**12 octobre. Journal d’un homme.**
Je rangeais les vieilles photos dans une boîte quand je suis tombé sur celle du bal de fin d’année. Il y a quarante ans, j’étais aux côtés de Juliette, et elle posait son bras sur mes épaules avec une précaution délicate. Sur le cliché, nous souriions tous les deux, mais je me souviens encore du tremblement de ses mains lorsque je m’étais approché.
— Juliette… On prend une photo ensemble ? avais-je demandé, les joues en feu. — Juste un souvenir…
Elle avait acquiescé sans un mot, mais son cœur battait si fort qu’on aurait dit qu’il résonnait dans toute la salle. Durant notre dernière année de lycée à Lyon, je la raccompagnais chaque jour, je portais son cartable, l’aidais en maths. Elle, elle faisait semblant de ne rien remarquer, de s’en moquer.
Aujourd’hui, en triant ces affaires après la mort de Sophie, ma femme, je mesure tout ce temps perdu. Sophie fut une bonne épouse pendant trente-cinq ans, une mère dévouée pour nos deux filles. Pourtant, mon cœur, lui, n’a jamais oublié Juliette de cette époque.
— Papa, tu fais quoi là-dedans ? Ma fille Amandine passa la tête dans la chambre. — Tu veux de l’aide ?
— Non, je classe des photos. Tiens, regarde comme j’étais jeune, répondis-je en lui tendant l’image.
Amandine prit le cliché, l’examina attentivement.
— Et qui est-ce, à côté de toi ? Ça n’a pas l’air de maman…
— Une camarade de classe, répondis-je brièvement.
— Elle est jolie. Et elle te regarde d’une manière… comme amoureuse, sourit Amandine. — Vous aviez un truc ?
Je me détournai vers la fenêtre. Une bruine d’octobre tombait sur les feuilles jaunes du marronnier.
— Rien de tel. On était juste amis, dis-je doucement.
Puis j’ajoutai, comme pour me justifier :
— Elle a fait une école de commerce, moi l’université. Des chemins divergents.
Amandine haussa les épaules, reposa la photo et sortit. Je restai seul avec mes souvenirs.
Après le bal, nous nous étions vus seulement quelques fois. Elle venait chez moi, on buvait du thé à la cuisine. Ma mère, Colette, l’appréciait beaucoup.
— Une fille bien, me disait-elle. Travailleuse, sérieuse. Et elle te regarde avec une telle tendresse.
— Maman, arrête tes élucubrations, rétorquais-je. On est juste amis.
— Amis, soupirait-elle. À ton âge, je planifiais déjà mon mariage.
Sa dernière visite fut en août, avant la rentrée. Elle préparait son entrée en médecine. Les livres de chimie et de biologie s’entassaient sur la table.
— Je te dérange ? demanda-t-elle sur le seuil.
— Entre, répondis-je sans lever les yeux de mon livre.
Elle s’assit en face, garda longtemps le silence, puis se lança :
— Philippe… Si on se mariait ?
Mon cœur se serra. Je levai les yeux, croisant son regard. Elle se tenait droite, mains sur les genoux, chaque mot visiblement difficile à prononcer.
— Je suis sincère, continua-t-elle. Je t’aime… depuis toujours. Depuis la cinquième. Je ne désire personne d’autre. Tu feras tes études, je travaillerai, on économisera pour un appartement. On attendra que tu finisses, puis… On fera notre vie.
Je la regardai, incapable de prononcer un seul mot. Une envie folle de crier « oui ! », de la prendre dans mes bras. Mais quelque chose me retenait. La peur de paraître inconséquent ? Vouloir d’abord mon diplôme ? Ou simplement la crainte devant l’intensité de cet amour ?
— Juliette, je… commençai-je, mais elle m’interrompit :
— Ne réponds pas tout de suite. Réfléchis. J’attendrai.
Une semaine plus tard, elle partit pour l’université à Paris. Je n’eus jamais de réponse. À son retour, diplôme en poche, elle fréquentait Luc, un ancien camarade.
Je soupirai, reposai la photo. Tant d’années passées, et ce souvenir reste vif comme hier. Luc montrant fièrement la bague, Juliette un bref signe de tête gêné lorsqu’on se croisait, mes vœux de bonheur par politesse.
À la fac, je rencontrai Sophie. Elle était d’un an mon aînée, belle, sûre d’elle. Elle me courtisait assidûment, m’offrait des fleurs, m’emmenait au théâtre. Nous nous sommes mariés durant ma troisième année. Un mariage somptueux, on nous l’enviait.
— Papa, tu aimais maman ? me demanda un jour Amandine, adulte.
— Bien sûr que je l’aimais, dis-je.
C’était vrai. D’un autre amour, moins brûlant, moins fragile que celui que j’aurais pu vivre avec Juliette, mais sincère, familial. Sophie fut une bonne épouse et mère. Elle gagnait bien sa vie, ne buvait pas, ne m’a jamais trahi. Je travaillais comme banquier à Paris, je faisais vivre la maisonnée. Une vie ordinaire.
Parfois, je croisais Juliette en ville. Elle avait vieilli, des rides, des cheveux grisonnants. Mais ses yeux étaient restés les mêmes – doux, un peu tristes. On échangeait deux mots sur la pluie, sur nos enfants. Je savais que Luc et elle avaient eu trois bambins, qu’elle était cheffe comptable, qu’ils vivaient dans un appartement en banlieue.
Notre dernière rencontre fut à l’hôpital Cochin. Sophie était en cardiologie suite à un infarctus, Juliette dans la chambre voisine. Problèmes cardiaques aussi. On se croisa dans le couloir.
— Philippe ? murmura-t-elle, incrédule. — Qu’est-ce que tu fais ici ?
— Ma femme est là, expliquai-je. Toi ?
— Oh, une petite alerte, fit-elle avec un geste las. À trop travailler, trop de stress…
On resta là, silencieux. Puis soudain, elle demanda :
— Tu te souviens… quand je t’avais demandé de m’épouser ? Dans ta chambre, près du bureau…
Les années filèrent, mais le regret doux-amer de ces mots non prononcés demeura, gravé dans l’oubli comme une cicatrice invisible sur son âme.