Maman a bloqué mon numéro mardi après-midi. Dun coup, au lieu des tonalités habituelles, jai entendu la voix froide du répondeur : « Ce numéro nest pas disponible. » Ce nétait pas un de ces enseignements tirés des livres de psychologie. Cétait son désespoir. Elle en avait juste assez découter, chaque mois, mon sempiternel « tu pourrais menvoyer un peu, juste de quoi tenir jusquà lundi ».
J’ai vingt-deux ans, persuadé que la vie me devait quelque chose. Travailler pour un salaire banal ne me tentait pas. Jattendais « la grande opportunité » et, en attendant, je survivais grâce aux virements de maman. Largent disparaissait dans des futilités : jeux, sorties, livraison de repas, car cuisiner moi-même me semblait trop fastidieux.
Quand le propriétaire de mon studio à Nantes a compris quil ne serait pas payé, il ma gentiment mis dehors. Il ne me restait qu’une vieille Peugeot 206 à mes parents et Gaston, mon braque français. Ce chien restait mon compagnon fidèle, celui qui attendait patiemment mon retour de mes soirées sans fin.
La première nuit dans la voiture, je pensais encore que tout ça serait temporaire. À la troisième nuit, les réserves de nourriture étaient épuisées. Javais seulement quelques pièces dans la poche. Pour moi, jai acheté des nouilles instantanées, pour Gaston, le premier sac de croquettes bon marché trouvé au kiosque du coin. Le matin, Gaston ne pouvait plus se relever. Son organisme, habitué à une alimentation spécifique, a lâché. Il restait allongé sur la banquette arrière, respirant lourdement, me regardant dun air si triste, comme sil me disait adieu. Les braques français sont fragiles côté digestion, et moi, comme le dernier des égoïstes, javais économisé sur sa nourriture, semaine après semaine.
Je suis parti chez maman à Angers. Je voulais juste monter, quon nous nourrisse et quon nous réchauffe. Mais la serrure avait été changée. Jai appelé sous la fenêtre rien. Jai envoyé des messages aucune réponse.
Je me suis assis sur le trottoir, totalement désemparé. La voisine du premier étage est venue me tendre un paquet.
Claire ma demandé de te le donner.
Dans le paquet, il y avait la nourriture spécialisée et des médicaments pour Gaston. Pas un centime, pas un mot. Juste ce geste : elle sinquiétait pour le chien, mais avec moi, elle navait plus rien à dire.
Jai voulu emmener Gaston chez le vétérinaire mais la voiture ma lâché au moment crucial : la batterie était morte. Pas dargent pour un taxi, pas de proches à appeler. La clinique était à plusieurs quartiers de là.
Jai pris Gaston dans les bras. Trente kilos. Ce nétait pas une scène de cinéma, loin de là. Je suffoquais, transpirais, jai dû marrêter plusieurs fois tellement mes jambes fléchissaient. Les passants me contournaient comme un SDF. À larrivée devant la clinique, je me suis effondré sur un banc, Gaston sur mes genoux.
Le vétérinaire, que je connaissais grâce à mon père, a examiné Gaston puis ma fixé intensément :
Tu las porté jusque-là ?
La voiture ne démarrait pas, ai-je murmuré, à peine audible.
Tu cherches du boulot ? Mon cousin à la ferraille de Saint-Pierre cherche des manutentionnaires. Ce nest pas le paradis, mais cest honnête. Si tu veux, tu ten sors. Sinon, je garde Gaston pour quil ait une vraie chance.
Jai accepté ce travail. Pas par héroïsme, mais parce que jai réellement eu peur. Jai bossé en entrepôt jusquau bout de la nuit, jai appris le dur métier, dormi dans la voiture, jusquà avoir de quoi payer la première location de chambre en foyer.
Ma vie a changé. Cet insouciant jeune homme avait disparu. Dans le miroir, cest un homme épuisé, mais tranquille, aux mains abîmées par le travail, qui me regardait. Javais enfin compris la valeur de chaque euro.
Après six mois, je suis revenu voir maman. Pas pour demander quoi que ce soit. Je suis entré, jai posé de largent sur le buffet et jai enfin réparé le robinet de la cuisine et la porte de la chambre, travaux que je repoussais depuis des années.
Elle était là, à côté de moi, sans reproche. Elle est venue, a posé sa main sur mon épaule. Pour la première fois depuis longtemps, je me sentais un homme, pas juste le fils à maman.
Elle ma bloqué, non par manque damour, mais parce quil lui était douloureux de voir ma faiblesse. Parfois, il faut traverser toute la ville, le chien dans les bras, pour comprendre que personne ne vivra ta vie à ta place.