Madame Anne Dubois, il faut que la petite continue dapprendre. De telles têtes brillantes se voient rarement. Elle a un don particulier pour les langues, pour la littérature. Vous verriez ses écrits!
Ma fille navait que trois ans quand je la découvris, sous le vieux pont, enlacée dans la boue. Je lélevai comme ma propre enfant, malgré les ragots qui couraient derrière mon dos. Aujourdhui, elle est institutrice dans la ville, et moi je reste dans ma petite chaumière, enfilant les souvenirs comme des perles précieuses.
Le parquet grinça sous mon pas il faudrait bien le réparer, mais je nai jamais le temps dy mettre les mains. Je massis à la table, ouvris mon vieux journal. Les pages étaient jaunies, comme les feuilles dautomne, mais lencre gardait encore mes pensées. Dehors, le vent tourbillonnait, le bouleau frappait la vitre avec sa branche, comme sil cherchait à entrer.
Pourquoi tant de bruit? lui dis-je. Attends un peu, le printemps viendra.
Parler aux arbres paraît fou, mais lorsquon vit seule, tout devient vivant. Après les sombres années de guerre, je fus veuve; mon Pierre avait péri. Sa dernière lettre, jaunie par le temps, est encore rangée dans mon tiroir, lue maintes fois. Il y écrivait quil reviendrait, quil maimait, que nous serions heureux Et une semaine plus tard, il ne revint jamais.
Dieu ne nous a pas donné denfants, et cela a peutêtre été une bénédiction à lépoque, nourrir un bébé était impossible. Le directeur de la coopérative, Monsieur Nicolas Legrand, me consolait toujours :
Ne te flatte pas, Anne. Tu es encore jeune, tu te marieras.
Je ne me marierai plus, rétorquaije avec fermeté. Une fois jai aimé, cela suffit.
Je travaillais à la ferme du lever au coucher du soleil. Le chef déquipe, Monsieur JeanPierre, criait parfois :
Madame Dubois, rentre chez toi, il se fait tard!
Jarriverai, répondaisje, tant que mes mains sont actives, mon cœur ne vieillit pas.
Ma petite exploitation comprenait une chèvre, Béatrice, obstinée comme moi, et cinq poulettes qui, chaque matin, me réveillaient mieux quun coq. Ma voisine Claire plaisantait :
Tu nes pas une dinde, alors? Pourquoi tes poules crient avant tout le monde?
Le potager était mon univers: pommes de terre, carottes, betteraves, tout tiré de la terre. À lautomne, je faisais des conserves: cornichons, tomates, champignons marinés. En hiver, ouvrir un bocal était comme faire revenir lété dans la maison.
Je me souviens encore de ce jour, comme si cétait hier. Mars était humide, le ciel gris. La pluie fine du matin sétait glacée jusquau soir. Jallai chercher du bois dans la forêt pour alimenter le poêle. Le boisage était épais après les tempêtes dhiver, il ne me restait quà le rassembler. Chargée de fagots, je traversai le vieux pont quand jentendis un sanglot. Au départ je criai au vent, mais le bruit était net, enfantin, véritable larmoiement.
Je me glissai sous le pont; une petite fille était assise, toute couverte de boue, sa petite robe déchirée, les yeux terrifiés. Dès quelle me vit, elle se tut, ne tremblait que comme une feuille de bouleau.
Qui estu, petite? demandaije doucement, de peur de leffrayer davantage.
Elle resta muette, clignant seulement des yeux. Les lèvres bleues par le froid, les mains rouges et gonflées.
Elle est complètement gelée, murmuraije à moimême. Viens, je te ramènerai chez moi, tu te réchaufferas.
Je la soulevai, légère comme une plume, lenveloppai dans mon foulard, la pressai contre ma poitrine. Mais quelle mère avait pu laisser son enfant sous un pont? Lidée tournait en spirale dans mon esprit.
Le bois nétait plus une priorité. Tout le chemin jusquà la maison, la fillette serra mes doigts glacés autour de mon cou.
À mon arrivée, le village était déjà en effervescence. Claire fut la première à arriver :
Mon Dieu, Anne, où lastu prise?
Sous le pont, répondisje. Abandonnée, on dirait.
Quelle tragédie sexclama Claire, les mains en lair. Et que vastu en faire?
Que faire? intervint la vieille Marguerite, la voisine grincheuse. Où vastu mettre cet enfant? Que vastu lui donner à manger?
Ce que Dieu donnera, je le partagerai, répliquaije.
Je mis le feu au poêle, le poussai à pleine braise, puis réchauffai leau. La petite, toute pâle, maigre, les côtes saillantes, fut lavée dans leau tiède, puis enveloppée dans mon vieux pullil ny avait pas dautre vêtement pour enfant.
Tu veux manger? demandaije.
Elle hocha la tête timidement. Je lui servis la soupe du jour et une tranche de pain. Elle mangea avec avidité, mais avec précaution: elle nétait pas une gamine des rues, mais une enfant de maison.
Comment tappellestu?
Elle resta muette, comme si la peur létouffait ou si la parole lui était étrangère. Je la couchai sur mon lit, me posant sur le banc à côté. La nuit, je me réveillais plusieurs fois pour vérifier son sommeil; elle était souvent réveillée, marmonnant dans son rêve.
Le matin, je me rendis à la mairie pour signaler la découverte. Le président du conseil, Monsieur Ivan Dupont, haussa les épaules :
Aucun signalement denfant disparu. Peutêtre que quelquun de la ville la laissée là
Que faire maintenant?
La loi veut que lenfant aille à la maison denfants. Jappellerai le centre.
Mon cœur se serra :
Attendez, Monsieur Dupont. Laissezmoi un peu de temps, peutêtre les parents se manifesteront. En attendant, je la garderai.
Réfléchissez bien, Anne
Il ny a plus rien à réfléchir. Cest décidé.
Je lappelai Marie, en lhonneur de ma mère. Jespérais que les parents reviendraient, mais aucun ne vint. Grâce à Dieu, je mattacha à elle comme à ma propre fille.
Au début, cétait difficile: elle ne parlait pas, parcourait la maison du regard, cherchant quelque chose. La nuit, elle se réveillait en criant, tout frissonnant. Je la serrais contre moi, caressant son crâne :
Ne pleure pas, ma petite, tout ira bien.
Des vieux tissus devinrent ses vêtements. Je les teignis en bleu, vert, rouge. Le résultat était simple mais joyeux. Quand Claire vit cela, elle sexclama :
Anne, tu as les mains dor! Je pensais que tu ne savais manier que la pelle.
La vie mapprend à être couturière et nounou, répliquaije, ravie de la reconnaissance.
Mais tout le village ne partageait pas mon enthousiasme. Marguerite, dès quelle nous croisait, maudissait :
Ce nest pas bon, Anne. Prendre un enfant abandonné, cest attirer le mal. Sa mère doit être indigne
Taistoi, Marguerite! rétorquaije. Ce nest pas à toi de juger les péchés des autres. Cette petite est désormais ma fille, point final.
Le directeur de la coopérative, dabord réticent, dit :
Pensezvous à la maison denfants? Ils la nourriront, lhabilleront.
Et qui laimera alors? demandaije. Dans ces foyers, il y a déjà tant dorphelins.
Il haussa les épaules, puis commença à aider: lait, céréales, tout ce quil pouvait.
Petit à petit, Marie retrouva la voix. Dabord un mot, puis des phrases. Je me souviens de son premier rire, si clair, que je perdis léquilibre en accrochant les rideaux. Elle éclata de rire, cristallin, enfantin. Même ma douleur disparut avec ce son.
Elle voulait aider au potager. Je lui donnai une petite binette; elle marchait fièrement, imitant les gestes. Elle arracha plus de mauvaises herbes quelle nen déterra, mais je ne la grondais pas jétais heureuse de la voir séveiller.
Puis la maladie frappa: Marie tomba avec une forte fièvre, rouge comme une cerise. Jallai voir le médecin du coin, le docteur Sébastien :
Par Dieu, aidezla!
Il ne fit que hausser les épaules :
Quels médicaments, Anne ? Jai trois comprimés daspirine pour tout le village. Attendez, peutêtre quon nous apporte autre chose dans une semaine.
Une semaine? criaije. Elle pourrait ne pas survivre jusquà demain!
Je courus alors vers le centre de soins, neuf kilomètres de boue, mes bottes se fendillant, mes pieds couverts dampoules, mais jy parvins. Le jeune médecin, Julien Martin, me regarda, trempée, couverte de boue :
Attendezvous ici.
Il revint avec des médicaments, mexpliqua comment les administrer :
Aucun argent nécessaire, ditil, seulement le soin de lenfant.
Pendant trois jours, je ne quittai pas son lit. Je murmurais des prières, changeais les compresses. Le quatrième jour, la fièvre séteignit, elle ouvrit les yeux et murmura :
Maman, je veux boire.
Maman! Cétait la première fois quelle me nommait ainsi. Je pleurai de joie, de fatigue, de tout à la fois. Elle essuya mes larmes :
Maman, pourquoi? Ça fait mal?
Non, répondisje, cest la joie qui me fait pleurer.
Après cette épreuve, elle devint douce, bavarde. Elle entra à lécole, où les professeurs la louaient :
Quelle élève brillante, elle comprend tout en un clin dœil!
Les villageois cessèrent de chuchoter derrière mon dos. Même Marguerite changea dattitude, me offrant des tartes. Elle sattacha particulièrement à Marie après que celleci eut réchauffé le poêle pendant une nuit de grand froid, quand Marguerite était alitée avec une rhinite. Marie proposa :
Maman, allons chez Madame Marguerite? Elle a froid toute seule.
Ainsi naquit une amitié improbable entre la vieille grincheuse et ma fille. Marguerite lui enseigna à tricoter, lui racontait des contes, mais jamais elle ne mentionna lenfant abandonné.
Les années passèrent. Quand Marie eut neuf ans, elle me demanda, un soir, alors que je raccommodais des chaussettes, quelle berçait sa petite poupée de tissu :
Maman, tu te souviens comment tu mas trouvée?
Mon cœur se serra, mais je ne montrai rien :
Je men souviens, ma fille.
Je me souviens un peu. Il faisait froid, cétait terrifiant. Une femme pleurait, puis elle partit.
Je perdis le fil de mes mots. Elle continua :
Je ne me rappelle pas son visage, seulement son foulard bleu. Et elle répétait sans cesse: «Pardonnemoi, pardonnemoi»
Ma petite
Ne tinquiète pas, maman, je ne suis pas triste. Parfois, je pense à elle. Et tu sais quoi? elle sourit soudain. Je suis heureuse que tu maies trouvée.
Je la serrai fort, un nœud de gratitude dans la gorge. Combien de fois me demandaije qui était cette femme au foulard bleu? Pourquoi avaitelle laissé son enfant sous le pont? Peutêtre la faim, peutêtre lalcool du mari La vie est pleine de mystères. Ce nest pas à moi de juger.
Cette nuit-là, le sommeil me fuyait. Je pensais à la façon dont le destin tourne en boucle. Javais vécu seule, le silence pesait comme une sentence, mais il mavait préparée à accueillir et réchauffer un enfant abandonné.
Depuis, Marie interroge souvent son passé. Je ne cache rien, jessaie seulement de répondre sans blesser :
Tu sais, ma fille, parfois les gens sont poussés à des choix impossibles. Peutêtre ta mère souffrait trop pour prendre cette décision.
Tu naurais jamais fait ça? demandatelle, les yeux dans les miens.
Jamais, rétorquaije, ferme. Tu es mon bonheur, ma joie.
Les années sécoulèrent sans que lon sen rende compte. Marie devint la première élève de sa classe. Un jour, en rentrant, elle sécria :
Maman, aujourdhui, devant le tableau, jai récité un poème, et Madame MarieÉtienne a dit que jai du talent!
Notre ancienne professeure, Madame MarieÉtienne, venait souvent nous rendre visite :
Madame Anne Dubois, il faut que la petite continue détudier. De tels esprits brillants sont rares. Elle a un don pour les langues, pour la littérature. Vous verriez ses écrits!
Où pourratelle étudier? soupiraije. Nous navons pas dargent
Je laiderai à se préparer, gratuitement. Il serait un péché denterrer de tels talents.
Madame Étienne travailla avec Marie après les cours. Le soir, elles sinstallaient chez moi, penchées sur leurs livres. Je leur apportais du thé à la confiture de framboise, les écoutant débattre de Rousseau, de Balzac, de Proust. Mon cœur chantait: ma fille absorbait tout, comprenait tout.
En classe de troisième, Marie connut son premier amour, un garçon nouveau, Julien, qui venait dune ville voisine avec ses parents. Elle écrivait des poèmes dans un cahier quelle glissait sous son oreiller. Je faisais semblant de ne rien remarquer, mais mon cœur se serra: le premier amour, toujours si douloureux lorsquil est non partagé.
Après le baccalauréat, Marie fit une demande dadmission à lÉcole normale. Jinvestis toutes les économies que javais, même la vache Béatrice que je vendis. La perte fut dure, mais
Il ne faut pas, maman, protesta Marie. Comment survivrastu sans la vache?
Ce nest rien, ma fille, je survivrai. Jai des pommes de terre, les poules pondent. Et toi, tu dois étudier.
Lorsque la lettre dacceptation arriva, tout le village se réjouit. Même le directeur de la coopérative vint nous féliciter :
Bravo, Anne! Tu as élevé une fille brillante. Bientôt, notre village aura sa propre étudiante.
Je me souviens du jour où elle partit. Nous attendions le bus à larrêt, elle métreignait, les larmes coulaient.
Je técrirai chaque semaine, maman. Et je reviendrai pendant lesEt je reviendrai pendant les nuits où la lune se fait miroir dun souvenir, pour cueillir à nouveau les rêves que jai semés sous le vieux pont.