Allô, Véronique ? Viensplusvite, il se passe quelque chose la voix de mon père, tremblante et suppliant, fit lever les yeux de la jeune femme qui, en haussant les épaules, demanda ce qui se tramait exactement.
Cest le voisin du dessous qui a monté une sacrée soirée. Il hurlait quil allait me tuer, elle criait que cétait moi qui le provoquais on entendait des coups et des cris au combiné. Ils brisent la porte, Véronique! Ils vont me ils vont me !
Quand ils vont te te tuer, alors appelle. Tas besoin dune leçon? Baisse le rebord de la porte avec un petit tabouret, comme ça ils nouvriront pas dun coup.
Tu te crois où
Comme on ma élevé, mon petit, comme on ma élevé. Mais si je ne te plais plus, tu peux aller rejoindre ton cher petit fils et le laisser prendre soin de toi, lui qui réalisera tes désirs, lança Véronique dune voix moqueuse.
Ils raccrochèrent avant quelle nait le temps dajouter un mot de plus. Et elle aurait trouvé dautres phrases, aucun doute làdessus.
Véronique avait grandi dans une famille que lon qualifierait de modeste, sans que personne ne linscrive sur aucune liste de prestations. Sa mère était morte lorsquelle était encore bébé, et son père, Oleg Durand, avait repris toutes les fonctions parentales.
La famille semblait ordinaire, à quelques détails près. Il y avait, cependant, quelques « squelettes » bien cachés dans le placard. Comment appeler les squelettes au féminin ? Des secrets de famille, entre autres.
Lun de ces secrets était la grandmère de Véronique et la mère de son père, Madeleine Durand. Madeleine, à qui on avait donné le prénom de leur arrièregrandmère, était une femme au caractère très particulier.
À lœil de Véronique, cétait une vieille gougère prétentieuse, mais les jeunes filles nutilisent pas ce vocabulaire, alors elle la décrivait comme « particulière ».
Sa particularité résidait dans le fait quelle, une fois arrivée à la retraite, faisait semblant davoir atteint la phase finale de la démence, sans aucun diagnostic officiel. Elle restait au lit, faisait ses besoins sans se lever, et, lorsque les circonstances lexigeaient, laissait le tout sétaler contre le mur adjacent. Elle se vexait profondément quand les proches tapaient ce mur avec du carrelage pour le nettoyer plus facilement, et lui mettaient du tissu sous le drap.
Côté repas, la grandmère naimait que la viande, le poisson et, bien sûr, les sucreries. Pas ces « gâteaux » bon marché que les retraités de lépoque de Véronique achetaient pour le thé, mais du vrai chocolat belge, qui coûtait cher. Heureusement que le père de Véronique gagnait bien sa vie: pas des millions, mais un bon ouvrier du métal ne restait jamais à sec, même dans les pires moments. Tout cet argent, cependant, finissait dans les poches de la vieille mère, pour satisfaire tous ses caprices.
Ils habitaient une petite maison à la périphérie de Lyon, une chambre à quatre pièces partagée de la façon suivante: la grandmère prenait une pièce, Oleg et Véronique en occupaient une autre, et les deux pièces restantes étaient louées à des migrants algériens et à un couple de Français ordinaires.
Le quartier était peuplé de gens qui aimaient boire et faire du bruit. Après les verres, ils allaient soit régler leurs comptes avec les voisins, soit bavarder. Personne nosait approcher la grandmère, car un jour elle avait été la cible dune attaque terrible, et depuis ils redoutaient de franchir le seuil de sa porte.
En revanche, la petite Véronique était souvent harcelée. Elle navait pas denfants (grâce au ciel), et les hommes ivres, après leurs coups de tête, cherchaient à serrer un gosse qui nétait pas le leur. Quand Véronique devint plus âgée et commença à refuser les invitations de sa tante Nadia, certains la giflaient ou la pinçaient. Son père, à qui elle confiait ces abus, se contentait de lui dire de ne pas sortir dans le couloir pour éviter les ennuis, de boucher la porte avec un tabouret et de rester à la télé jusquà son retour du travail.
Un jour, en essayant de se débarrasser du vieux pot de fleurs «Papa aime», celuici tomba sur sa tête. Ce fut douloureux, mais rien comparé aux ennuis que lui causait la grandmère. Les voisins ne buvaient pas quotidiennement, ils étaient normaux, et il y avait toujours à manger.
Véronique en était irritée: son père achetait à la grandmère les meilleurs produits, tandis quelle, sa fille, survivait avec des pâtes et les saucisses les moins chères. Mais comme tout le voisinage vivait dans des conditions similaires, elle nen fit jamais grand cas durant son enfance.
À treize ans, son père décida de se lancer dans une nouvelle vie et fit venir à la maison Marina, une jeune femme qui instaura rapidement ses propres règles. Elle insista pour que le couple OlegMarina occupe la même chambre, sous prétexte que le père ne pouvait pas vivre «avec un enfant qui dort dans le même lit». Elle jugea déplacé que Véronique partage une chambre avec son père, étant donné quil était adulte et quelle nétait plus une petite fille. Elle proposa de la placer dans la chambre de la grandmère.
La vieille Madeleine laccueillit avec joie, mais nimagina pas que le caractère de Véronique, forgé par des bagarres à lécole, la pousserait à menacer la vieille dame dune façon presque théâtrale:
Essaie! Je te fous le visage dans le coussin pendant ton sommeil, et ça ne comptera pas à cause de mon âge.
La grandmère, loin dêtre atteinte de démence, senfuit à la vue de cette menace, ne se plaignant même pas à son père. Le père, quant à lui, continuait à lui offrir des délices, et Marina ne sopposait à rien, car le revenu dOleg augmentait; elle pouvait se payer vêtements, cosmétiques et cafés avec ses amies.
Tu es déjà au lycée? Tu peux arrêter, tu toccuperas de ta mère, gagner ton pain, le père la sermonnait. Véronique répliqua quelle voulait étudier et décrocher un vrai métier, mais il lobligea à quitter le domicile si elle nétait pas satisfaite.
À seize ans, elle falsifia la signature de son père sur les dossiers dinscription au lycée professionnel. Elle étudia avec sérieux pour quaucun enseignant ne demande à ses parents de venir à lécole, et son mensonge resta secret. Elle faisait croire à tout le monde que son père travaillait beaucoup pour soigner la malade grandmère. Elle passait ses nuits à nettoyer les sols du centre commercial pour obtenir un petit complément à sa bourse.
Cest avec son premier salaire quelle goûta enfin le chocolat belge qui lui avait été interdit jusque là. Après le lycée, elle se lança dans une carrière en comptabilité et analyse. Contre toute attente, ces domaines devinrent sa vocation, et en plus de vingt ans elle bâtit une solide réputation et accumula un capital respectable.
Elle se maria, eut un fils et une fille, et réussit tout, comme le diraient les aînés. Elle ne pensa plus jamais à son père. Un an et demi plus tard, il la retrouva, vieux, flétri, au bord du gouffre. Au fil des années, il avait enterré la grandmère, divorcé de Marina, perdu son logement, quil avait autrefois transféré à son fils issu dun second mariage, et son nouveau fils le rejetait, le traitant de «père inutile». Il vint réclamer aide à sa fille.
Véronique laida, mais seulement assez pour ne plus rien devoir au père, ni le bon ni le mauvais. Elle trouva un appartement sans difficulté. Lors de la visite, elle expliqua honnêtement que le logement était hérité de leur mère, que son frère, parfois désorienté, ne voulait pas vendre sa part, et quelle le proposait à prix modique pour pouvoir couvrir lacompte.
Ça me convient, je le prends, déclarat-elle avec enthousiasme.
Vous êtes sûre? Une femme respectable, comment allezvous vivre avec lui
Ce nest pas pour moi, la rassura Véronique. Une semaine plus tard, elle déménagea son père et ses maigres biens dans ce «magnifique» appartement en disant :
Installetoi, cest maintenant ta maison.
Tout ce quelle ressentait était une sombre satisfaction, se délectant des plaintes de son père et de sa colère face à la différence de traitement entre elle et la bellemaman.
Sa mère, désormais décédée, était la femme à qui elle appelait dès la première sonnerie (cétait rare, contrairement à la grandmère cauchemardesque de son enfance, qui jamais nabusait du temps et de largent des proches). Elle lui offrait des cadeaux coûteux pour son anniversaire, et même un voyage à létranger dune semaine avec son mari pour se détendre.
Je tai élevé, Véronique, je tai éduquée du mieux que je pouvais, lui rappelait le père.
Et moi je te soutiens maintenant, papa, comme je sais le faire. Voilà les pâtes grises que tu me donnais pendant que ta femme se régalait de jambon, voilà les vieux vêtements que tu me filais, et les saucisses «prix rouge» en promo, parce que jai pensé à toi, tu vois comme je suis attentionnée?
Tu as encore ta retraite, tu peux te faire plaisir comme bon te semble.
Tu es ingrate, soupira le père, le regard morose fixé sur les paquets de saucisses.
Il ne se hâta pas de les lui lancer. Il comprenait que, sil exprimait son ressentiment comme dans son enfance, il ne resterait plus rien, ni même ce coin de vie que sa fille, mêlant pitié et vengeance, lui avait offert.
Je suis reconnaissante, papa. Je te rends le double, je te remercie pour tout, répliqua Véronique.
Ses connaissances lui disaient quelle était trop bonne envers cet homme perfide, quelle aurait dû le laisser à la rue. Mais elle ne voulait pas la mort de son père; il ne lavait pas livrée à lorphelinat, il avait au moins pris soin delle. Elle le traitait donc comme elle lavait toujours fait.
Elle savait désormais que lamour et la sollicitude sont des ressources rares, que tout le monde nen bénéficie pas. Cest une leçon quelle avait apprise dès lenfance et quelle mettait désormais en pratique.