Tu sais bien, Yves, elle est ta sœur, mais moi je suis ton épouse. Et je ne supporte plus de te voir tout prendre à nos enfants pour le donner à Hélène.

Tu sais, Yves, elle est ta sœur, mais moi, je suis ta femme. Et je ne supporte plus de te voir prendre à nos enfants pour tout donner à Élodie.

Yves savait que sa femme avait raison, mais il ne pouvait agir autrement. Quand sa sœur avait besoin daide, il était toujours le premier à tendre la main, comme depuis leur enfance.

Petit Yves, passe-moi le clou, criait Élodie, sept ans, debout sur un tabouret près de la vieille remise.

Pourquoi faire ? demandait son frère, neuf ans, méfiant.

Pour construire une maison pour le chat.

Encore ? La dernière fois, il ny a même pas dormi, et tu men as voulu toute la semaine.

Cette fois, ça marchera. Je vais la recouvrir de tissu.

Ils grandirent ainsi, comme deux pousses sur la même racine. Leur mère travaillait à lusine, leur père était parti trop tôt. Yves, bien que jeune, endossa le rôle dhomme de la maison. Il apprit à réparer des vélos, changer des robinets, réchauffer le dîner.

Petit Yves, crois-tu que je deviendrai actrice un jour ?

Tu les déjà. Hier, quand tu es tombée, que tu as pleuré, puis mangé de la confiture en souriant, cétait du vrai théâtre.

Le temps passa. Yves devint électricien, sinstalla en ville, épousa Nathalie.

Élodie entra à lécole normale, vécut en dortoir, venait chez son frère dès quelle le pouvait.

Nathalie soupirait :

Yves, ta sœur est adulte maintenant. Ne pourrait-elle se débrouiller seule ?

Elle nest pas une valise à abandonner, répondait Yves doucement. Elle est ma sœur.

Après ses études, Élodie partit enseigner dans un village. Une chambre froide en dortoir, une vieille cuisinière, un salaire maigre. Yves venait à chaque fête :

Je tavais dit dacheter un radiateur.

Je nai pas les moyens, il faut des livres pour les enfants.

Je ten ai apporté un. Et un manteau.

Nathalie ne sera pas fâchée ?

Si. Mais tu nauras plus froid.

Un jour, elle appela en pleurs :

Frérot… Jattends un enfant.

Félicitations… alors pourquoi ces larmes ?

Il est parti. Il a dit quil « nétait pas prêt ».

Tant pis pour lui. Tiens bon. Jarrive.

Ce nest pas nécessaire… Je me débrouillerai…

Ma sœur, ce nest pas négociable.

Il arriva le lendemain. Des courses, de largent, une couverture, des affaires pour le bébé.

Nathalie est furieuse, dit-il à la table de la cuisine.

Je ne veux pas de disputes à cause de moi…

Écoute. Ma femme est une bonne personne, mais ce nest pas elle qui ma élevé.

Tu comprends, ce nest plus comme quand jai perdu mon téléphone. Cest sérieux…

Cest pour ça que je suis là.

Yves resta à ses côtés le jour le plus important. Il tint son neveu dans ses bras, comme un trésor.

Comment lappelleras-tu ?

Matthieu.

Beau nom. Il grandira et te protégera, comme moi.

Après la naissance, il aida régulièrement. De largent pour le lait, des réparations à la chambre, une poussette. Nathalie, elle, séloignait en silence.

Un soir, elle lui dit :

Yves, je ne tempêche pas daider Élodie. Mais quand tu prends toujours dans notre budget, ce nest plus du soutien. Cest un sacrifice pour nous.

Je comprends. Mais je ne peux pas faire autrement.

Moi, je ne peux plus vivre en sentant que ta sœur passe toujours avant nous.

Yves se tut. Il aimait sa sœur et sa femme autant lune que lautre.

Peu à peu, Élodie sen sortit. Elle ouvrit un atelier pour enfants, gagna laffection du village. Son fils grandit, docile et doux.

Yves venait moins souvent. Mais chaque fois, il apportait quelque chose :

Matthieu, regarde ce que toncle ta apporté : un jeu de construction !

Maman dit que toi et tatie Nathalie êtes âgés, que cest dur pour vous, alors on ne doit pas trop dépenser.

Je ne suis pas si vieux que ça.

À cinquante ans, Yves tomba gravement malade. Élodie arriva en ville, avec des confitures, des boulettes maison et son fils.

Nathalie, je peux ranger ? Yves a toujours un désastre sur son bureau, sourit Élodie.

Fais-le. Et pose les boulettes. Sans toi, il ne mange rien.

Ce nest pas vrai ! grommela Yves depuis le canapé.

Bien sûr que non. Cest pour ça que tu as maigri en une semaine…

Ils riaient comme enfants. Et Nathalie regarda Élodie, non plus avec jalousie, mais avec compréhension.

Tu sais, murmura-t-elle quand Élodie fut à la cuisine, tu avais raison. Elle est bien. Je croyais que tu choisissais entre nous.

Je nai jamais choisi. Mon cœur a de la place pour vous deux.

Un an plus tard, Nathalie et Yves eurent une petite-fille.

Matthieu devint étudiant. Élodie resta institutrice au village, appelant son frère chaque dimanche.

Comment vas-tu ?

Pas mal. Nathalie brode, je regarde la télé. Et toi ?

Matthieu est en vacances, on cueille des champignons.

Tant mieux quil soit devenu honnête et bon.

Parce que tu as été son exemple.

Vieillissants, assis ensemble sur un banc devant la maison, Élodie dit :

Tu sais, Yves, je crois que Dieu ma donné précisément toi comme frère. Sans toi, je naurais pas survécu.

Et moi, sans toi, jaurais été différent. Tu as toujours été là, depuis lenfance jusquà maintenant. Ce nest pas « aider ». Cest sappeler famille.

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