Lorsque le printemps a finalement paru au loin, mes parents songèrent à mettre en vente leur terrain, quelque part en Île-de-France. Déjà âgés, ils navaient plus la santé pour soccuper du jardin potager qui leur avait tant tenu à cœur. Ma sœur aînée, Églantine, élevait ses enfants tout en travaillant sans relâche, ne trouvant plus le temps daider. Mes parents ont longuement réfléchi, puis ont pris la décision.
Églantine fut soulagée : fini les vieilles querelles qui ressurgissaient chaque saison. Trouver du temps pour lentretien du jardin était devenu difficile, et il fallait souvent faire le trajet depuis Paris, ce qui nétait pas chose aisée. Plus dune fois, Églantine leur avait proposé de vendre ce terrain et den acheter un autre, plus proche de chez elle, à Saint-Germain-en-Laye par exemple. Elle ne voulait plus consacrer ses week-ends à désherber, rêvant plutôt dun espace où lon pourrait lire paisiblement ou organiser des pique-niques. Pour ma part, ce petit coin de terre était surtout une source précieuse de bocaux et confitures faits maison.
Les samedis et dimanches filaient à grande vitesse pour Églantine et son époux, Luc. À peine le temps de soccuper de la maison, et Luc pouvait être appelé à lusine même le week-end, son métier naccordant que peu de répit. Églantine comprenait bien que le terrain leur causait plus de soucis que de repos : après un séjour de deux jours là-bas, quelques jours de repos nauraient pas été de trop.
La décision de vendre fut prise, et Églantine se sentit sereine. Le terrain trouva preneur, et la famille vécut sans souci pendant quelques années. Mais peu à peu, Églantine se mit à rêver dun nouveau jardin, un endroit paisible où elle pourrait se reposer. Cest Luc qui lui proposa den acheter un.
Le travail de Luc sétait stabilisé. Ils pouvaient désormais profiter de la campagne chaque week-end, et les enfants y trouveraient aussi leur bonheur. Ils décidèrent quil ny aurait pas de vaste plantations : simplement quelques arbres et arbustes fruitiers, offrant aux enfants des vitamines tous les étés. Les parents furent prévenus : ce jardin serait dédié au repos, pas question de potager ni dinterminables plantations. Lidée séduisit tout le monde ; il ne restait quà choisir la parcelle.
Après avoir inspecté plusieurs annonces, ils trouvèrent un terrain qui leur convenait, une maison coquette, assez belle pour y vivre sans rénovation immédiate, avec juste les plantations souhaitées. Le vendeur était un vieil homme, le grand-père dun voisin, veuf depuis des années et nayant plus la force dentretenir le jardin. Il avait donc décidé de vendre.
Laffaire fut conclue. Pour Églantine, cétait le rêve devenu réalité. La maison irait parfaitement, elle était habitable et ne demandait que quelques améliorations quils entreprendraient le prochain été.
La première semaine passa dans la tranquillité. Très vite, le grand-père qui avait vendu la maison commença à venir régulièrement, prévenant quil viendrait chercher quelques affaires restantes. Personne ne sy opposa. Mais le vieil homme se mis à se plaindre : il trouvait injuste quils aient enlevé ses vieux arbustes desséchés, ou la calla, devenue inutile selon Églantine.
Le grand-père affirma que ce nétait pas ce quils avaient convenu. Sa femme et lui avaient planté le groseillier il y a bien longtemps, et il avait toujours eu besoin des myrtilles. Il découvrit aussi quà la place des fraisiers, Églantine avait mis des pierres décoratives.
Il fit le tour du jardin, trouvant toujours de quoi grogner. Au bout dun moment, Luc ny tint plus et lui répondit : « Nous avons payé pour cette parcelle, cest désormais notre propriété. Daprès lacte, cest à nous de décider ce qui sy trouve. »
Rien dans le contrat de vente ne stipulait que lancien propriétaire pouvait continuer à utiliser le terrain. Luc naurait jamais signé dans ces conditions. Le grand-père partit, mais revint le lendemain, un arbuste à la main, voulant le replanter à la place du rosier.
Luc lui demanda ce quil comptait faire. Finalement, le vieil homme leur proposa de leur rendre leur argent et de garder le terrain. Ils refusèrent, mais il planta tout de même son arbuste. Bientôt, une voisine arriva, surprise de voir lancien propriétaire sur la parcelle. Grand-père se plaignit des nouveaux habitants ; la voisine insista sur le fait quÉglantine et Luc avaient tous les droits, mais il était impossible de faire entendre raison au retraité.
Quelques jours plus tard, la voisine raconta quil sétait disputé avec tous les habitants de la rue après le départ de sa femme, son comportement devenant de plus en plus étrange. Elle nenvisageait pas une vie paisible : il continuait à venir, et elle voulut les prévenir. Elle proposa daller à la mairie pour expliquer la situation au vieil homme.
Pendant quon discutait, le grand-père parvint à planter son arbuste avant de repartir discrètement. Il revenait pour récupérer des affaires, bricolait sur la parcelle et sen allait aussitôt.
Le matin, Luc partit travailler ; il était chef de chantier dans une grande entreprise de construction. Il raconta toute lhistoire à ses collègues, qui expliquèrent que le jardin leur avait été vendu avec un héritage. Cependant, ils ne refusèrent pas daider : ils commencèrent à installer une clôture solide. Le grand-père disparut quelques jours. À son retour, il découvrit quil ne pouvait plus entrer librement sur le terrain.
Il tempêta, tenta de contourner la clôture, puis alla à la mairie. Là-bas, tout le monde savait déjà quil sopposait aux nouveaux propriétaires. Nul ne sait ce quon lui dit, mais après cela, il ne revint quune seule fois, pour emporter ses dernières affaires.