— C’est moi qui rêve, ou on est de nouveau ensemble ? chuchota Anaïs en se blottissant contre Sacha.
— Alors ? Ça me va, non ? tourna Manon devant le miroir, essayant un jean. — Anaïs, arrête de te morfondre. Pars quelque part, change d’air, distrais-toi, tombe amoureuse, quoi ! Elle glissa les mains dans ses poches et plia un genou. — Non, je les adore. Si tu veux bien, je les prends. Merci. Elle bondit vers Anaïs, s’assit à côté d’elle sur le canapé, l’enlaça et lui planta un baiser sur la joue.
Anaïs soupira, se leva et s’approcha du miroir.
— T’as raison, je fais peur. Mince, pâle. C’est moi qui ai voulu rompre, et maintenant, je regrette. Tu m’as convaincue. Demain, je demande des congés. Non, d’abord j’achète un billet, et ensuite je demande. Pour la première fois de la soirée, elle sourit.
— Voilà, c’est bien ça ! approuva Manon.
Et ce sourire transforma Anaïs. Pas juste ses lèvres, ses yeux aussi pétillaient, se plissant comme des fentes malicieuses. « Ma petite diablotine », disait Manon. Mais ces derniers temps, Anaïs souriait rarement.
C’était pourtant son rire qui avait séduit Sacha. Elles étaient assises sur un banc près du bureau, en train de manger des glaces et de rire comme des folles. Un type était passé, les avait regardées… et s’était retourné, captivé. Deux jours plus tard, il revenait exprès.
— Je m’appelle Alexandre. Je suis venu chaque jour en espérant vous revoir. Votre rire… Il ne quittait pas Anaïs des yeux.
Elle comprit soudain qu’il était sérieux, qu’elle lui plaisait, qu’il craignait son rejet. Elle sourit, et quand il ouvrit la bouche, émerveillé, elle éclata de rire. Pas moqueur, non, mais joyeux, parce que personne ne l’avait jamais regardée ainsi. Des étincelles coquines jaillirent de ses yeux plissés. Plus tard, il avoua que c’était pour ça qu’il était tombé amoureux d’elle, et pas de Manon, pourtant plus canon.
Sacha la conquit par son enthousiasme, son attention, son amour. Ils vécurent ensemble deux ans. Puis… il fallait se marier ou se séparer. Leur relation était devenue trop routinière.
Il s’était refermé, son rire ne l’émouvait plus. Anaïs décida que son amour s’était éteint, et prétexta une rupture. Il protesta mollement, puis partit. Deux semaines plus tard, elle comprit son erreur. Sans lui, tout était pire. Un mois après, elle grimpait aux murs.
Et c’est là que Manon débarqua, râlant parce que son mec l’avait invitée à un concert. Elle avait acheté un top magnifique, mais aucun jean ne lui allait. Anaïs proposa les siens — trop grands depuis qu’elle maigrissait de chagrin.
— Alors ressors-le de ta vie avant qu’il ne se trouve une autre…
— Non. Il croirait que je dépends de lui. Comme si je lui obéissais.
— C’est génial, obéir à l’homme qu’on aime.
— Et si on se remettait ensemble pour que je ressente à nouveau l’ennui ?
— Tu réfléchis trop. Allume ton ordi, on cherche des billets.
Ils en trouvèrent des pas chers, pour dans deux semaines. Direction le Sud. Anaïs supplia son patron de signer sa demande de congé, arguant qu’elle deviendrait folle si elle ne partait pas. Voyager seule lui faisait peur — elle n’avait jamais fait ça.
— Tu es une grande fille, mais fais gaffe, lui conseilla Manon sur le quai.
L’avion ? Hors de question. Trop cher, trop bruyant. Le train, c’était mieux : s’allonger sur la couchette, regarder défiler les paysages, rêver à la mer…
Anaïs ne voulait plus de relations sérieuses. L’amour apporte trop de peine, de déceptions, et cette peur que tout s’arrête.
— Tu approches de la trentaine. L’amour parfait n’existe pas. Faut choisir : aimer ou être aimée. Profite de ce qu’on te donne, vis, sois heureuse.
Dans le compartiment, un ado boutonneux la fixait sans ciller. Elle finit par le rendre si mal à l’aise qu’il détourna les yeux. Ses grands-parents ronflaient ou faisaient des mots croisés. La grand-mère se plaignait : leur fils divorcé leur avait refilé le gamin, trop occupé à reconstruire sa vie.
Arrivée à destination, Anaïs chercha longtemps une chambre avec vue sur la mer. Elle la trouva, isolée, loin de la plage. Parfait. Se baigner seule, méditer face à l’horizon…
Elle bronza, s’embellit, s’apaisa. Et c’est là qu’un beau gosse croisa son chemin. Solitaire lui aussi, Denis avoua l’observer depuis des jours. Ils avaient tant en commun : lui aussi divorcé, en convalescence émotionnelle. Ils marchèrent, nagèrent, dînèrent ensemble.
Un soir, il vint frapper à sa fenêtre.
— Je pars demain. Mon père est à l’hôpital. Je ne supporte pas de te quitter…
Anaïs l’accueillit. Quelle nuit ! Pas juste du sexe, une véritable connexion. Elle oublia tout. Elle était amoureuse.
— Je t’appellerai. Quand mon père ira mieux, je reviens.
Ils échangèrent leurs numéros. Elle lui donna même son adresse. Au matin, il était parti, comme il était venu.
Elle lui envoya un SMS : « Bon voyage, tu me manques déjà. » Réponse : « Merci pour cette nuit inoubliable ! » avec un smiley cœur.
Puis plus rien. Appels ignorés, messages non lus. Le lendemain, elle réalisa : son argent avait disparu. Il ne restait que des pièces. Elle venait de se faire avoir. Bien sûr, son téléphone était éteint. Heureusement, elle avait son billet retour.
Manon lui avait bien dit de se méfier. Peut-être qu’il n’était même pas divorcé, qu’il faisait ça pour nourrir sa famille aux dépens des naïves.
En rentrant, elle chercha ses clés — rangées dans la poche extérieure de sa valise. Verrouillée. La propriétaire ? Peu probable. Mais celui à qui elle avait donné son adresse…
La voisine, alertée par ses sanglots, appela un serrurier. La porte s’ouvrit sur un spectacle de désolation : armoires ouvertes, ordi portable récent disparu, manteau en fourrure, bijoux…
— J’ai entendu des pas hier soir. Je croyais que c’était toi.
Anaïs s’effondra en larmes. À quoi bon appeler la police ? Elle ne savait rien de lui. Tout ce qu’il avait raconté était peut-être faux, y compris son nom.
— Tant pis. L’essentiel, c’est que tu sois en vie.
Elle appela Manon, qui arriva… avec Sacha.
— Je sentais que quelque chose n’allait pas. Tu l’avais bloqué, alors il m’a harcelée, expliqua Manon.
Anaïs sanglotait, demandait pardon. Elle l’avait repoussé par orgueil, et voilà le résultat.
— C’est de ma faute. Je t’ai rejeté, et je me suis fait avoir…
Sacha la serra contre lui.
— Ce n’est rien. On s’en fout, de la fourrure et de l’ordi.
— Tout mon argent est parti. Je mettais de côté pour une voiture.
Manon et Sacha échangèrent un regard.
— Il n’a pas*Mais alors qu’Anaïs s’apprêtait à répondre, Sacha sortit une petite boîte de sa poche et, en souriant, s’agenouilla devant elle.*