Clémence Marceau était une femme pour qui les années n’avaient fait quajouter du charme et une force paisible à son allure.
Veuve depuis cinq ans, la douleur était maintenant derrière elle. Ses enfants, un garçon et une fille, avaient chacun pris leur envol. À soixante ans, Clémence vivait seule dans son confortable deux-pièces en plein cœur de Lyon. Cette solitude ne lui pesait guère: elle nageait à la piscine municipale, visitait des expositions, et avait même appris à préparer des macarons comme dans les vitrines des pâtisseries parisiennes.
Mais lhumain reste fait pour le partage. Elle ressentait le besoin davoir quelquun avec qui discuter de lactualité, se plaindre de la pluie, ou simplement regarder une série, savourant la présence discrète de lautre.
Cest sur la piste de danse dune association pour seniors que Pierre Delacourt fit irruption dans sa vie, digne dun héros de film en noir et blanc. Il linvita à valser, sans lui écraser les pieds ce qui tenait presque du miracle et passa la soirée à multiplier les compliments auxquels Clémence, peu habituée à tant dégards, réagissait par un charmant rougissement.
Pierre avait soixante-sept ans, les cheveux argentés, tiré à quatre épingles dans sa chemise fraîchement repassée. Toute sa vie, il avait été ingénieur il était veuf lui aussi et vivait chez sa fille.
Tu es une femme exceptionnelle, Clémence, lui glissa-t-il, la raccompagnant jusquau portail. Des femmes comme toi, on nen fait plus.
Leur histoire avançait à pas mesurés mais sincères: promenades dans les parcs lyonnais, cafés en terrasse, glaces artisanales, conversations téléphoniques inépuisables. Pierre se montrait prévenant, ne se plaignait jamais de sa santé, ne demandait pas dargent, et cela comptait beaucoup aux yeux de Clémence.
Au bout dun mois, Pierre lui proposa de venir dîner chez lui, afin de rencontrer sa fille.
Ma fille, Élodie, tient beaucoup à te connaître, confia-t-il avec douceur. Je lui ai tant parlé de toi. Viens donc partager un repas de famille.
Clémence sy prépara comme une collégienne avant son premier bal: coiffure impeccable, la plus belle robe de sa garde-robe.
Lappartement de Pierre était un spacieux trois-pièces, dans un immeuble haussmannien avec moulures, très hautes fenêtres, senteur de vieux livres et une dissimulation perceptible dun certain malaise.
La porte fut ouverte par Élodie. Elle avait la trentaine mais paraissait plus âgée, grande, carrée dépaules, son menton volontaire donnait à son regard la fermeté dun commissaire priseur expertisant une amphore antique.
Bonjour, lança-t-elle sans un sourire. Entrez, mon père hésite entre deux cravates depuis une heure.
Clémence offrit une tarte préparée le matin même. Élodie la prit comme on tiendrait une grenouille destinataire dune expérience scientifique, puis disparut vers le salon.
La table était dressée avec soin: verres en cristal, assortiment de salades, plats chauds. Leffort dÉlodie était évident. Pierre déboula tout sourire, sempressant dinstaller Clémence:
Clémence, assieds-toi ici. Élodie, sers-lui un peu de salade niçoise.
Le repas commença courtoisement. On parla du temps, des prix des fruits, de la dernière exposition à la Biennale dArt. Élodie restait silencieuse, mâchant sa viande et jaugeant Clémence de ses yeux perçants.
Clémence se sentit mal à laise, comme une œuvre dart exposée aux enchères.
Une fois le plat principal terminé, Pierre versa le thé. Élodie posa sa fourchette, sessuya les lèvres puis fixant Clémence en face, lança sans détour:
Madame Marceau, pourriez-vous me préciser quelle est la taille de votre appartement?
Clémence sursauta et faillit sétrangler avec son thé. La question lui parut aussi déplacée quintrusive.
Pardon?
Lappartement, insista Élodie. Propriétaire ou locataire? Surface? Quartier? Étage?
Pierre sembla soudain rapetisser, plantant le nez dans sa tasse comme si sy trouvait un secret dÉtat.
Eh bien Deux pièces, bredouilla Clémence. À Croix-Rousse. Mais pourquoi me demandez-vous cela? Cela a-t-il un lien avec ce dîner?
Élodie croisa les bras, sappuyant au dossier de sa chaise:
Le lien est très concret, Madame Marceau. Autant cesser les faux-semblants. Je dois savoir dans quelles conditions vivra mon père.
Les conditions? demanda Clémence en cherchant du regard Pierre qui, lui, semblait déchiffrer le motif de la nappe.
Les conditions pour son installation, reprit Élodie du ton dune contractuelle. Mon père nest plus tout jeune. Je veux massurer quil sera confortable, quil aura tout ce quil faut, le calme, la proximité dune pharmacie. Il a besoin dune alimentation adaptée et de tranquillité.
Clémence posa tranquillement sa tasse mais le tintement résonna dans le silence comme un glas.
« Installation » Vous pensez vraiment que jai signé pour accueillir votre père chez moi? demanda-t-elle, articulant chaque mot.
Élodie, réellement étonnée, leva les sourcils:
Vous êtes venue dîner. Mon père ne parle que de vous! Si vous êtes ensemble, la cohabitation va de soi, non?
Admettons Mais un mois, cest bien peu pour envisager de vivre ensemble, et en quoi votre père devrait-il venir chez moi? senquit Clémence prudemment.
Comment faire autrement? argumenta Élodie en cochant ses doigts. Chez nous, cest un trois-pièces, mais je vis avec mon mari et deux adolescents. Cest bruyant. Il a besoin de calme. Chez vous, avec deux pièces et une seule personne, cest lidéal.
Elle disait cela comme sil avait été question dun chat en pension temporaire.
Je pensais pourtant que cela vous plairait, continua Élodie. Un homme à la maison, un peu daide, soulagement au quotidien: cuisine, corvées, devoirs. Et puis, rassurez-vous, je nexigerai rien de sa retraite. Il est peu exigeant, ça vous fera même des économies.
Clémence se tourna alors vers Pierre:
Pierre, tu ne dis rien? Tu es daccord pour quon te « transfère » comme un colis, pour faciliter la vie de ta fille?
Pierre leva doucement les yeux. On y lisait une tristesse résignée qui serra le cœur de Clémence.
Clémence Élodie se fait du souci. Chez nous, cest bruyant, chez toi, cest paisible
À lintérieur, Clémence bouillonnait. Elle pensait quil y avait là une histoire damour naissante. Mais il nétait question que dun casting pour une aide-soignante gratuite avec hébergement.
Écoutez, dit-elle en se levant, merci pour le dîner. La salade niçoise était délicieuse.
Mais où allez-vous? grogna Élodie. On na pas discuté des modalités ! Déménagement? Il na pas grand-chose, à part son fauteuil fétiche à rapatrier
Clémence regarda cette femme décidée, capable d’organiser la vieillesse de son père comme un vieux meuble à reloger.
Élodie, déclara-t-elle dune voix ferme, je cherche un compagnon pour partager des joies, pas régler des problèmes ménagers. Je ne suis pas une maison de retraite à domicile.
Et se tournant vers Pierre:
Et toi, Pierre, si tu laisses ta fille décider de ta vie ainsi, tu nes pas lhomme quil me faut.
Mais Clémence tenta Pierre. Mais Élodie lui posa la main sur lépaule, le clouant sur sa chaise.
Laisse, papa! grogna-t-elle. Ça na pas dimportance. Il y a dautres femmes seules qui attendent. Papa a une bonne retraite, il vaut de lor.
Clémence enfila son manteau, les mains tremblantes et les boutons récalcitrants. Derrière, la voix monotone dÉlodie :
je te lavais bien dit, papa, elles sont toutes pareilles. Lappart, la bonne vie, pas de responsabilités. On demandera à Madame Lefèvre du deuxième étage, ça fait longtemps quelle te regarde
Descendant la rue vers le métro, Clémence se dit: «Merci, Seigneur, que tout cela se soit dévoilé ce soir, et non dans six mois, quand il aurait peut-être conquis une part de mon cœur.»
Comme on dit, largent et les questions de logement révèlent bien souvent le fond des gens. Tous veulent leur liberté, en expédiant les peines et la vieillesse chez «la bonne personne». Cest pratique, commode, tellement humain parfois
Il est tellement facile de céder par crainte de la solitude, daccepter un peu d’affection à nimporte quel prix Et pourtant, il faut savoir défendre sa dignité et ses envies.
Car le respect de soi ne doit jamais servir de monnaie déchange contre un fauteuil occupé et quelques mots doux. La vraie présence ne se négocie pas: elle ne peut venir que dun cœur sincère.
Et vous, quen pensez-vous?