«Je sais tout sur tes aventures», déclara sa femme. Victor sentit un frisson glacé le traverser. No…

Je sais tout de tes escapades, a dit sa femme.

François a senti tout son corps se glacer.

Non, il na pas sursauté. Il na même pas blêmi, mais à lintérieur, il sentait son cœur se serrer en boule, pareil à un vieux papier quon froisse avant de jeter. Il sest figé, tout simplement.

Claire était debout devant sa gazinière, en train de mélanger quelque chose dans sa cocotte. Cétait une scène banale dos tourné, tablier à pois, parfum doignons caramélisés. Une image de chez soi, chaleureuse sauf que sa voix, elle, nétait plus du tout la sienne. Cétait la voix quon entend à la radio, froide et sûre delle.

Un court instant, François sest demandé sil avait bien entendu. Peut-être quelle parlait de cornichons ? Ou du voisin du dessus qui vend sa voiture ? Mais non. Rien à voir.

Je parle de toutes tes aventures, a répété Claire, toujours sans se retourner.

Cette fois, cétait le vrai frisson. Parce que dans sa voix, il ny avait pas ni cris, ni pleurs, ni même de reproches. Rien de ce qui le terrifiait dhabitude : pas de vaisselle cassée, pas de larmes, pas de drames. Juste une simple constatation. Comme si elle venait dannoncer quil ny avait plus de lait.

François avait vécu cinquante-deux ans, dont vingt-huit avec cette femme. Il la connaissait comme personne : la tâche de naissance sur son épaule gauche, la grimace quelle faisait en goûtant la soupe, son soupir du matin Mais ce ton-là, jamais il ne lavait entendu.

Claire a-t-il essayé, la gorge nouée.

Il a toussé, tenté encore une fois :

Claire, tu parles de quoi ?

Elle sest retournée. Elle la regardé longtemps, vraiment longuement, comme si elle le voyait pour la première fois. Ou plutôt comme si elle regardait une vieille photo totalement effacée.

Par exemple, de Corinne, de ta compta. 2018, ça te dit quelque chose ?

François a cru que le sol seffondrait sous ses pieds. Non, ce nest pas juste une expression il sest vraiment senti tomber dans le vide.

Bon sang. Corinne ?!

Il narrivait même plus à se souvenir de son visage. Cétait une histoire sans lendemain lors dun pot de départ, non ? Ou après ? Rapide, sans importance. Il sétait juré : plus jamais.

Et de Sophie aussi, celle qui ta abordé à la salle de sport, il y a deux ans.

Il a ouvert la bouche. La refermée.

Et elle, comment est-ce quelle sait pour Sophie ?

Claire a éteint la plaque, détaché son tablier avec soin. Elle la plié soigneusement, sest assise à table.

Tu veux savoir comment jai su ? Ou tu préfères comprendre pourquoi je nai rien dit ?

François ne répondait pas. Pas parce quil ne voulait pas, mais simplement parce quil ny arrivait pas.

Tu sais, la première fois que jai compris, ça fait dix ans. Tu tardais au boulot, surtout le vendredi. Tu rentrais joyeux, lœil pétillant. Tu sentais le parfum féminin.

Elle a eu un petit sourire amer.

Je me disais que je devenais parano. Que cétait une collègue avec un nouveau parfum, rien de plus. Je men suis convaincue pendant un mois. Jusquau jour où jai trouvé ce ticket de resto dans la poche de ta veste. Dîner pour deux. Du vin, un dessert. Jamais on ny est allés, toi et moi.

François a voulu dire quelque chose, sortir un bobard, se défendre un peu Mais rien na voulu sortir.

Tu veux savoir ce que jai fait après ? Claire a plongé ses yeux dans les siens. Jai pleuré discrètement dans la salle de bains. Je me suis rafraîchie le visage. Puis jai préparé le dîner et je tai accueilli avec le sourire. Marie, elle avait quinze ans à lépoque, en plein dans ses examens, premier coup de cœur. Je nallais pas la secouer avec ça Pourquoi lui dire que son père

Elle sest tue, a fait glisser doucement sa main sur la table, comme pour en chasser une poussière invisible.

Je me suis dit : ça va passer. Il reviendra, comme tous les hommes, crise de la cinquantaine, passage à vide. Le principal, cest que la famille tienne.

Claire a tenté François.

Non, laisse-moi finir.

Alors il sest tu.

Après, il y en a eu une autre. Puis une autre. Jai arrêté de compter. Ton téléphone, il na jamais été verrouillé. Tu croyais que je ne regardais pas ? Je lisais tes messages. Ces messages idiots : « Tu me manques, mon chaton. », « Tes le meilleur. » Je regardais les photos, toi et elles, enlacés, souriants Sa voix sest enfin brisée. Mais elle a repris sur un souffle.

Je narrêtais pas de me demander : pourquoi je reste ? Pourquoi vivre comme ça, avec quelquun qui ne maime pas ?

Mais je taime ! sest écrié François. Claire, je

Non. Elle la coupé, déterminée. Tu aimes ton confort. Un appartement rangé. Un repas chaud. Tes chemises bien pliées. Une femme qui ne pose pas de questions.

Elle sest levée, est allée vers la fenêtre, regardant la nuit.

Tu sais quand jai pris ma décision ? Le mois dernier. Marie est venue le week-end, on a bu le thé en papotant. Elle ma dit : « Maman, tes bizarre ces derniers temps. Tes ailleurs, tes toute silencieuse. » Et tu sais quoi ? Elle avait raison. Je ne vivais plus vraiment pour moi, ça faisait dix ans que jétais fantôme.

François regardait son dos, tendu, figé, et il a compris : il était en train de la perdre. Pas « risquait de la perdre » non, il la perdait. Là, maintenant.

Je ne veux pas divorcer, a-t-il murmuré, effondré. Claire, sil te plaît

Moi oui, a-t-elle répondu simplement. Les papiers sont déjà déposés. Le rendez-vous au tribunal est dans un mois.

Mais pourquoi ?! Pourquoi maintenant ?! a explosé François.

Claire sest retournée, a plongé longuement ses yeux dans les siens. Elle a souri. Un sourire triste.

Parce que jai réalisé un truc : tu ne mas jamais vraiment trahie, François. On ne peut trahir que quelquun qui compte. Moi, dans ta vie, jétais juste là. Comme lair.

Et cétait vrai.

Il est resté assis sur le canapé, tassé sur lui-même, vieilli dun coup. Claire debout, devant la porte dentrée. Entre eux : vingt-huit ans de mariage, une fille, un appartement où chaque recoin avait leur histoire commune. Et un abîme énorme.

Tu comprends a soufflé François, sans toi, je vais être perdu.

Tu ten sortiras, a-t-elle tranché. On sen sort toujours.

Mais non ! Il sest précipité vers elle. Claire, je vais changer ! Je te jure ! Cest fini tout ça

François, elle la arrêté dun geste. Le problème, cest pas elles. Cest pas ça.

Cest quoi alors ?

Elle a hésité. Elle cherchait les mots, ceux quelle aurait dû dire il y a longtemps, mais quelle nosait pas, ou quelle ne sautorisait pas tout simplement.

Tu sais ce que je ressentais, moi ? A chaque fois que tu revenais de tes aventures avec lune ou lautre je me couchais à côté de toi en me sentant invisible. Tu ne cachais même pas ! Les textos, les chemises avec des traces de rouge, tu étais persuadé que jétais idiote, aveugle.

François a vacillé, comme sous un coup.

Cétait pas mon intention

Pas ton intention ? Elle sest approchée tout près. Ses yeux brillaient, brûlaient. Tu ne pensais juste pas à moi, cest tout. Quest-ce que tu te disais quand tu embrassais une autre ? « Ma femme ne verra rien » ? Ou alors « Quelle importance » ?

Il sest tu.

La vérité était pire que tout.

Il ny pensait pas. Claire faisait partie du décor Il était persuadé quelle ne partirait jamais. Quelle était acquise, comme lair dans la pièce.

Tu rentrais après tes histoires, et pour toi, rien navait changé. La femme était là. La famille, intacte. Tout allait bien.

Elle a détourné la tête.

Mais moi, je nexistais plus dans ton univers.

Il a avancé, a tenté de saisir son épaule, de lenlacer, de la retenir.

Elle sest dégagée.

Non, arrête elle a dit, abattue. Il est trop tard.

Il a saisi ses mains.

Claire, sil te plaît ! Une chance ! Je changerai ! Ce sera différent !

Elle a regardé leurs doigts emmêlés, le visage de François, déformé par la peur. Elle a compris : il avait vraiment peur. Mais pas de la perdre, elle.

Il avait peur dêtre seul.

Tu sais a-t-elle murmuré en reprenant ses affaires, moi aussi jai eu peur. Peur de me retrouver seule. Mais tu sais quoi ?

Elle a pris son sac, ses clés.

Jétais déjà seule. Depuis longtemps. A côté de toi, mais seule.

Et elle est sortie.

Trois semaines ont passé.

François errait dans lappartement vide Claire était partie directement chez leur fille après leur discussion et il faisait défiler son téléphone. Corinne de la compta. Sophie de la salle de sport. Deux, trois prénoms encore toutes celles qui avaient compté un jour ou prétendu laimer.

Il a appelé Sophie.

Elle a coupé court.

Il a envoyé un message à Corinne elle la lu mais na pas répondu.

Les autres même pas lu.

Cest marrant : tant quil avait une femme, ces filles voulaient toutes de lui. Maintenant quil était libre plus personne ne le calculait.

Il sest retrouvé assis sur ce canapé, dans ce grand appartement soudain étranger et pour la première fois en cinquante-deux ans, il sest senti terriblement seul.

Il a repris son téléphone. Cherché « Claire ». Il a fixé lécran longtemps. Ses doigts tremblaient.

Il a commencé à écrire un message. Supprimé. Recommencé. Effacé encore.

Finalement, il a écrit simplement : « Est-ce quon pourrait se voir ? »

Elle a répondu une heure plus tard : « Pour quoi faire ? »

François a réfléchi. Que pouvait-il dire ? « Pardon » ? Trop tard. « Reviens » ? Ridicule. « Jai changé » ? Pas vrai.

Il a envoyé la seule chose vraie :

« Je voudrais recommencer. On pourrait essayer ? »

Les trois petits points sont apparus, ont disparu, puis revenus.

Et la réponse est venue :

« Passe samedi. Chez Marie. Quatorze heures. On parlera. »

François a soufflé.

Il ne savait pas ce qui allait se passer. Si elle lui pardonnerait. Si elle reviendrait. Sil méritait vraiment une seconde chance.

Il a regardé son alliance.

Et pour la première fois depuis bien longtemps, il sest senti prêt à tout recommencer.

Si elle acceptait.

Est-ce que Claire aurait dû fermer les yeux sur les infidélités de François ? Fallait-il tout casser et hurler à la première incartade ? Dis-moi, toi, ce que tu en penses.

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