Tout allait pour le mieux. Selon les échographies, le bébé se portait à merveille. Mais laccouchement, lui, a décidé de se la jouer dramatique. Cétait une fille, mais avec des problèmes. Des soucis assez sérieux pour que les médecins commencent à me suggérer, à mi-mot, de labandonner.
La petite était en couveuse. Quand mon mari est venu faire sa visite au CHU de Lyon, le médecin-chef, avec ce tact légendaire, lui a dit quil se pouvait fort bien que le bébé ne sen sorte pas ; et que dans le cas contraire, elle risquait dêtre “un poids”. Monsieur a tourné le problème dans tous les sens, puis a choisi de partir, histoire de préserver sa petite vie. Je nai rien dit jétais anéantie.
Mais, juste avant de sortir de lhôpital, jai déclaré dune voix tremblante que jamais je nabandonnerais ma fille. Mon mari a fait ses valises et sest volatilisé. Je suis rentrée avec mon bébé dans notre minuscule appartement de Nantes, vide comme la place de la Concorde à deux heures du matin. Seule, complètement. Mais jai décidé de me battre pour ma fille. Jai arpenté les hôpitaux et consulté tous les spécialistes de la Loire, saisissant la moindre chance. Ça a fini par payer.
Heureusement, jai trouvé du soutien auprès dun groupe de mamans qui galéraient elles aussi avec leurs enfants malades. Un jour, à la Pitié-Salpêtrière, jai croisé un homme. Il ma raconté son histoire autour dun café au distributeur. Sa femme lavait planté pour un jeune bellâtre, pas denfants, résultat : il passait ses journées tout seul.
Cet homme regardait ma fille fragile avec une telle tendresse que jen avais des larmes aux yeux. Il ma aidée, avec ses conseils, ses connaissances et même ses euros. Petit à petit, on est devenus inséparables, et lidée de se quitter a fini par sembler complètement absurde. Nous nous sommes mariés.
Aujourdhui, ma fille va presque bien. Et, cerise sur le croissant, la famille sest agrandie : un petit garçon a pointé le bout de son nezElle fait du piano avec les doigts agiles de ceux que la vie a voulu briser et qui, par miracle ou acharnement, trouvent une musique là où lon croyait tout perdu. Chaque matin, elle court se lover contre moi comme si, au fond, lessentiel cétait ça: savoir quon est ensemble, vivantes et aimées, dans ce monde imprévisible. Ensemble, nous avons inventé une façon de tenir debout sur les ruines, un quotidien constellé de rires, de chamailleries et de secrets chuchotés à la nuit. Je repense parfois à cette première nuit dans lappartement vide, à la solitude acide, à la peur et à tout ce que jaurais perdu si javais écouté les voix qui me conseillaient de renoncer.
Ma fille sourit dans la lumière du soir: si fragile, si forte, tellement vivante. Tout sonne juste, enfin.