– Pas de souci, Pierre ! Ne sois pas triste ! Au moins, tu as fêté le Nouvel An avec éclat !

**Journal de Laurent15janvier**

Ce matin, le cœur lourd, je suis descendu du quai de la gare de Lyon, jai traversé la place de la gare et je me suis dirigé vers larrêt de bus, sans même prévenir ma femme: Élodie, que je devais rejoindre aujourdhui.

Lambiance était morose parce que je venais de finir une dispute avec Élodie. Elle ne cesse de me reprocher dêtre égoïste et détaché. Mais pourquoi? Javais même tenté de la souhaiter la bonne année, et elle a coupé le téléphone. Jai senti la blessure. Pendant trois jours, je lai rappelée en vain; elle ne répondait jamais. Finalement, frustré, jai arrêté dappeler.

En plus, elle na même pas daigné saluer mes parents ni ma sœur, sans parler de moi. Jallais le lui dire dès le premier instant où je mettrais les pieds chez elle. Elle nest pas la seule à être en faute; elle devra répondre de ses agissements. Comme on dit, «la meilleure défense, cest lattaque».

Jai repris courage et, en entrant dans limmeuble, je me sentais presque en guerre. Lappartement était dune quiétude oppressante.

«Eh! Qui est là? Élodie, je suis rentré!», ai-je lancé, sans obtenir de réponse. Jai fouillé la cuisinesilence. Le salon, la chambreaucune trace delle. Tout ce qui nous appartenait avait disparu: le berceau près du mur, le meuble à langer, la poussette que ses parents lui avaient offerte. Le placard où elle rangeait ses vêtements était vide.

«Questce quelle a bien pu faire? Me laisser?», me suisje demandé. Jai appelé sa mère, pas de réponse. Puis la voisine, Katia, amie dÉlodie, toujours aussi silencieuse. Jai finalement réussi à joindre Michel, le mari de Katia.

«Salut, Michel! Passe le combiné à Katia, je narrive pas à la joindre,» aije demandé.

«Katia est à la campagne avec son bébé, on a eu des problèmes de réseau pendant les fêtes,» ma-t-il expliqué.

«Je suis rentré hier parce que je devais prendre mon service ce soir. Elle est encore en repos,» a-t-il ajouté.

«Pourquoi tu cherches Katia?»

«Parce que jai besoin de savoir où est ma petite Élodie. Je viens de la part de mes parents, et il ny a rien de nos affaires dans lappartement,» aije expliqué.

«Ta femme était censée devenir maman bientôt; tu es parti en vacances pendant quelle était seule?» sest incrusté Michel, surpris.

«Elle na pas voulu partir. On lui avait fixé la date daccouchement du 10 au 11janvier, elle aurait pu se rendre à lhôpital à temps,» aije répliqué.

«Félicitations, mon vieux, tu es vraiment un», a-t-il ricanné.

«Pourquoi?»

«Parce que tu vas probablement finir célibataire. Appelle lhôpital, elle doit être là,» ma conseillé Michel.

Il y a dix jours, ma mère mavait téléphoné, incrédule.

«Laurent, pourquoi rester à la maison pendant les fêtes? Élodie ne veut pas voyager, tu viens tout seul. Son terme est dans deux semaines, tu seras à temps pour revenir. Tout le monde sera présent: ma tante Véronique, mon oncle Serge, Nathalie et Victor, Olga et Paul, mon père, Vicky et Gleb.»

«Vicky a réservé un chalet en forêt du 30décembre au 2janvier. Le 31, il y aura un banquet avec des artistes. Jai déjà payé pour toi, tu rendras largent plus tard. Tu resteras chez nous jusquà Noël, puis tu repartiras le 8janvier, juste avant la date prévue dÉlodie.»

Élodie na pas voulu partir.

«Je pourrais être prise à tout moment, imagine: tout le monde samuse et, soudain, jai le travail. Le chalet est loin, lambulance arrivera à temps?»

«Non, je ne vais nulle part,» aije insisté.

Ma mère a conclu: «Les femmes aujourdhui comptent la maladie comme un exploit, la naissance comme un triomphe. Elles ont tout géré, même en congé maternité.»

Je comprenais quelle avait raison sur certains points, mais jimaginais la nuit du 31janvier en solitaire: juste nous deux à la table, un repas frugal, Élodie refusant de cuisiner. Lidée me pesait. Tous nos proches seraient au restaurant, chantant, dansant, festoyant.

Je suis donc parti seul.

Le chalet était vraiment animé. Vers minuit, je suis sorti du salon, le hall était vide, jai voulu appeler Élodie, mais elle na pas répondu.

«Pas grave, je suis vexé, mais cest elle qui a tout gâché. Elle aurait pu être ici, samuser avec nous,» me suisje dit.

Le lendemain, ma mère ma reproché à ma bellefille:

«Élodie na même pas appelé pour nous souhaiter la bonne année, elle ta laissé tomber, mon fils.»

Je me suis senti incompris, mais je savais ce quest une vraie famille: nous, tous ensemble, et elle, seule.

Cette nuit de NouvelAn, elle ne pensait quà moi, jamais à ses beauxparents ni à la foule. Ses parents, apprenant quelle était seule, lont invitée chez eux. Aucun grand repas nétait prévu. Son frère, qui travaille à Paris dans une usine en continu, navait pas de weekend prolongé, alors les parents ont prévu de fêter en duo.

Le 31, à 21h, alors quils dressaient la table, Élodie a été prise dune crise. On a appelé lambulance. Sa mère la emmenée à lhôpital, son père les a suivis en voiture.

Élodie a fini le NouvelAn à la maternité, ses parents dans le hall de lunité. Elle est devenue maman

Je me suis rappelé le conseil de Michel et jai appelé lhôpital.

«Lunité néonatale? Elle est sortie hier,» ma répondu le standard.

«Sortie? Mais il y a déjà un bébé?»

«Oui, le 1janvier, à 00h30.»

«Qui la récupérée?»

«Un jeune monsieur, nous ne consignons pas ce détail dans le registre.»

Jai compris que seuls les parents pouvaient la récupérer; ils devaient donc être là avec le bébé. Jai acheté un bouquet de roses et je me suis rendu chez eux.

La porte sest ouverte, cétait le beaupère.

«Oui,?»

«Bonjour, je suis venu voir Élodie,» aije dit.

«Et pourquoi?» a demandé le père.

«Je suis son mari,» aije répondu.

«Élodie!» a crié le beaupère. «Il y a un type qui prétend être ton mari. Tu veux le voir?»

«Non, laissele entrer,» a répondu Élodie depuis lintérieur.

Le beaupère a haussé les épaules: «Pas la peine. Au revoir, jeune homme!» et il a refermé la porte.

Après quelques minutes, la bellemère a ouvert. Grande, robuste, voix forte, elle ma dabord intimidé.

«Tu nas rien compris?»

«Laissezmoi passer,» aije tenté, «jai le droit»

Avant que je ne termine, elle a arraché le bouquet des mains du mari et ma lancé plusieurs coups de tige.

«Tu vas voir ce que tu as le droit de faire, un avocat te le dira! Et ne rappelle plus; mon petitenfant dort,» a-t-elle conclu, jetant les roses à mes pieds et refermant la porte.

Je suis rentré chez moi, les roses magnifiques mais épineuses serrées entre mes doigts.

De retour, jai dabord appelé ma mère.

«Tu imagines, ils ne mont même pas laissé entrer, je nai même pas pu voir le bébé.»

«Ne tinquiète pas, Laurent. Élodie reviendra bientôt, bébé en bras, où quelle aille. Ne lappelle pas, nenvoie pas dargent. Laisse ses parents nourrir le petit, ça passera en une ou deux semaines. Reposetoi, demain tu reprends le travail.»

Jai suivi son conseil: jai mangé des gnocchis achetés au supermarché et je me suis couché.

Je dormis paisiblement, sans savoir que ce serait ma dernière nuit dans cet appartement.

Le lendemain, au boulot, jai trouvé toutes mes affaires emballées dans des cartons et des sacs noirs, empilés dans le hall. Jai sonné. La porte sest ouverte sur la bellemère qui possédait cet appartement de deux pièces où nous vivions.

«Alors, mon gendre, tu te souviens de ladresse de ton dortoir, ou tu as besoin dun rappel? Fais tes valises, la femme de ménage videra tout demain.»

Je nai eu dautre choix que de déménager dans un studio étudiant. Le juge avait prononcé notre séparation. Fatigué de la vie en résidence, je voulais louer un appartement, mais quand jai reçu mon salaire, on ma prélevé lallocation paternelle et 5000 dentretien pour mon exfemme. Il ne restait plus grandchose.

«Sois plus économe! Tu dois encore économiser pour ton propre logement,» ma répété Michel. «Ne ten fais pas, Laurent! Ne te décourage pas, tu as fêté le NouvelAn en beauté!»

Élodie a vécu trois ans chez ses parents, qui lont aidée avec le petit Sacha. Lappartement était alors loué. Quand elle a repris le travail, ils sont repartis avec Sacha dans leur propre logement, et après les rénovations, il ny avait plus aucune trace de moi ni de ma famille.

Quel jugement avezvous du comportement de Laurent? Partagez vos réflexions.

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