En attendant le retour de son mari du travail,Élodie était assise à la table de la cuisine, sirotant un thé au thym, sans se presser, gorgée après gorgée. Au bruit de la clé dans la serrure, elle se leva et simmobilisa dans lembrasure de la porte. Là entra Henri, son mari, au visage sérieux et aux yeux muets.
Bonjour, fut la première parole dÉlodie, encore en retard, je tattendais déjà depuis longtemps
Bonjour, répondit Henri. Tu aurais pu ne pas attendre, je nai pas faim. Je vais faire rapidement mes valises et partir, lança-til sans même enlever ses chaussures. Il traversa le salon, ouvrit le placard et sortit une valise.
Élodie resta figée, ne comprenant rien, tandis quil jetait dans la mallette ses effets personnels les plus précipités.
Henri, explique-moi ce qui se passe,?
Tu ne comprends pas? Je te quitte, déclara-til, évitant son regard.
Où?
Chez une autre femme
Ah, sans doute une jeune femme, même si tu nes plus très jeune, quarante ans, ce nest pas un âge, répliqua Élodie, un brin sarcastique, en reprenant ses esprits. Je ne vais pas pleurer, il ne verra pas mes larmes, se persuadetelle, avant de demander à voix haute, et depuis quand estce que tu la connais?
Depuis presque un an, répondit calmement Henri. En voyant son étonnement, il ajouta, cest ton problème. Si tu ne las pas remarqué, cest que je lai très bien caché.
Tu pars pour de bon ou bien, lança soudain Élodie.
Solène, tu ne comprends rien! Écoute-moi bien, reprit Henri. Je pars voir une autre, nous attendons un enfant avec elle. Nous navons pas pu en avoir, alors cest Katia qui me donnera un fils. Je te donne un mois pour quitter mon appartement. Comment et où, cest à ta charge. Nous vivrons avec Katia et le bébé, pendant quelle loue un petit studio.
Henri sortit. Élodie resta seule, les murs semblaient se refermer, le silence envahissait lappartement. Elle alluma la télévision, au moins une voix se ferait entendre. Douze ans avaient passé avec Henri; il lui fallut près dune semaine pour se remettre, mais elle sen sortit.
Par héritage de parents disparus tôt, elle possédait une maison de campagne à la campagne. Vivre seule làbas ne lui plaisait pas.
Je ne pourrai pas y rester, pensa Élodie, trop isolée, aucune commodité, aucun travail; à trentecinq ans, vivre à la campagne nest pas une option. Je la vendrai et, avec le produit, jachèterai une petite chambre dans une résidence universitaire ou un logement social, le reste du destin se chargera de moi.
Elle vendit immédiatement la maison dès son arrivée au village. La voisine,Varvara, lattendait déjà.
Ma chère, tu es enfin là, on craignait que tu ne viennes jamais en ville.
Que sestil passé? demanda Élodie.
Mes proches du Nord veulent acheter ta maison. Ils ont besoin dun petit pavillon à rénover. Ma sœur et son mari aimeraient être tout près.
Mon Dieu, Varvara, cest pour ça que je suis venue. Vendonsla, négocions le prix. Voici mon numéro de téléphone
En dix jours, largent arriva, une petite somme, compte tenu de létat de la bâtisse. Élodie acheta une petite chambre dans un dortoir universitaire de type «appartement partagé». Cuisine commune, deux colocataires dans les pièces adjacentes, la troisième était la sienne. Elle la qualifia de logement social.
Les voisins semblaient calmes, respectables. Élodie ne les croisait que rarement, depuis le matin jusquau soir au travail. Cest alors quun romance débuta avec son collègue,Thibault. Tout semblait bien se passer, du moins elle le croyait.
Quelques jours avant la fête des femmes, le huit mars, Thibault lui annonça :
Jai besoin de réfléchir, je ne suis plus sûr de mes sentiments, prenons une pause dans notre relation.
Daccord, prendstoi la route du bout du monde, répliquatelle, furieuse.
Ce soir-là, elle rentra à la maison en colère, trentesix ans en poche, sans temps pour des pauses. Elle décida de calmer son stress en mangeant. Elle ouvrit le frigo, chercha un petit morceau de jambon et ne le trouva pas. Un frisson la traversa.
Qui a pris mon jambon? criatelle à plein volume.
Ma chère, je lai jeté il y a deux jours, il était vert et sentait mauvais, je nai pas voulu que tu le consommes, répondit calmement la voisineVéroniqueIvanovna, un brin sournoise.
Vous ne savez pas que lon ne touche pas à ce qui ne nous appartient pas, sindigna Élodie. Ce nest pas à vous de décider ce que je mange.
Élodie éclata, déversant toute sa colère sur Véronique. En plus davoir quitté son mari, perdu son logement, son collègue mettant la relation en pause, elle voyait maintenant ses provisions volées.
VéroniqueIvanovna, ne vous en faites pas, intervint PierreIllich, le voisin dune autre chambre.
Pierre, soixante ans, cheveux gris, homme érudit, lunettes, toujours assis dans le coin du salon sur un vieux fauteuil, un journal ou un livre à la main. Véronique se tristissait, son visage en témoignait.
Élodie exprime sa colère parce que quelquun la contrariée. Ne le prenez pas à cœur, dit Pierre, dune voix didactique, sans quitter son journal.
Et vous, quen savezvous? rétorqua Élodie, on ne vous a jamais interrogé, répliquatelle avec sévérité.
Croyezmoi, jen sais un peu.
Alors pourquoi vivezvous ici, dans ce logement misérable? Élodie devint incontrôlable.
Elle décida de sexcuser auprès de ses voisins. Véronique, après un regard lourd de sens, regagna sa chambre. Élodie claqua la porte et seffondra sur le canapé.
Encore un philosophe de cuisine qui me donne des leçons de vie, pensatelle, irritée et affamée.
Après environ une heure, elle se calma, fixa son ordinateur portable, se souvint davoir acheté ce jambon il y a longtemps, se demanda ce quil était devenu et rougit de honte.
Je lai pris sans raison et blessé Véronique, qui pourtant ma aidée autrefois. Mes nerfs sont à vif, je ne veux pas devenir une querelleuse, elle doit penser que je suis une hystérique. Il faut que je mexcuse, résolutelle.
Elle retrouva Véronique dans la cuisine.
Pardonnezmoi, VéroniqueIvanovna, je ne sais pas ce qui ma prise. Cest que tout sest accumulé Et Pierre Illich a raison.
Véronique sourit, lenlaça :
Ça arrive, ma petite, je comprends. Viens tasseoir, on prendra du thé avec des tartes et des bonbons. Tu devrais aussi présenter tes excuses à Pierre Illich, il a été injustement critiqué. Cest un ancien professeur duniversité, il vivait autrefois dans un grand appartement du centre de Paris, aimait son travail. Mais fit une pause, sa femme est tombée malade, un cancer du cerveau. Les médecins ont dit quil était trop tard. Il a trouvé une clinique en Israël, mais les frais étaient énormes. Pierre a emprunté une fortune, est allé avec elle, lopération a réussi mais na pas amélioré la santé. Sa femme a survécu un peu, puis est décédée. Pierre a quitté son emploi, a gardé sa femme jusquà la fin, puis, après son décès, a vendu son appartement pour rembourser ses dettes. Voilà pourquoi il vit ici.
Élodie, émue, faillit pleurer.
Merci de mavoir confié tout ça, ditelle, demain je présenterai mes excuses.
Le lendemain après le travail, Élodie frappa timidement à la porte de la chambre de Pierre, un petit présent à la main. Il ouvrit.
Bonsoir, Pierre Illich, tenditelle le cadeau, acceptezle, sil vous plaît, et pardonnezmoi, pour Dieu, pardonnezmoi. Hier je vous ai offensé sans raison, vous aviez raison.
Il lécouta sans linterrompre. Quand elle eut fini, il répondit :
Quelle agréable surprise. Jaccepte votre cadeau et vos excuses, à condition que vous célébriez avec moi aujourdhui, cest mon anniversaire.
Félicitations, et le cadeau tombe bien, répondit Élodie, je serais ravie. Que puisje faire pour vous aider?
Avec Véronique, ils dressèrent la table. En même temps, Élodie se confia à la voisine et raconta son passé: étudiante naïve, elle avait cru à un homme marié, était tombée enceinte, il lavait emmenée à lhôpital, tout payé, puis ils sétaient séparés. Elle navait plus pu avoir denfants, doù peutêtre le départ de son exmari.
Le repas était prêt lorsque lon entendit frapper à la porte. Un homme dune quarantaine dannées, grand, souriant, se présenta.
Bonjour, je suis le fils de Véronique, Romain, se présentatil.
Bonjour, Élodie, entrez, je vis ici.
La discussion autour de la table était animée, on souhaita santé et bonheur à Pierre. Romain savéra être un interlocuteur captivant, riche de récits. Ancien géologue devenu routier, il navait jamais manqué dhistoires à raconter.
Élodie, encore surprise, ne connaissait que hier ces personnes, et aujourdhui elle partageait un repas comme si elles étaient de la famille.
Quelques heures plus tard, Pierre et Véronique regagnèrent leurs pièces. Romain proposa :
Allons nous promener, racontezmoi votre histoire. Je suis rarement chez moi, je voyage beaucoup, ma mère ne veut pas quitter cet endroit. Entre nous, elle est un peu amoureuse de Pierre, et lui semble laimer aussi, gloussatil. Je nai pas été marié depuis longtemps, jai eu une épouse quand jétais géologue, mais pendant mon absence, un autre a pris ma place.
Lhiver venait darriver, la ville était blanche, la neige tombait en gros flocons, silence, pas de vent. Élodie et Romain discutèrent pendant plusieurs heures, sans froid. Puis ils se séparèrent.
Trois jours plus tard, Romain devait repartir en tournée, il linforma.
Longue durée? demanda Élodie.
Non, une semaine, je reviendrai. Tu mattendras?
Bien sûr, je tattendrai avec impatience.
Ainsi débuta leur romance, qui devint un amour profond. Ils se marièrent. Élodie emménagea avec lui, et un an plus tard, leur petit fils,Arthur, naquit. Quand Romain était en tournée, Élodie et le bébé revenaient quelques temps à la petite chambre du résidence étudiante.
Les jours dattente passaient vite. Véronique et Pierre prenaient soin dArthur, ils étaient les meilleurs nounous quon puisse imaginer.