Jean-Baptiste Lambert se réveilla ce matin-là
La journée sannonçait plutôt bien, à vrai dire. Atteindre cent dix-huit ans, cest déjà, chaque aube, une victoire sur le temps.
Avant toute chose, venait linspection générale : il déplia son œil gauche en état, puis le droit un peu voilé.
Un rinçage, quelques gouttes et le tour était joué.
Il plia les membres encore souples, enduisit dhuile ceux qui grinçaient et tiraillaient.
Il testa la marche avant et arrière, fit craquer sa nuque dans une symphonie osseuse rassurante.
Satisfait de cet état des lieux, il exécuta deux petits pas chassés, trois tapes sur la poitrine, prêt à conquérir ce nouveau jour.
À huit heures pile, comme le veut la tradition, il reçut lappel de la Caisse Nationale dAssurance Retraite :
« Bonjour, Ludivine ! », lança-t-il dune voix éraillée mais joyeuse à la standardiste.
« Bonjour à vous, Monsieur Lambert » répondit Ludivine dune voix aussi grise que Paris sous la pluie. « Alors, comment allez-vous ? »
« On ne peut pas se plaindre ! » fit-il mine de sourire, malgré le téléphone.
« Quel dommage, Monsieur Lambert, voilà que vous me valez mon cinquième avertissement de lannée ! Cela fait trente ans aujourdhui que vous avez quitté la complémentaire pour la retraite dÉtat ! »
« Veuillez mexcuser On ma dit quil y avait une revalorisation ce mois-ci ? »
« Oui une augmentation » soupira-t-elle, avec la mélancolie dArletty dans un vieux film noir. « Et vous nauriez pas un petit emploi sur le côté, par hasard ? »
« Hélas non. Jai largement de quoi vivre »
« Fatale nouvelle Bonne » Mais Ludivine coupa court et raccrocha, comme accablée.
Neuf heures sonnèrent, cétait lheure du petit-déjeuner avec Raphaël, son arrière-arrière-petit-fils. Il ne vivait pas là, mais pénétrait comme chez lui, tournant la clé dans la serrure. Il commençait son rituel : mesurer la cuisine, le couloir, parfois la salle de bains, griffonnant ensuite des plans de meubles, faisant des calculs de matériaux, évaluant les devis.
Aujourdhui, il avait oublié son mètre ruban.
« Prends celui sur le buffet, cest celui de ton grand-père », plaisanta Jean-Baptiste, un brin nostalgique, en infusant le thé.
Le jeune homme haussa les épaules et se mit à manger lomelette réputée du vieux.
À dix heures, le centenaire descendit fumer devant limmeuble.
« Eh, Lambert, tu fumes encore à ton âge ? Tu sais bien que cest mauvais ! » lança le voisin, goguenard, avant de sinterrompre devant le contraste frappant de ce patriarche imperturbable, fumant depuis les années daprès-guerre où dautres navaient pas survécu à tant de dangers.
« Nous, on va à Paris aujourdhui. »
« Pour faire quoi, là-bas ? »
« On va prendre le métro, marcher sur la place de la Concorde et aller voir Napoléon aux Invalides, tant quil y est encore ! »
« Bah, quy a-t-il à voir ? Napoléon reste Napoléon »
« Tu las déjà vu en vrai, toi ? »
« Bien sûr, il est passé par mon village une fois. »
« Dans un cercueil ? »
« Mais non, en calèche. »
« Dis donc, tas quel âge au juste, Lambert ? »
« Dix-huit ans depuis cette nuit ! » mâchonna-t-il, un sourire aux lèvres.
« Sacré bonhomme »
« Oui, jentame mon deuxième siècle. »
« Bon anniversaire, alors ! »
« Merci ! » Jean-Baptiste rentra chez lui, son pas traînant.
À onze heures, le directeur dOrange lappela en personne, implorant quil change enfin doffre de téléphonie : le forfait de Jean-Baptiste nexistait plus que pour lui, et il coûtait désormais de largent à lopérateur, qui se retrouvait à lui verser vingt centimes chaque mois.
À dix-sept heures, il se rendit à lhypermarché. Le jour de son anniversaire, on lui accordait une remise correspondant à son âge. Jean-Baptiste mit dans son panier un gâteau, un kilo de bananes et un téléviseur grand écran. Avec le surplus de monnaie, il soffrit le luxe dun taxi et de deux déménageurs.
À dix-neuf heures, la morgue lappela pour le supplier de venir enfin récupérer sa police dassurance obsèques et, accessoirement, ses chaussons.
À vingt heures, la famille et les amis étaient là. Il dressa la table, alluma le nouveau téléviseur, servit un Brouilly millésimé.
Les toasts étaient brefs, les convives désemparés face à ce centenaire indépassable ; on se levait tour à tour, murmurant des vœux incertains.
À vingt-deux heures, la police sonna : priant de bien vouloir respecter le silence, car des personnes âgées habitaient lappartement mitoyen. Lhôte ouvrit la porte, provoquant chez les forces de lordre un trouble profond à la vue de limprobable vétéran.
Jean-Baptiste ne gagna sa chambre que vers minuit. Les derniers invités étaient repartis, certains vers leurs domiciles, dautres vers les urgences. Souriant à lombre, il glissa sous loreiller sa bague en or magique, héritée de sa femme partie bien avant lui, où était gravé en minuscules lettres : « Vis pour nous deux. »
Et cest ce quil faisait, jour après jour.