À cinquante ans, tu nintéresses plus personne, à quoi bon, ironisait souvent mon mari. Mais jai voulu en avoir le cœur net.
Mon mari, Gérard Dubois, était un homme de principes ou plutôt, il avait ses théories. Vingt au moins, toutes aussi rigides les unes que les autres. Selon lui, on ne prépare un vrai pot-au-feu quavec du bœuf, les chats étaient bien plus intelligents que les chiens, et il fallait mettre la télévision à un volume précis de vingt-quatre, ni plus ni moins. Mais sa théorie maîtresse, la plus régulièrement répétée, cétait celle-ci : une femme de plus de cinquante ans nintéresse plus aucun homme.
Il ne la formulait pas toujours de la même façon selon son humeur.
Parfois, sur le ton docte du professeur : « Cest la loi de la nature, Amélie, rien de personnel. »
Dautres fois, un soupir fataliste : « Cest la vie, on ne peut rien y faire. »
Et le plus souvent, quand je mettais une nouvelle robe ou que josais un peu de rouge à lèvres, il assénait simplement, comme une évidence : « Tu as passé la cinquantaine, Amélie, tu nintéresses plus personne. »
Pas une question. Un constat.
Javais cinquante-deux ans. Je tenais la comptabilité dune entreprise de rénovation à Lille, je faisais quelques exercices le matin, lisais le soir, et le week-end, je préparais des tartes que Gérard dévorait sans jamais se demander, ni même se soucier de savoir pour qui elles étaient faites.
Vingt-six ans de vie commune. Durant toutes ces années, Gérard avait grossi, perdu ses cheveux… et entretenu ses théories. Pas moi. Pas tout à fait. Ou du moins, pas comme lui.
Cest ma chère amie, Hélène, qui la remarqué avant tout le monde.
Amé, ma-t-elle dit un jour, sur la terrasse en sirotant un café, les yeux plissés dun air à la fois complice et conspirateur, tu te rends compte, quand même, que tu es belle ?
Mais arrête donc tes bêtises…, ai-je répondu avec mon sourire habituel.
Je tassure. Et si on essayait un site de rencontres ? Pour samuser. Juste pour voir.
Jai reposé ma tasse brusquement.
Tas perdu la tête ?
Non, mais imagine ! On te prend une belle photo, on remplit un profil, rien de sérieux, juste pour voir ce qui se passe.
Rien ne se passera, ai-je marmonné. Jai cinquante ans passés. À quoi bon.
En disant ces mots, jai perçu lécho exact de la voix de Gérard Dubois.
Hélène nest pas du genre à sétendre en discours. Elle ninsiste pas des heures, préfère vous mettre devant le fait accompli, dune façon quasi déconcertante. Ce soir-là, elle est arrivée chez moi avec son ordinateur sous le bras, une bouteille de vin à la main et cet air déterminé qui ne laisse aucune porte de sortie.
Ce qui va se passer, ordonne-t-elle, cest quon va te créer un profil. Vite fait, bien fait.
Attends un peu… ai-je protesté, le tablier encore noué à la taille. Un profil sur quoi, exactement ?
Un site de rencontres, Amé, comme je te lai dit.
Jai répondu non !
Non, tu as dit “à quoi bon”. Ce nest pas pareil, tu vois.
On sest dévisagées. Dans ses yeux, la certitude vibrante de quelquun qui sait quil a raison et compte bien que tu le comprennes à ton tour.
Je te rappelle que jai cinquante-deux ans.
Je te connais depuis trente ans, je nai pas oublié.
Et alors ?
Alors, tu vas tasseoir.
Je me suis assise, pas vaincue, mais lasse. La journée avait été longue, des embouteillages, un rapport à rendre… alors daccord, je me suis assise, pour souffler.
Allez, trouves-moi une photo, me lance-t-elle en ouvrant son MacBook.
Quelle photo ?
Une belle photo. Tu en as, des belles photos ?
Jai réfléchi. Mes dernières photos datent du pot de Noël au bureau : je suis dans un coin, un verre à la main, lair fuyant car Gérard avait appelé plusieurs fois ce soir-là pour demander quand je rentrerais dîner.
Il me reste celle du réveillon, dis-je, peu sûre de moi.
Montre !
Je lui montre. Elle la scrute longuement.
Elle est bien, non vraiment. Pourquoi tu te tiens toujours voûtée dans la vie alors que sur cette photo tu rayonnes ?
Parce que sur la photo, personne ne me regarde, soufflai-je, sans savoir pourquoi.
Hélène ma lancé un regard pénétrant, a ouvert la bouteille de vin, et sest attelée à la création du profil, tandis que je contestais chaque étape.
“Motif de la rencontre” ? Mets “pour discuter”, Amé.
Mais je nai pas envie de discuter avec des inconnus.
Ça na pas dimportance. Mets-le.
“Parlez-nous de vous”… Quest-ce que je vais bien pouvoir dire ? Quarante ans, comptable, spécialiste du pot-au-feu, et la femme dun homme obsédé par sa théorie des femmes “invisibles” après cinquante ans ?
On va écrire : “Active, curieuse, passionnée de lecture et animée par lenvie de voyager”.
Mais je ne voyage pas.
Et tu voudrais voyager ?
Je réfléchis.
Oui.
Voilà, on ne ment pas.
On a gardé la fameuse photo du réveillon : robe bordeaux, cheveux relevés, les yeux brillants. Gérard navait jamais vu cette robe, il dormait quand jétais rentrée ce soir-là.
Et voilà ! a déclaré Hélène tout sourire, ordinateur refermé.
Maintenant ?
Maintenant, on attend.
On attend quoi ?
Tu verras !
Je me suis servie un verre. Jai regardé la nuit dehors. Lille paraissait calme. La silhouette nue dun platane se découpait sous les lampadaires. Gérard regardait la télé dans la pièce à côté, le volume sur vingt-quatre, invariablement. Un rituel.
« Bah, me suis-je dit, un profil de plus ou de moins… Rien ne se passera. »
Jai fini mon verre et fait ma vaisselle.
Le lendemain matin, mon profil métait complètement sorti de la tête.
Je suis partie travailler, me suis plongée dans le bilan trimestriel, jai avalé un potage insipide à la cantine et, vers quinze heures, alors que je comptais les pigeons sur la corniche par la fenêtre, je me suis souvenue vaguement de laffaire.
Mon téléphone était au fond de mon sac.
À cinq heures, par automatisme, je lai allumé, pour voir si Gérard avait appelé. Rien de Gérard. Mais une notification, en rouge, du site. Un petit rond avec un chiffre dedans.
Le chiffre : 11.
Onze messages. En une journée.
Je regarde mon téléphone. Il semble me jauger en retour. Je le range, attends trois minutes, le ressors.
Onze.
Je me dis, cest sûrement du spam.
Jouvre lapplication : pas de spammeur, non. Onze hommes, avec photos, prénoms, messages concrets. Certains brefs : « Bonjour, profil intéressant. » Dautres plus longs, réfléchis. Un certain Philippe, cinquante-quatre ans, ma même rédigé trois paragraphes sur les livres, son admiration pour mon regard sur la photo, et ses envies de voyages.
Jai relu tout ça. Deux fois.
« Voyager, cest ce quon a mis », me suis-je rappelée, presque coupable, mais à peine.
Le soir, jappelle Hélène.
Y en a onze ! lançai-je au lieu de la saluer.
Déjà ?! Tas vu, je te lavais dit !
Y en a un très porté sur la littérature…
Réponds-lui.
Ah non, je ne vais pas répondre ! Non !
Amélie…
Je suis mariée, Hélène. Jai cinquante-deux ans.
Réponds-lui.
Je nai pas répondu. Ce soir-là, en lavant les assiettes, je repensais à Philippe et ses trois paragraphes.
« Je perds la boule », me marmonnai-je.
Mais le lendemain, prise dune drôle de curiosité, jai ouvert lappli. Le cercle rouge affichait un autre chiffre.
Vingt-huit.
Jen suis restée assise au bord du lit. Gérard dormait encore.
Vingt-huit messages en une nuit.
Jai lu doucement, du bout des doigts. Voici Marc, quarante-huit ans, ingénieur, une photo rigolote avec son chat. Voici Michel, cinquante-six ans, grave, cravate impeccable, qui mécrit : « Vous êtes une femme superbe. » Voici Laurent et là, je me suis arrêtée quarante et un ans, sur une photo de montagne, un simple : « Bonjour. Parlez-moi de vous. »
Quarante et un ans. Onze de moins que moi.
Jai refermé mon téléphone. Puis lai rouvert.
À la fin du second jour, javais dépassé les cinquante messages.
Cinquante-trois, pour être exacte. Non, cinquante-quatre, un dernier venait darriver.
Assise dans la cuisine, je sirotais mon thé en parcourant ces messages, un sourire étonné aux lèvres, comme quelquun qui allait acheter du pain et tombe sur un trésor. Voici Jean, cinquante ans, entrepreneur, qui menvoie quelques vers dun autre auteur, mais je pardonne. Voici Nicolas, plus direct : « Vous me plaisez, jaimerais vous connaître. » Voici encore Laurent, celui des montagnes, qui me renvoie un mot parce que je nai pas répondu, poli, délicat : « Peut-être êtes-vous prise ? Aucun souci. »
Je restais longtemps à relire ses mots.
Dans la pièce, Gérard discutait avec sa télévision. Ils sentendaient à merveille.
« À quoi bon », repassai-je dans ma tête.
Cinquante-quatre messages en deux jours. Certains de mon âge. Dautres plus jeunes. Lun en poésie, un autre patient.
La théorie de Gérard commençait à craquer de partout, comme le vieil escalier au petit matin.
Jai bu mon thé, reposé la tasse, puis jai vraiment regardé mon reflet dans la fenêtre noire de la cuisine pas en coup de vent, mais avec intention.
Une femme de cinquante-deux ans, debout, le regard vif. À qui, en deux jours, cinquante-quatre inconnus ont écrit.
Eh bien, murmurai-je à mon miroir.
Mon reflet semblait acquiescer.
Le téléphone patientait sur la table de nuit.
Gérard a attrapé ses lunettes, elles dormaient là, et lécran du portable sest allumé nouvelle notification. Gérard a pris lappareil, sans attente, par habitude. Il lit. Fronce les sourcils.
Puis relit.
Là, sinscrit sur lécran : « Laurent : Bonjour Amélie ! Jai pensé à vous… »
Gérard sinstalle, lentement, sur le lit. Comme quelquun à qui lon vient dannoncer une nouvelle importante, sans savoir encore si elle est bonne ou non.
Amélie, appelle-t-il.
Je suis à la cuisine, je prépare le café. Jentends, mais je ne me presse pas.
Amélie !
Jarrive.
Je suis entrée, tasse à la main, posée. Gérard, le téléphone en main, le tenant comme une chose inconnue qui pourrait mordre.
Mais quest-ce que cest que ça ?!
Je jette un coup dœil à lécran, puis à mon mari, bois mon café.
Une notification, dis-je.
Je vois bien que cest une notification. Mais ce Laurent ?
Un site de rencontres.
Long silence. Profond.
Quel site… Tu tes inscrite là-dessus ?
Oui.
Pourquoi ?
Je pose ma tasse sur la table de chevet. Je regarde mon mari, sans colère, presque amusée, comme si la solution métait désormais évidente.
Je testais ta théorie, lui dis-je.
Quelle théorie ?
Sur les femmes après cinquante ans. Tu te rappelles ? « À quoi bon, tu nintéresses plus personne ».
Il ouvre la bouche, la referme, se tourne vers le téléphone trois notifications de plus sont arrivées.
Et… combien de… ?
Cinquante-quatre, dis-je, tranquillement. En deux jours.
Cinquante-quatre…, reprend Gérard, comme si le chiffre saccrochait mal à sa réalité.
Certains plus jeunes que moi, dailleurs, ajoutai-je, en reprenant ma tasse et quittant la pièce.
Gérard Dubois est resté debout, téléphone à la main. Dehors, le matin était tout à fait ordinaire le lampadaire éteint, le platane nu, les moineaux piaillant sur la corniche. Rien navait lair davoir changé. Pourtant, une certaine théorie venait de voler en éclats.
Complètement.