Une vieille dame, prénommée Marguerite, sétait pris un chiot berger dAnatolie. Le petit Chien, quelle avait appelé Bijou, grandissait à vue dœil et ne cessait de surveiller la propriété. Elle engloutissait une gamelle pleine en un clin dœil, se grattait le dos contre la palissade au point den faire tanguer la barrière, et avait même déjà failli emporter Marguerite dun coup de collier, alors que la vieille passait simplement à côté. Il fallait quand même de temps en temps donner de quoi se défouler à ce chiot.
Et puis, Marguerite est décédée. Non pas à cause du chien, simplement elle na pas eu la chance datteindre ses 90 ans. Bientôt, enfants et petits-enfants sont venus dans la maison où vivait Marguerite, quelque part près de Tours. Là, dans la cour, la chienne attendait, enchaînée. À voir son regard, on comprenait tout de suite que les visiteurs étaient les bienvenus. Ce nest pas tous les jours quon voit débarquer autant de « vitamines » et de mets variés dun coup ! On sest mis à réfléchir à ce quon allait faire delle : lendormir, quel chagrin la garder, quelle crainte la rendre à la liberté, ce ne serait pas charitable. Le monde nest pas assez fautif pour subir de telles épreuves. On a donc décidé de confier Bijou à quelquun de bien. Quitte à joindre un petit billet en euros pour appâter le futur maître, rien nétait trop beau pour celle qui aimerait notre fauve.
On a finalement trouvé Robert, un homme qui rêvait depuis des années de nourrir une chienne à la gamelle et de la gratter derrière les oreilles à la pelle. Les humains ont parfois des soucis psychologiques, que voulez-vous Le vétérinaire a alors été appelé.
On lui a exposé la situation : lidée était dendormir la chienne et de la transférer rapidement dans sa nouvelle demeure. Il ne faudrait pas oublier de faire un signe de croix sur le nouveau propriétaire, et allumer une bougie pour sa santé ou son âme, sait-on jamais. Cest du sérieux.
À lheure dite, le vétérinaire est arrivé, muni de son fusil. Les vétérinaires sont toujours dun courage exemplaire. Le fusil hypodermique a été chargé dune dose de somnifère, et dun coup, Bijou a plongé dans les bras de Morphée. On la détachée, installée sur une bâche, et entraînée vers la voiture.
La chienne a été déposée dans le coffre, relié à lhabitacle. Le vétérinaire, préférant la sécurité, sest installé à lavant, à côté du conducteur. Robert, le nouveau maître, a pris le volant. À larrière, toute la famille de Marguerite sest serrée, chacun racontant ses souvenirs, lorsque soudain, Bijou a commencé à émerger.
Elle a doucement levé la tête, lair perplexe, observant autour delle. Partout, des humains. Ils la fixaient, silencieux.
Le vétérinaire, les yeux écarquillés. Robert, pareil. Même la route devant lui ne le regardait plus, il sen fichait dêtre chauffeur à cet instant.
« Quelle expérience inédite ! », pensa la chienne.
« Y a-t-il un paradis ? », se dirent les humains.
Alors, Bijou sest dressée et a commencé à sapprocher des passagers pour réclamer des caresses. A quoi bon attendre ? Robert, paniqué, tâta frénétiquement la portière pour séchapper de la voiture parce que, honnêtement, il se moquait bien du code de la route. Mais au lieu de mordre, Bijou a léché tout le monde : la famille de Marguerite, parce quils nétaient pas tout à fait étrangers après tout, Robert, parce que, désormais, il était presque de la famille aussi, et même le vétérinaire, malgré la piqûre quil venait de lui infliger. Après tout, cest juste un humain comme un autre.
Cest ainsi que les gens comprirent quils sétaient trompés sur le compte de la chienne quils imaginaient féroce. Tout le reste du trajet, ils lont passé trempés de la tête aux pieds : au-dessus, dégoulinants de bave affectueuse ; au-dessous, submergés par lémotion du réveil de Bijou.
Ma chère et tendre maison de campagneQuand ils atteignirent enfin la maison de Robert, trempés mais tous un peu transformés, ce fut sans hésiter quils laissèrent Bijou bondir dehors. Dans le jardin inconnu, elle neut pas un instant dincertitude: la chienne fit le tour, renifla chaque recoin, puis, tranquillement, se coucha au soleil, la tête posée sur les pieds du vétérinaire. Les humains, debout, restèrent figés devant la scène.
Robert, un peu penaud, saccroupit à son tour. Il tendit la main, hésitant, puis la posa sur le pelage de Bijou. Le cœur battant, il sentit sous ses doigts la chaleur tranquille de sa nouvelle compagne. Les souvenirs de Marguerite semblèrent soudain moins lourds: dans ce court moment, il y eut plus de rencontre que de séparation, plus de tendresse que de crainte.
La famille, rassemblée sur le seuil, se mit à rire doucement. Le souvenir de leur aïeule, Marguerite, se glissa parmi eux, dans la lumière dorée dun après-midi où la peur sétait dissoute dans une marée de bave et de caresses. Et même Robert, souriant enfin, comprit que parfois la fidélité survit longtemps à celle ou celui qui la inspirée, pour veiller encore un peu sur ceux qui restent.
Cest ainsi que, grâce à un chiot géant nommé Bijou, la fin de la vieille histoire de Marguerite souvrit simplement, tout doucement, sur un nouveau début.