Léa, on ne prendra pas grand-chose. Emballe pour la route ta fameuse tarte et quelques pots de confiture — s’étira paresseusement Gilles avec un sourire aux lèvres.

Élodie, on ne prendra pas grandchose. Emballe ton gâteau spécial et deux pots de confiture pour la route, lance paresseusement Pierre en souriant, les yeux brillants dune promesse vide.

Élodie le regarde, incrédule. Comment osetil demander si?

Dans sa tête tourbillonnent les souvenirs de ses longues heures à peaufiner ce gâteau, à préparer la maison pour leur arrivée.

Et voilà que Pierre, qui ne touche à aucun outil depuis une semaine, sinstalle à lombre et réclame «à emporter».

Elle tourne le regard vers Antoine, qui semble ignorer le comportement de son frère.

Pierre, tu nexagères pas? demande Élodie, cherchant à rester calme.

Pas la peine, Élodie! rétorqueil sans même se retourner.Nous ne sommes pas des étrangers, on doit partager. Et toi, tu nas que des tas de choses!

Une colère mêlée de dégoût monte en elle.

Ce petit chalet au bord du lac dAnnecy, acheté il y a trois ans, est devenu le refuge dÉlodie et dAntoine.

En été, il ny a jamais de jour paresseux: lever tôt, faucher le pré, cueillir les framboises, prendre soin des poules, stocker le bois pour lhiver. Toute aide vaut de lor.

Cest pourquoi la demande de Pierre sonne comme une insulte. Il ne voit pas ou ne veut pas voir tout ce travail.

Pour lui, ce chalet nest quun resort gratuit, et Élodie et Antoine ne sont que le personnel

Tout a commencé il y a trois semaines, quand Pierre a appelé pour proposer «de passer, daider à la ferme, et de profiter de la campagne».

Ces mots le surprennent. Pierre et sa femme Camille sont des citadins jusquau bout des ongles: soirées, bars, cinémas, achats le weekend.

Aider? répète Élodie, dubitative.

Mais Pierre continue, enthousiaste:

Allez, on est une famille! Vous avez besoin dun coup de main, et nous, on respire lair frais. Jai envie de ramasser des mûres, de chauffer le sauna

Élodie raccroche, puis reste longtemps assise sur le perron, les doigts jouant sur le tissu de son tablier. Elle connaît le caractère de Pierre: il aime promettre, rarement tenir. Au fond, elle doute, mais Antoine, à lannonce, senflamme:

Peutêtre quon pourra cueillir des baies. Et mon frère pourra maider à réparer la clôture.

Les jours suivants, Élodie sattèle aux corvées comme si le président venait rendre visite. Elle lave et repasse le linge de lit, prépare des serviettes propres, fait le marché à Chambéry: poisson frais, viande pour les brochettes, fruits, pâtisseries tout pour que les invités se sentent les bienvenus.

Peutêtre que tout ira bien, se répèteelle en étendant les serviettes.Si on reçoit ne seraitce quun petit coup de main, ce sera déjà ça.

Quand Pierre et Camille arrivent enfin, Élodie les accueille avec un sourire, masquant ses doutes.

Les visiteurs ont lair détendu, comme sils revenaient dun séjour à la mer.

Nous voilà! sexclame Pierre, les bras grands ouverts.

Élodie force un large sourire et les invite à la table. Sur la terrasse, des salades, des chaussons chauds et du compote froide lattendent.

Les trente premières minutes passent en bavardages joyeux, puis Antoine expose calmement le programme des jours à venir.

Demain, on commence par la fauche, puis on cueillera les fruits. Beaucoup de travail, mais on sen sortira ensemble.

Oui, oui, bien sûr, acquiesce Camille, bien que ses yeux trahissent une légère confusion devant le mot «fauche», qui lui semble sortir dun autre monde.

Élodie capte ce regard et sent une prémonition: l«aide» pourrait bien ne jamais arriver.

Le premier jour se déroule comme une fête. Élodie sefforce de ne pas penser aux hautes herbes qui masquent les fraises, aux seaux doranges qui attendent dans le hangar.

Pierre est en pleine forme: il raconte des blagues à tuetête, clapote des graines, se vante dêtre «fatigué de la ville» et dêtre «heureux de sortir à la campagne».

Camille, en nouvelle robe dété, pose devant le coucher du soleil et le lac, prenant des dizaines de photos.

Antoine sourit: il est content que son frère soit enfin là, espérant que le travail ira plus vite.

Le lendemain, lambiance change.

Élodie se lève à laube au cri du coq, enfile ses bottes en caoutchouc et sort dans la cour. La rosée scintille sur lherbe, lair sent le foin. Les poules picotent, réclamant leur grain.

Elle remplit le mangedepoules, puis jette un œil à la fenêtre de la chambre dinvités: rideaux tirés, silence.

Avant huit heures, elle a nourri les oiseaux, ramassé un seau de concombres verts et arrosé les platesbandes.

Antoine passe avec une tasse de thé:

Pierre et Camille sont partis en ville pour des «urgences».

Élodie hoche la tête en silence, le cœur serré. Elle espérait que les «aides» reviendraient après le petitdéjeuner.

Ils reviennent en soirée, rayonnants, les bras chargés de chips, deau gazeuse et de poisson séché, comme sils venaient de réaliser un exploit.

Élodie, ici cest un vrai centre de bienêtre! sexclame Pierre en sinstallant sur la chaise longue de la terrasse.Tout se fait tout seul!

Le jour suivant, la frustration dÉlodie atteint son comble. Elle coupe lherbe seule, traîne les seaux lourds, lave les sols, prépare le repas.

Pierre traîne dans le hamac, faisant défiler des vidéos sur son téléphone, se plaignant dun mal de tête.

Je crois que je tombe malade. Je reste au lit aujourdhui.

Camille sétire sur un serviette de plage près de létang, selfie après selfie. Sur ses réseaux, de nouveaux hashtags apparaissent: #EscapadeRurale, #VieBelle, #DétenteChampêtre.

Chaque jour, Élodie devient plus épuisée et irritée. Elle se lève à cinq heures, ne se couche quaprès minuit, fait la vaisselle et nettoie après les «invités».

Les visiteurs ne proposent jamais daider; ils considèrent leur présence comme un cadeau en soi.

Nous sommes venus vous rendre visite, sétonne Camille quand Élodie lui demande de laver la vaisselle.Les invités ne sontils pas censés travailler?

Depuis ce moment, le sourire dÉlodie reste figé, chaque demande des hôtes est une piqûre à sa patience.

Le cinquième jour, la tension explose.

Élodie passe toute la journée à travailler dans le potager, à arracher les mauvaises herbes, à porter les seaux deau, tandis que les rires sélèvent de la terrasse où Camille, affalée sur une chaise longue, discute avec ses copines.

Quand Antoine revient du champ, couvert de poussière, Élodie le regarde dun air résolu.

Je nen peux plus, déclaretelle.Ils ne rangent même pas la vaisselle! Aujourdhui Pierre veut que je lui lave la chemise, et Camille parle dun petit déjeuner «bref».

Antoine hoche la tête ; ils décident dimpliquer les visiteurs le soir même: Pierre aidera à réparer la clôture, Camille soccupera de désherber les fraises.

Élodie espère ainsi que les hôtes comprendront: le repos, cest bien, mais la ferme ne se gère pas toute seule.

Pierre, demain il faut réparer la clôture, dit Antoine pendant le dîner.Tu nous aideras?

Bien sûr, bien sûr, répond Pierre en mâchant une brochette, les yeux rivés sur son téléphone.

Il est clair que le messenger lintéresse davantage que les travaux.

Le matin suivant, Antoine se lève tôt. Lair frais porte lodeur du foin et de la rosée. Il sort les outils du hangar, vérifie planches et clous, prépare un thé corsé pour son frère afin de commencer la journée en bonne compagnie.

Il frappe à la porte de la chambre dinvités. Silence. Il frappe de nouveau, plus fort. Seul le bruit du climatiseur se fait entendre. En ouvrant la porte, la pièce est vide.

Sur la table de chevet repose un mot:

«Nous sommes en ville, on revient ce soir! Barbecue!»

Au crépuscule, Pierre et Camille reviennent, les bras chargés de viande, de mousse et de poissons séchés. Ils rient, évoquant les embouteillages et la chaleur. Élodie, épuisée, peine à rester debout près du perron.

Nous avions convenu de travailler sur le terrain, ditelle.

Ah oui, oui, répond Pierre distraitement, agitant son sac de viande.Demain on aidera, je le promets.

Le septième jour, il annonce:

Nous devons partir durgence. Dommage de ne pas avoir pu aider!

Et, avec un sourire, il ajoute:

Élodie, mets dans le sac ton gâteau spécial et deux pots de confiture de framboises. Cest délicieux!

La colère dÉlodie bout. Une semaine de labeur lever avant laube, cuisine interminable, lessive, ménage, soins aux invités ingrats se transforme en refus ferme.

Nous ne vous donnerons rien, dittelle, la voix tremblante mais déterminée.Vous navez rien fait toute la semaine.

Pierre reste figé, incrédule, le visage rougi, les yeux plissés.

Vous voyez! crietil, la voix éclatant en cri.Et la hospitalité? Nous venons le cœur ouvert!

Avec quel cœur? répliquetelle.Vous êtes venus vous reposer à nos frais! Jai travaillé seule pendant que vous vous prélassiez dans le hamac et faisiez du shopping!

Antoine, habituellement discret, savance, pose la main sur lépaule dÉlodie, la regarde droit dans les yeux et, calmement mais fermement, dit:

Pierre, cest toi qui avais proposé daider. Au final, vous navez fait que manger, boire et vous plaindre de la chaleur.

Tu te moques de moi, Antoine! sécrie Pierre, avançant dun pas.Nous sommes de la famille! Et tu réclames de largent pour la bouffe! Honte à toi, frère!

Camille, debout près du perron, pousse un grand soupir, lève les bras au ciel comme pour exprimer son mépris, serre les lèvres et se dirige vers la voiture.

Elle sassoit avec fracas, claquant les portes. Elle est outrée que, au lieu dun «accueil familial», ils terminent par une dispute.

On part, Pierre! crietelle depuis la voiture.On ne nous apprécie pas ici!

Pierre se tourne vers Antoine et Élodie. Il voulait dire quelque chose, mais il agite simplement la main, balayant les reproches, et se précipite vers la voiture.

Il claque le coffre, sassoit en colère au volant. Son visage se déforme de rage, ses yeux mêlent surprise et ressentiment, comme si le monde lavait trahi.

Il lance par-dessus son épaule:

Prenez vos gâteaux! en fermant la portière.On ne reviendra plus jamais!

Quand la voiture disparaît au détour du chemin, Élodie et Antoine restent sur le perron. Un soulagement les envahit, mêlé à la fatigue des émotions vives.

Antoine pousse un grand soupir et sassied sur la marche.

Lexpérience est coûteuse, mais elle sert, ditil, regardant sa femme avec compréhension.Les glandeurs ne reviendront plus.

Élodie acquiesce, réalisant que la leçon était bien utile.

Le soir, ils parcourent le terrain, évaluant le travail qui reste à faire. La clôture nécessite toujours des réparations, les fraises attendent dêtre désherbées, le foin nest pas encore coupé.

Ils marchent lentement le long du chemin, écoutant les bruits nocturnes du jardin. Élodie se surprend à penser que la fatigue du labeur est plus douce que celle provoquée par larrogance dautrui.

Le crépuscule les trouve dans le sauna, dégustant un thé à la confiture de framboises celui que Pierre demandait si obstinément. Ils contemplent le lac, et Élodie ressent que leur petit chalet redevient leur havre paisible.

Dorénavant, nous ninviterons que ceux qui arrivent avec une pelle, pas avec un téléphone, déclaretelle, et ils rient tous les deux, comprenant que le plus important dans la vie reste lentraide et le respect.

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