle, en passant la tête.

— J’étais au cinquième, dans l’appartement quinze.

— Ne traîne pas dans les appartements des gens. Qu’est-ce qu’on va penser de nous ? Tu veux dîner ?

— Non, tante Marie m’a déjà nourrie. Je vais faire mes devoirs. Il est là ? – Tu n’entends pas ? Il ronfle comme une locomotive. Et où a-t-il trouvé l’argent ? Encore soûl, – soupire la mère.

Depuis ce jour, Isabelle va souvent chez Nicolas. Si elle le croise dans la cour du lycée, elle lui fait un signe de tête et rougit. Il la salue et passe son chemin.

Parfois, Isabelle ne trouve pas Nicolas chez lui ; le soir, il est au club de sport. Alors tante Marie lui parle de son fils, de son mari mort il y a quelques années.

L’hiver fait place au printemps, l’été arrive. Isabelle ne monte plus chez Nicolas, elle se promène avec ses copines ou s’assoit sur un banc devant l’immeuble.

— Pourquoi tu ne passes plus ? – demande Nicolas un jour, en la croisant dans la rue. Isabelle hausse les épaules.

— Tu as déjà passé tes examens ? Quand pars-tu pour tes études ?

— Je ne pars pas. Je vais étudier ici, à l’École polytechnique. Je ne veux pas laisser ma mère seule.

— Super ! – se réjouit Isabelle.

À l’automne, elle va chez lui un jour, soi-disant pour qu’il l’aide sur un problème de maths. Mais, pour une raison quelconque, la conversation ne coule plus comme avant. Isabelle est timide avec Nicolas, elle se sent coincée et maladroite. Il a changé, grandi, et il est encore plus beau.

Cet hiver-là, le père meurt, empoisonné par de l’alcool frelaté. Sa mère ne pleure pas, même aux funérailles, et Isabelle ressent une étrange pitié pour lui. Maintenant, plus besoin d’attendre sa mère après le travail, plus de raison de monter chez Nicolas.

Sa mère sursaute encore longtemps au moindre coup de sonnette, la peur dans les yeux.

— Maman, qu’est-ce que tu as ? Il n’est plus là, – dit Isabelle.

— Une habitude, – répond sa mère.

Isabelle est en terminale. Un soir, elle est à la fenêtre, elle attend Nicolas.

— Pourquoi tu restes dans le noir ? Tu guettes Nicolas ? – sa mère entre dans la chambre et allume la lumière.

— Je regarde juste par la fenêtre, – répond Isabelle, agacée d’être prise sur le fait.

— Il est adulte, il a une petite amie. Jolie. Tu ferais mieux d’étudier, – soupire sa mère.

Nicolas a une petite amie ! Son cœur se brise de chagrin et de jalousie. Isabelle n’a jamais vu la fille, mais elle la déteste déjà. Un jour, elle les croise dans la cour.

— Isabelle ? Salut, pourquoi tu ne passes plus ? – demande Nicolas aimablement. Sa copine est à côté, elle regarde Isabelle avec des yeux de glace. À cause de sa grande taille, elle la regarde de haut, presque avec mépris, comme une souris. Nicolas est grand aussi, mais son regard est différent.

— Tu es en quelle classe ?

— Terminale.

— Comme le temps passe vite. Je vois que tu as embelli, grandi, je ne te reconnais pas tout de suite. Où veux-tu aller après ?

— Nicolas, viens, – la fille tire sur son bras, mécontente.

— Salut, bonne chance ! – dit Nicolas, et ils s’éloignent bras dessus bras dessous.

Isabelle les suit longtemps du regard. « Froide comme un poisson, des glaçons à la place des yeux, – pense-t-elle avec rage. – La Reine des Neiges lui irait mieux, mais c’est trop d’honneur. » Et elle la surnomme en secret « la Carpe ».

Le temps passe. Isabelle finit le lycée et entre en médecine. Nicolas obtient son diplôme et trouve un travail, puis s’achète une voiture. Isabelle apprend à reconnaître le bruit du moteur, elle se précipite à la fenêtre quand il s’arrête devant l’immeuble.

Un jour, Isabelle rentre de la fac et croise Marie dans la cour. Celle-ci marche lentement avec une canne, boitant visiblement.

— Bonjour, tante Marie, – dit Isabelle. – Qu’est-ce qui vous arrive ? Vous boitez ?

— J’ai mal à la hanche, je n’en peux plus. Le médecin dit qu’il faut une opération, une prothèse, mais j’ai peur, – se plaint Marie.

— Dites-moi ce qu’il faut acheter, je vais au magasin, ça ne me dérange pas, – propose Isabelle.

— Va, merci, Nicolas n’est jamais là…

Isabelle recommence à monter chez Nicolas, mais elle le voit rarement. Elle fait les courses, aide au ménage pour sa mère.

Un jour, elle prend son courage et demande des nouvelles de la copine de Nicolas.

— Valérie est belle, certes, mais trop maniérée. Elle reste toujours silencieuse, on ne sait pas comment l’aborder. Elle est étrangère, en quelque sorte. Toi, tu es des nôtres. Ce n’est pas la fiancée qu’il faut à mon fils, – soupire Marie. – Pourquoi tu me demandes ça ? Tu ne serais pas amoureuse de lui ?

Isabelle baisse les yeux.

— Ne t’inquiète pas. Si tu étais plus âgée, il n’y aurait pas de meilleure femme pour Nicolas. Tu trouveras l’amour, toi aussi.

— Je n’ai pas besoin d’un autre amour, – dit Isabelle doucement, et elle s’enfuit.

Un jour, elle va chez Marie pour demander ce qu’il faut acheter. C’est la Carpe qui ouvre la porte.

— Qu’est-ce que tu veux ? – demande-t-elle, peu aimable.

— Je viens voir tante Marie…

— Elle n’est pas là. Nicolas l’a emmenée à l’hôpital en voiture.

La Carpe lève le menton, comme pour dominer Isabelle.

— Pourquoi tu viens sans arrêt ? – ses yeux de glace brillent.

— Je ne viens pas sans arrêt, j’aide tante Marie, je vais au magasin.

— De l’aide, tu parles. Ne reviens plus. Si besoin, je m’en occupe moi-même. Bientôt, Nicolas et moi on se marie, on habitera ici. Va-t’en, sinon après toi les objets disparaissent, – dit grossièrement la Carpe.

— Quels objets ? – s’emporte Isabelle.

— Une bague. Je l’ai laissée sur le lavabo de la salle de bains. Quand je suis revenue, elle n’y était plus. Tu l’as prise, il n’y a que toi.

— Je ne vais jamais plus loin que l’entrée, – s’écrie Isabelle, furieuse.

— Je ne sais pas, tu es peut-être venue quand j’étais absente. Rends-la gentiment, sinon j’appelle la police. – La Carpe se penche en avant, ses yeux méchants tout près. Isabelle recule.

— Je n’ai pas pris ta bague !

— Prouve-le. – La Carpe fait un pas, ses yeux de glace tout proches. Isabelle n’y tient plus, elle tourne les talons, ouvre brusquement la porte et tombe sur Nicolas.

— Pourquoi parlez-vous si fort ? On vous entend dans l’escalier. – Nicolas regarde tour à tour Isabelle et la Carpe. Isabelle se retourne aussi.

La Carpe se redresse et sourit gentiment à Nicolas.

— Tu es déjà rentré ? – demande-t-elle, comme si de rien n’était.

Isabelle veut s’enfuir, mais Nicolas la retient par le bras.

— Que s’est-il passé ?

— Elle… elle m’accuse d’avoir pris sa bague. Je n’ai rien pris, je ne suis même pas allée dans la salle de bains.

— Quelle bague ? – Nicolas tient fermement Isabelle et regarde la Carpe.

— Avec une pierre rose. Je crois que je l’ai perdue, je ne sais pas où je l’ai laissée. Je lui ai demandé si elle l’avait vue, – explique la Carpe d’une voix mielleuse.

— Elle ment ! Elle a dit que je l’avais volée, elle voulait appeler la police. – Isabelle retire sa main et dévale l’escalier. Les larmes l’étouffent.

— Allez-vous-en tous les deux ! – crie-t-elle désespérée en entrant dans son appartement et en claquant la porte.

— Qu’est-ce que tu as ? – sa mère passe la tête dans l’entrée.

— Maman ! – Isabelle se jette dans ses bras et raconte tout.

— La bague se retrouvera, ne pleure pas. Nicolas va s’en occuper, – la console sa mère.

Le lendemain, Nicolas vient lui-même. Sa mère n’est pas là.

— Il faut qu’on parle, – dit-il.

Isabelle le fait entrer dans sa chambre. En voyant sa photo sur l’étagère du secrétaire, Nicolas sourit. Isabelle l’avait complètement oubliée. Elle rougit et baisse les yeux.

— Tu me l’as volée ? Et tu dis que tu ne voles pas. Isabelle est confuse et rougit encore plus.

– Je ne t’en veux pas. Je suis venu m’excuser. La bague a été retrouvée.

— Où ça ?

— Quelle importance ? – Nicolas détourne le regard.

— Si, ça compte. Elle m’a accusée de vol. Tu crois que c’est agréable ? – la voix d’Isabelle tremble de colère.

Nicolas lui prend les épaules.

— Isa, pardonne-moi. Je n’ai pas cru une seconde que tu l’avais prise. Honnêtement. Bref, Valérie n’aimait pas que tu viennes souvent chez nous, alors elle a inventé cette histoire pour que tu arrêtes. Et la bague… elle est tombée de sa poche quand elle a laissé tomber sa veste.

— Et tu vas lui pardonner ? Et si elle accuse ta mère de vol ? On peut tout attendre d’elle. La Carpe est froide !

— Arrête ! Elle est juste jalouse. – Nicolas la regarde sévèrement et retire ses mains.

— Nicolas ! Tu ne vois donc rien ?

— Qu’est-ce que je ne vois pas ? – Nicolas la regarde avec regret. On voit qu’il en a assez de cette conversation.

— Je t’aime ! – lâche Isabelle, effrayée par son audace. – Je t’aime depuis la cinquième. Nicolas, ne l’épouse pas, je t’en supplie. – Ses yeux s’embuent, le visage de Nicolas se brouille.

— Isa, tu pleures ? Il n’y aura pas de mariage. On s’est séparés.

— Vraiment ? – Isabelle cligne des yeux, les larmes coulent sur ses joues.

— Idiote. – Nicolas serre Isabelle contre lui. – Maman sort de l’hôpital dans une semaine. Passe la voir, aide-la si besoin.

— Bien sûr ! Pas besoin de demander.

Nicolas repart, triste et pensif, alors qu’Isabelle saute presque de joie. Pas de mariage !

Chaque jour, Isabelle va chez tante Marie, fait les courses, lave le sol, aide même à cuisiner. Elle ne voit pas Nicolas, il rentre tard. Toutes ses soirées, elle les passe au cinquième étage. Sa mère secoue la tête.

Un jour, Isabelle croise Nicolas dans l’escalier. Il sent l’alcool.

— Nicolas, tu as bu ? – Isabelle le regarde, terrifiée, se souvenant de son père, de la peur dans les yeux de sa mère…

— Et alors ? – il se balance vers elle. Isabelle recule, les yeux fixés sur lui, apeurés. – Isa, pourquoi tu me regardes comme ça ? N’aie pas peur, je ne deviendrai pas comme ton père… – dit-il soudain d’une voix sobre.

Le samedi, il vient chez Isabelle avec un bouquet de fleurs et l’invite au cinéma. Quelle joie !

Désormais, Nicolas ne traîne plus le soir, il rentre vite, là où Isabelle l’attend avec sa mère. Il ne boit plus. Ils vont souvent au cinéma, se promènent, restent dans sa chambre à s’embrasser…

Finalement, l’amour d’Isabelle fait fondre le cœur de Nicolas.

— Soyez heureux, les enfants. Ne la fais pas souffrir, Nicolas, – demande sa mère quand il demande Isabelle en mariage.

— Je promets, jamais… – Isabelle se blottit contre lui, comme un jeune arbre contre un grand chêne.

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