Madame Françoise Dupont était assise sur un banc dans le petit jardin de la maison de repos, en pleurant doucement. Aujourd’hui, elle fêtait ses 70 ans, mais ni son fils ni sa fille n’étaient venus la voir, pas même un coup de fil ou une carte.
Heureusement, sa voisine de chambre, Madame Geneviève Moreau, était passée la féliciter et lui avait offert une jolie petite boîte de chocolats. Même la femme de ménage, Martine, lui avait tendu une pomme pour célébrer lévénement. Létablissement était tout à fait respectable, mais côté personnel, franchement, on sentait que la chaleur humaine nétait pas incluse dans le forfait.
Tout le monde là-bas savait très bien pourquoi les enfants déposaient leurs parents dans un tel endroit : il sagissait surtout de ne plus avoir cette charge sur les bras. Le fils de Françoise lui avait expliqué quil voulait quelle se repose et prenne soin delle, mais en réalité, elle devenait gênante pour sa belle-fille.
Cétait tout de même lappartement de Françoise, à lorigine ! Mais son fils avait réussi à la convaincre de lui signer une donation. Il avait juré que rien ne changerait, quelle resterait chez elle comme avant. Sauf quà peine lencre sèche, toute la famille avait débarqué chez elle et une véritable guérilla avait débuté avec la belle-fille. Rien nallait jamais : Françoise ne cuisinait pas comme il fallait, elle laissait de la buée dans la salle de bain Un vrai calvaire.
Le fils, au début, défendait sa mère du bout des lèvres, puis plus du tout. Pire, il haussait la voix et se joignait aux reproches. Bientôt, Françoise remarqua leur manège : ils chuchotaient sans cesse et sarrêtaient net dès quelle entrait dans la pièce.
Un jour, son fils lui annonça, de bon matin, quil serait temps pour elle de prendre un peu de repos, daller « se refaire une santé ». En le regardant droit dans les yeux, Françoise lui lança amèrement :
Tu menvoies à lEHPAD, mon chéri ?
Tout rouge, il protesta, mal à laise :
Mais non, maman, cest un centre de repos ! Tu y passes un mois et tu reviens à la maison.
Il ly emmena, fit signer mille papiers en vitesse, lui lança un
Je repasse très vite !
et sest volatilisé. Il ne revint quune seule fois, avec deux pommes et deux oranges, posa trois questions, et fila avant même quelle réponde vraiment.
Voilà comment Françoise Dupont vivait là depuis maintenant deux ans.
Au bout dun mois dattente, sans nouvelle de son fils, elle appela chez elle : une voix étrangère décrocha. Apparemment, lappartement avait été vendu et son fils envolé dans la nature. Françoise passa plusieurs nuits à pleurer sous sa couette, mais à quoi bon ? Jamais ils ne la reprendraient chez elle, elle le savait bien. Ce qui la blessait le plus, cest quelle avait jadis commis une injustice envers sa propre fille, tout ça pour assurer le bonheur de son fils.
Françoise était née dans un petit village normand. Mariée à son camarade de classe, Paul, elle avait tenu une ferme et une grande maison, modeste mais joyeuse. Un jour, un ami de la ville est venu en visite et na cessé de vanter la belle vie urbaine : bons salaires, logements flambant neufs.
Paul sétait emballé, il voulait leur part du rêve. Ils ont tout vendu, zou, direction Paris. Lami navait pas menti, ils ont obtenu un appartement tout de suite. Un peu de mobilier, une vieille 2CV, et la ville était à eux Jusquau jour où Paul sest retrouvé dans un accident de voiture. Il est mort à lhôpital deux jours plus tard.
Après les funérailles, Françoise sest retrouvée seule avec ses deux enfants. Pour les nourrir, elle lavait les cages descaliers tous les soirs. Elle espérait quun jour, les enfants seraient assez grands pour laider Raté.
Le fils tomba dans de sales histoires, elle dut emprunter de largent à gauche à droite pour éviter la prison deux ans de remboursements qui lont lessivée. Sa fille, Camille, sest mariée puis est devenue maman. Mais voilà, le petit souvent malade, Camille a dû quitter son poste pour courir les hôpitaux. Les diagnostics tardaient, les médecins navaient jamais le bon nom à mettre sur la maladie.
Finalement, on trouva « le » spécialiste, mais il ny avait quun hôpital en France pour traiter ça, et la liste dattente ressemblait à celle du Louvre un jour férié. Pendant que Camille arpentait les services médicaux, son mari la quittait au moins il lui a laissé lappartement.
À lhôpital, un jour, Camille rencontra un veuf dont la fille souffrait du même mal. Ils se sont plu, se sont mis ensemble. Mais cinq ans plus tard, lhomme tomba malade à son tour, il fallait une grosse somme pour lopérer.
Françoise avait alors un peu dargent de côté, elle pensait le donner à son fils pour laider à acheter son appartement. Quand Camille la supplia pour aider son compagnon, Françoise eut le cœur sec : pas question de faire don de ses économies à un quasi-inconnu, alors que son propre fils en avait « tellement » besoin. Elle refusa.
Camille lui en a voulu à mort : « Tu nes plus ma mère. Le jour où tu seras dans la galère, ne viens pas me demander de laide ! » Depuis vingt ans, plus de nouvelles.
Camille a guéri son mari, ils ont pris leurs enfants et sont partis vivre quelque part sur la Côte dAzur. Bien sûr, si elle pouvait revenir en arrière, Françoise agirait différemment. Mais le passé na ni recul ni marche arrière.
Françoise se releva péniblement de son banc, décidée à regagner sa chambre. Soudain, une voix familière :
Maman !
Son cœur fit un bond. Doucement, elle se retourna. Camille. Sa fille. Ses jambes ne la portaient plus, mais Camille la saisit juste à temps.
Enfin, je tai retrouvée Le frère ne voulait pas me donner ton adresse. Je lui ai dit que sil ne collabore pas, je porte plainte pour vente illégale de lappartement. Là, il a changé de ton
Main dans la main, elles entrèrent dans le hall et sinstallèrent sur une banquette.
Tu me pardonnes, maman ? Jai mis tant de temps Dabord, jétais trop fâchée, puis jai laissé traîner, puis javais honte. Mais la semaine dernière, je tai vue en rêve, qui pleurait dans une forêt. Je me suis réveillée avec une boule au ventre, tout était lourd. Jai tout raconté à mon mari, et il ma dit : va, et réconcilie-toi. Je suis venue chez toi, mais des inconnus ouvraient la porte.
Il ma fallu des jours pour dénicher le frère et me voilà ! Allez, prépare-toi, tu viens vivre à la maison. Tu sais comment elle est ? Grande, avec vue sur la mer. Et mon mari, il a juré : si ta mère souffre, tu la ramènes ici, cest la règle.
Françoise se serra dans les bras de sa fille, les larmes aux yeux mais cette fois, cétait des larmes de bonheur.
Honore ton père et ta mère, afin que tes jours se prolongent sur la terre que le Seigneur ton Dieu te donne.