Voilà quarante ans que nous vivons sous le même toit, et à soixante-trois ans, tu décides soudain de tout changer ?
Geneviève était installée dans son fauteuil préféré, contemplant la rue parisienne à travers la fenêtre, cherchant à chasser la tempête du jour. Quelques heures plus tôt, elle préparait le dîner dans lattente fébrile du retour dÉtienne, parti taquiner le brochet sur la Seine. Il était revenu, non pas avec du poisson, mais avec des mots quil ruminait depuis des mois.
Je veux divorcer, et jespère que tu comprendras, murmura Étienne, fuyant son regard. Les filles sont grandes, elles saisiront la situation. Les petits-enfants nont rien à voir là-dedans. Nous pouvons tirer notre révérence dans la paix.
Quarante ans à sendormir ensemble, à bâtir notre quotidien et cest maintenant, passé la soixantaine, que tu décides de tout plaquer ? Je mérite de savoir ce qui mattend.
Tu garderas lappartement à Lyon, jirai minstaller à la maison de campagne dans le Beaujolais, expliqua-t-il, visiblement tout calculé davance. Il ny a rien à diviser, tout reviendra de toute façon aux filles.
Comment sappelle-t-elle ? demanda Geneviève, à moitié résignée.
Étienne rougit, commença à rassembler des affaires, faisant semblant de navoir rien entendu. Ce silence confirma à Geneviève lexistence de lautre femme. Jamais elle naurait imaginé que, vieillissante, elle se retrouverait seule, le mari envolé vers une autre.
Peut-être quavec le temps tout sarrangera murmura plus tard Claire et Perrine, leurs filles. Ne tarrête pas à la décision de papa.
Plus rien ne changera, souffla Geneviève. Je vais finir ma vie ainsi, il me reste à me réjouir de votre bonheur.
Claire et Perrine allèrent à la campagne confronter leur père. Elles revinrent abattues, taisant à leur mère la vérité et se mirent, étrangement, à vanter les bienfaits de la solitude : la liberté, labsence de tâches supplémentaires. Geneviève comprit, mais ne posa plus de questions, tentant simplement de survivre. Ce nétait guère facile : famille et voisins simmisçaient, posant des questions, chuchotant derrière son dos.
Enfin, vivre ensemble quarante ans, et puis le mari qui senfuit vers une autre à la retraite, commentaient les voisines, un peu crûment. Elle est plus jeune ou mieux nantie, cette nouvelle ?
Geneviève ne savait jamais quoi répondre. Elle se surprenait de plus en plus à rêver de croiser sa rivale, à vouloir lobserver. Prévoyant ce moment, elle se rendit à la maison de campagne sous prétexte de récupérer des bocaux de confiture. Sans prévenir Étienne, elle tomba nez à nez avec lautre femme.
Étienne, pourquoi tu ne mavais pas dit que ton ex viendrait nous déranger ? râla la femme au maquillage outrancier. Je pensais que tout était réglé, elle na rien à faire ici.
Tu mas vraiment quittée pour ça ? demanda Geneviève, braquant son regard sur la dame effrontée.
Tu vas la laisser minsulter sans rien dire ? cria la femme. Jai à peine quelques années de moins, mais je fais bien plus jeune quelle !
Si elle croit vraiment quun peu de mascara la rend irrésistible à son âge soupira Geneviève, cherchant le regard embrouillé dÉtienne.
Sur le chemin de retour vers larrêt du bus, Geneviève entendait encore la voix perçante de la Barbie vieillissante, tentant de ne pas fondre en larmes. Chez elle, elle craqua et appela sa sœur aînée.
Allez, ça va aller, lui disait Brigitte en préparant du thé à la menthe. Après tout, la nouvelle femme dÉtienne na rien de charmant, ni dintelligent.
Peut-être quelle a raison : je ressemble à une vieille, moi doutait Geneviève.
Tu es splendide à ton âge, affirmait Brigitte. Mais franchement, passé soixante, qui shabille en leggings léopard ou en mini-jupe ? Une femme est belle à tout âge, si elle reste digne et shabille avec élégance.
Geneviève se contempla dans le miroir, admettant que sa sœur navait pas tort. Elle était en bonne forme, sa garde-robe était raffinée, ses filles lui offraient régulièrement de nouveaux produits de beauté. Jamais elle navait été vulgaire, ni voulait ressembler à un perroquet ; se comporter, comme la maîtresse dÉtienne, lui était impensable.
Et puis voilà, ajouta Brigitte. Maintenant que tu es libre, profite ! Les filles sont autonomes, il y a tant de choses à découvrir, des spectacles, des expositions Je refuse de te laisser sombrer.
Brigitte tint parole, entraînant sa sœur au théâtre, à des concerts, dans de longues promenades sur les quais du Rhône. Rapidement, un cercle damis de leur âge se forma, dont faisait partie un monsieur très attentionné envers Geneviève, quelle remit gentiment à sa place.
On dit que tu sors en boîte, que tu as des amis, peut-être même quun jour tu te remarieras ? la taquina Étienne, lors dun hasard au supermarché.
Que fais-tu là aussi loin de la campagne, ta nouvelle compagne ne cuisine pas ? répliqua Geneviève.
Jai toujours fait mes courses ici cest difficile de changer les habitudes à notre âge, maugréa Étienne.
Geneviève coupa court, alléguant un impératif, et partit sans un mot de plus. Étienne aurait voulu la retenir, lui dire combien il regrettait son choix. Toute sa vie, il avait été aux côtés de sa femme et de ses filles, jusquà ce que Lucienne, exubérante et hautaine, lentraîne dans sa danse folle.
Au début tout paraissait vivant, palpitant. Puis Étienne découvrit que Lucienne détestait les tâches du quotidien, vivait de futilités et de commérages, ne trouvait son bonheur que dans les soirées bruyantes.
De plus en plus, il rêvait de revenir auprès de Geneviève. Leur entrevue ne fit quexacerber ce désir : elle ne criait pas, ne le harcelait pas, tentait simplement de survivre avec dignité. Il naurait jamais pensé que la paix, le cocon, la subtilité de leur vie commune lui manqueraient autant.
Tu as encore acheté des abricots, alors que je voulais des pruneaux ! gronda Lucienne devant les courses. Et ton fromage est trop maigre, tas même oublié la mayonnaise !
Avant, Geneviève soccupait de tout ça, ou on faisait ensemble. Tu voudrais que je gère tout, seul ? sindigna Étienne.
Tu nas pas fini de me comparer à ton ex ? rugit Lucienne. Tu regrettes de lavoir quittée ?
Et elle avait raison : Étienne regrettait. Mais il savait aussi quaucun mot ne changerait rien. Geneviève ne lui avait rien fait de mal, elle avait simplement été elle-même, tandis quil, accablé par le remords, aspirait à son pardon quil savait impossible.
Depuis, il habitait sa maison dans le Beaujolais, Geneviève gardait son appartement lyonnais, entourée de ses filles, ses petits-enfants, de ses sorties au théâtre et de ses promenades. Il nétait désormais plus quun souvenir dans sa vie.
Un soir, Étienne tenta de lappeler chaque dispute avec Lucienne réveillait ce besoin irrésistible. Après la dernière scène, il osa se présenter au seuil de lappartement.
Tu viens chercher quelque chose ? demanda Geneviève, sans linviter à entrer.
Je voulais discuter, tu as un moment ? balbutia Étienne, attiré par le parfum du clafoutis.
Je nai ni le temps, ni lénergie, ni lenvie, répliqua-t-elle calmement. Prends ce que tu veux, je reçois des amis.
Il navait rien à emporter, des mots plein la tête, mais aucun ne sortit. Il rentra à la campagne, se prépara un dîner minable, alors que Lucienne faisait ses mondanités dans le village. Quand elle rentra riant aux éclats, troublée Étienne comprit quil devait lui laisser un peu de temps pour faire ses valises.
Après la dispute, il pensa à rappeler Geneviève pour tout lui expliquer puis renonça. Il connaissait trop bien sa femme pour espérer. Il rêvait pourtant dun jour revenir, demander son pardon, même sans renouer la vie commune. Il savait bien : la blessure était trop profonde, jamais Geneviève ne lui ouvrirait à nouveau son cœur.
Désormais, il vivait sa solitude en Beaujolais. Geneviève menait une vie paisible à Lyon, entourée de ses enfants, de ses amis fidèles et de sa renaissance culturelle. Et dans cette histoire, il ny avait plus de place pour le regret dÉtienne.