« – Comme c’est inopportun ce leur anniversaire, – s’exclama-t-elle. – Ils ont trouvé le temps de fêter, et en plus au hameau. À Léa sont parvenues des bribes de phrases d’un mari mécontent. Elle a compris que le frère de son mari les invitait à la célébration du vingt‑cinquième anniversaire de leur union, autrement dit leurs noces d’argent. »

Cher journal,

Quel moment inopportun pour leur fête de noces, me suisje plainte ce matin.Ils ont trouvé le temps de célébrer, et en plus dans un petit hameau.Lorsque les paroles fragmentées dun mari insatisfait ont atteint Luce, elle a compris que le frère de son mari les invitait à leur 25ᵉ anniversaire de vie commune, le fameux «noces dargent».

Le portable de Pierre a tonné, insistant, jusquà ce que je décroche. Cétait son cousin de campagne.

Salut, Zacharie, salut! a lancé Pierre. Tout va bien, et vous? Bien, bien. Et samedi?

Parfait, je le dirai à Luce! Bien sûr quon viendra, où allonsnous? a rétorqué le cousin.

Luce est entrée dans la pièce, le visage tiré.

Quel moment inopportun pour leur fête, atelle répété.Ils ont trouvé le temps de célébrer, et en plus dans un village.

Les fragments dune réprimande masculine ont atterri sur elle. Elle a saisi que le frère du mari les convié à leurs noces dargent, mais que Pierre et elle, eux, venaient tout juste de décider de se séparer.

Ces derniers temps, les disputes sétaient accumulées, le froid sétait installé entre nous. Deux jours auparavant, la décision de divorcer était tombée: Luce navait aucune envie dassister à ce noces dargent, son moral était ailleurs.

Peutêtre irastu seul, Pierre? Après tout, tu es son frère. Jaimerais tant revoir Thérèse, atelle à propos de la sœur de Zacharie. Nous avons toujours été proches, nous nous rendions visite lun chez lautre

Et comment arriver à lévénement et annoncer notre séparation? Le trajet de la ville au village prend quatre heures en bus, et notre vieille berline repose depuis trois mois dans le garage. Autrefois, elle nous servait à aller à SaintJean, le village natal de Pierre, mais aujourdhui elle ne démarre plus. Luce ne savait plus sil fallait la réparer ou en acheter une neuve. Le divorce imminent avait bouleversé tous nos plans.

Pierre, de son côté, se perdait dans ses pensées :

Il est peu probable que Luce accepte de venir, elle refusera sûrement. Partir seul alors il faudra dire à Zacharie et Thérèse que nous nous séparons. Ils vont nous questionner, se demander pourquoi annoncer ça le jour même dune fête? Ce nest pas la meilleure façon

En voyant que Luce était entrée, Pierre a lancé :

Zacharie a appelé, on part? On ne leur parlera pas de nos problèmes. On partira, et on traitera notre séparation après?

Luce a acquiescé :

Daccord, cest leur fête, nous y allons quand même.

Le bus sest arrêté brusquement ; le conducteur a annoncé :

Tout le monde descend, le bus ne continue plus!

Comment ça ne continue pas? sest indigné Pierre. Il reste encore cinq kilomètres jusquau village!

La route est mauvaise, la pluie vient de cesser, je ne peux pas avancer, je resterai bloqué. Cherchez un covoiturage ou marchez, a déclaré fermement le conducteur.

Pierre et Luce ont quitté le bus, leurs sacs en main. Marcher ces cinq kilomètres nétait pas prévu.

Que faire? Attendre une voiture ou marcher? aije demandé à Luce.

On peut attendre jusquà laube, mais il faut se mettre en marche, a-telle répondu.

En colère contre le chauffeur, je marchais en tête, Luce me suivait le long du bord de la route. Le sentier était boueux, les flaques énormes, mais le bord était praticable.

Étrange que Luce reste silencieuse, ne se plaigne même pas, pensaisje. Chez nous, elle se plaindrait. Ici, elle accumule son ressentiment, et je me demande quand elle le laissera éclater Peutêtre en plein milieu du chemin.

Nous avons déjà parcouru la moitié de la distance lorsquun bosquet de chênes est apparu, le passage était étroit, mais le village était bientôt là.

Jattendais que Luce se mette à râler, mais elle avançait calmement, sans interruption.

Nous nous sommes arrêtés, jai posé mon sac au sol et lui ai demandé :

Tu es fatiguée? Jai senti une pointe de culpabilité davoir imposé ce trajet.

Un peu, je pourrais masseoir sur ce tronc, atelle en désignant un vieux bois tombé.

Nous nous sommes assis, le crépuscule approchait, les oiseaux chantaient encore, des papillons voletaient, les arbres bruissaient, les criquets crépitaient.

Luce sest rappelée le voyage, il y a presque vingt ans, quand nous étions venus à SaintJean pour le repas de noces de Pierre.Comment tout a changé en vingt ans! Le petit bois sest transformé, les chênes sont devenus majestueux, atelle murmuré.

Le temps file, tout évolue, aije répliqué. Tu te souviens du jour où la roue du vieux camion sest décrochée? Toi en robe de mariée, moi en costume, on suivait le bord de la route pendant que Pierre changeait le pneu. On a finalement continué à pied, mais tu tes foulée le pied.

Oui, je men souviens, a ri Luce. Heureusement que Pierre a réparé rapidement le véhicule, sinon on serait restés là. Aujourdhui, on aurait attendu.

Après un bref repos, nous avons repris la route, toujours silencieux, chacun perdu dans ses pensées. Je revoyais les soirées de lycée, les randonnées avec les garçons, alors que Luce, citadine, navait jamais campé.

Luce, épuisée, réfléchissait elle aussi :

Tandis que notre fils sert dans larmée, nous nous séparons. Il naimera pas ça, mais que faire? La décision est prise.

Le sentier a débouché sur le village, perché dans la vallée.

Quelle beauté! Lété est splendide, les couleurs éclatent, le soleil réchauffe, sest exclamée Luce.

Oui, ici cest toujours agréable, été comme printemps, automne ou hiver. Nous arrivons toujours à des heures différentes. Dommage que la voiture soit en panne, sinon nous serions déjà là, aije répondu.

Nous avons franchi le portail, entré dans la cour et aperçu Pierre, qui disposait déjà les tables. Il nous a accueillis avec un large sourire.

Vous avez marché? Où est la voiture? Pourquoi ne mavezvous pas appelé? Jaurais pu vous attendre. La route était vraiment mauvaise, mais jai pris la voie secondaire, a-til plaisanté.

Nous ne savions pas que le bus ne continuerait pas, doù la marche, mais au moins lair frais nous a revigorés, aije justifié.

Luce! a crié Thérèse, la sœur de Zacharie, en serrant ma femme dans les bras, radieuse. Quel bonheur de vous voir, ça faisait longtemps. Demain, cest notre anniversaire de noces dargent. Le temps passe comme un éclair, on na même pas le temps de se retourner.

Zacharie et Pierre ont bavardé, puis, après sêtre changés, tous se sont assis à table. La soirée sest prolongée dans la cour, rires et conversations ont envahi les minutes. Plus tard, chacun a regagné sa chambre. Pierre et Luce ont reçu une petite pièce avec un nouveau canapé.

Regarde, on vient de lacheter, a indiqué Thérèse en montrant le canapé tout neuf. Bonne nuit à vous.

Luce sest installée contre le mur, laissant la majeure partie du canapé à Pierre. Nous navions pas dormi ensemble depuis longtemps ; il sest allongé sur le bord.

Luce, pourquoi tappuiestu au mur? Allongetoi normalement, il y a assez de place, nos jambes doivent être endolories après les cinq kilomètres, lui aije dit.

Pas «endolories», a-telle rétorqué.

Jai tiré la couverture de ses pieds et massé ses chevilles.

Ça ira, laissetoi, ça passera, laije rassurée. Silence, je vais masser tes pieds, ça te soulagera.

Le lendemain, Pierre et moi avons aidé à dresser les tables, accueilli les invités. La conversation a dabord été calme, puis a gagné en intensité. La musique a commencé, les chants se sont élevés, les danses ont envahi la place, la joie était contagieuse.

Imagine, Pierre, vingtcinq ans avec Thérèse, tout a été bon, même sil y a eu des disputes, on finit toujours par se réconcilier. Personne ne reste fâché longtemps, elle est douce, a lancé Zacharie à son frère. Un quart de siècle, le temps passe si vite! Et Thérèse, je laime comme jamais, elle est unique à mes yeux!

Zacharie, assez, lui a murmuré la femme à loreille. Tu exagères

Que tout le monde sache à quel point ma femme est merveilleuse, la meilleure du monde! sest-il exclamé, sous les applaudissements.

Je regardais Luce, nous observions le couple heureux. Comment annoncer notre séparation en plein cœur dune telle fête? Lair était chargé de bonheur, enveloppant chaque invité dune chaleur palpable.

Un souffle dune nouvelle idée ma traversé lesprit :

Ma chère Luce ne vaut pas moins que Thérèse! Les malentendus font partie de la vie. Pourquoi donc nous séparonsnous? Non, je ne veux pas perdre ma femme!

Sans réfléchir, je lai prise dans les bras, elle ma regardé, surprise, puis a vu la tendresse dans mes yeux, ainsi que quelque chose dinexplicable. Elle a compris, elle ressentait la même chose.

Nous avons tous deux ressenti ce bonheur qui baignait la célébration de Zacharie et Thérèse.

Le bonheur nous a envahis, sest réjouie Luce en souriant, et il ma embrassé sur la joue.

Le jour suivant, les grillades ont fumé, les conversations se sont allongées, et je ne la laissais plus jamais trop loin. Si elle séloignait, je la cherchais du regard.

Zacharie nous a raccompagnés en bus.

De retour à la maison, jai demandé à Luce :

Que faisonsnous de la voiture? La réparer demande beaucoup dargent, ou lacheter neuve? Et je nai plus envie de prendre le bus pour aller à SaintJean

Cest à toi de décider, si tu veux en acheter une, faisle, tu ty connais mieux en mécanique, atelle.

Demain matin, nous irons au marché aux voitures, regarderons, choisirons, aije conclu. Nous devons pouvoir voyager ensemble.

Nous navons plus parlé de divorce ; la décision sest dissipée comme une brume. Notre fils est revenu, marié, et nous, Luce et moi, restons heureux.

À demain, chère page, pour de nouveaux souvenirs.

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