J’ai été élevée par ma grand-mère, mais aujourd’hui mes parents exigent que je leur verse une pension alimentaire.

Je suis assise dans un train de brume, traversant des villes que je ne reconnais plus. Ma famille habite ailleurs, éparpillée comme des éclats de verre sur la carte de France. Depuis plus de vingt ans, nous nous sommes pas croisés dans la réalité ils sont devenus artistes, chantent dans une chorale dont chaque note semble les éloigner davantage. Leur existence, cest une tournée sans fin, une route floue sous la pluie.

À mes cinq ans, tout a changé. Jai commencé à vivre chez ma grand-mère, une femme à la démarche silencieuse, qui portait toujours ses souvenirs comme des foulards noués autour du cou. Elle disait vouloir adoucir son quotidien avec un enfant près delle, alors nous sommes parties nous installer chez ses cousines à Lyon, puis ailleurs, chaque déménagement ressemblant à un rêve interrompu.

Au début, ma mère Camille et mon père Luc venaient nous voir deux ou trois fois par an, à Noël, parfois en plein été, mais leurs visites se sont raréfiées jusqu’à presque disparaître, comme lencre qui sefface sur les vieilles cartes postales. Leur absence est devenue une routine. Peu à peu, jai arrêté de penser à eux, et les appels ont cessé, silence complet.

Plus tard, étudiante en chirurgie dentaire à Paris, jai épousé Étienne, un camarade de faculté, durant ma troisième année. À présent, ensemble, nous dirigeons une petite clinique dentaire sur le boulevard Saint-Germain et tout va bien, la vie défile comme une brocante de souvenirs, entre les patients et les euros qui saccumulent.

Il y a un an, soudain, Luc et Camille ont refait surface. Ils appelaient la clinique, nayant même pas mon numéro; leur voix résonnait dans lair, pleine de plaintes et de regrets. Je les écoutais, patiente, comme une dentiste face à un mal ancien, leur répétant quils avaient choisi leur voie le jour où ils mavaient confiée à ma grand-mère Augustine.

Ils envoyèrent parfois quelques euros à Augustine, mais, pour lessentiel, nous vivions de sa retraite. Elle me racontait souvent, avec un soupir, quil fallait compter chaque sou. Je comprenais, nous économisions tout, même les rêves.

À lécole, jétais studieuse; pour survivre et moffrir une robe nouvelle, je travaillais comme aide-soignante de nuit à lHôpital Salpêtrière. Aujourdhui, jai ma propre existence, la leur leur appartient, et chacun suit son chemin pavé dillusions.

Quand mes parents ont compris que je ne les soutiendrais pas, ils ont menacé de réclamer une pension alimentaire. Leurs mots sont devenus une porte qui claque dans le vent. Si, auparavant, je doutais parfois, pensant les aider, désormais, je ne veux plus rien. Leur visage sécoule comme des aquarelles sous la pluie, et je me demande, derrière la brume du rêve : ai-je eu raison de les abandonner, ou la vie attend-elle de moi un autre geste ?

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