J’ai 50 ans et je vis toujours chez mes parents depuis que je suis tombée enceinte. Mon fils a désormais 20 ans.

Jai cinquante ans, et pourtant, je vis encore chez mes parents, ou du moins dans cette maison à lorée du vieux village, depuis cette nuit étrange où jai senti mon ventre frémir dune nouvelle vie. Mon fils, Lucien, danse déjà sur les vingt printemps de sa propre existence.

Jai un frère, Olivier, installé à Lyon dans un grand appartement, avocat sérieux et distant, qui ne passe ici quen coup de vent, presque par politesse, à peine une demi-heure, tous les six mois, comme sil avait peur des murs couverts de photos jaunies. Ma petite sœur, Colette, dont les yeux brillent toujours de malice, habite à Dijon avec son mari elle, elle vient plus souvent nous prêter main forte. Contre quelques euros, elle prépare des gratins dorés et reste auprès de notre père, le temps que Lucien et moi fendions Paris pour le travail.

Depuis des années, jai économisé assez deuros pour enfin posséder un appartement ou même racheter la vieille bâtisse cette maison que mon père a vue bâtir pierre par pierre dans sa jeunesse parfumée de lavande. Jai entrepris mille fois les démarches, gravissant la montagne administrative, mais à chaque sommet, la paperasse seffrite, et tout disparaît en volutes de papier. Je nai quune exigence de rêve: si jachète la maison, elle doit conserver son nom sur lacte, jusquau dernier au-revoir de son souffle. Pour quil sache, au fil des années, quil ne sera jamais abandonné dans ce navire fouetté par le vent de loubli. Mais rien nest jamais définitivement décidé.

Mon père, Auguste, a plus de soixante-dix ans. Sa voix est tranchante comme une lame, mais il ne pourrait plus soulever les paniers comme avant. Sa solitude flotte dans le salon depuis que maman est partie, il y a quatre ans, emmenée par un matin silencieux dautomne. Il survit avec quelques gestes: allumer une bougie sur le buffet, regarder le ciel grisonnant depuis le fauteuil usé, ou jeter une balle à Capucine, mon épagneul, quil appelle tendrement sa «petite-fille» à quatre pattes. Elle sétend paresseusement dans son panier pendant quil sassoupit ou rumine ses souvenirs.

Lucien travaille, moi aussi. Ensemble, nous assurons la plupart des frais de la maison: lélectricité, la boulangerie, le camembert et le vin pour les soirs doux. Papa donne un peu, quand sa retraite tombe, mais il est devenu radin et méfiant, scrutant chaque pièce, chaque billet deuro.

Colette, parfois, offre sa cuisine contre une poignée de pièces. Elle veille sur Auguste pendant que les temps modernes dévorent nos heures. Mais malgré tout, mon père ne lève presque jamais le petit doigt dans la maison. Même si le gratin fume sur la table, il ne touchera pas à lassiette tant quon ne la pose pas devant lui, comme dans un vieux songe où il aurait été un roi déchu.

Il sinquiète plus que tout pour les bougies, celles de la maison comme celles du cimetière, et pour Capucine, la star de ses après-midi ensommeillés.

Parfois, une fatigue étrange menvahit, lorsque je dois payer les factures, remplir le frigo, jongler avec les tickets de caisse. Et puis, soudain, je me sens heureuse: jai la chance de marcher encore dans ce théâtre mystérieux, à côté de mon père, de lui parler, de partager nos bribes de rires, de voir dans ses yeux lamour pour Lucien et Capucine. Il ma tout donné; beaucoup de ce que je suis vient de lui et de maman. À présent, cest à moi doffrir mon temps, mon énergie, mes petites économies, mon attention inquiète.

Certaines personnes me disent de voler de mes propres ailes, de partir, de trouver mon propre nid loin du passé. Pourquoi? Qui restera, si la nuit ouvrait ses griffes et enveloppait mon père de silence? Qui lui tendrait la main sil tombait sur les pavés mouillés en allant chercher la baguette? Rien que dy penser, mon cœur se serre dans lombre. Nous le surveillons, on le suit chez le médecin, on note où il va, on le laisse faire quelques escapades, mais jamais très loin.

Je ne pourrais pas vivre avec la culpabilité de lavoir laissé seul, consumé par des souvenirs et des ombres.

Quel quil soit: économe, amer, parfois bougon ou taquin, parfois abattu, souvent dans la lune il demeure mon père. Cest en grande partie grâce à lui (et à maman), que jexiste, que je marche ici, entre veille et rêve.

Que vais-je léguer à Lucien quand je quitterai cette scène? Je lui donnerai le goût de travailler, la force de se battre, léducation, et surtout, mon exemple jespère, le meilleur possible. Peut-être aussi la maison dAuguste, si les étoiles lacceptent, mais seulement selon la promesse: tant que mon père respire, il en restera le maître, même si cest moi qui règle les factures. Les maisons, les souvenirs, la tendresse: tout se mêle, dans ce rêve étrange, comme des bulles de savon qui flottent entre la mémoire et lavenir.

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