Géraldine Clément était de ces femmes que le temps habille dune élégance particulière, lui donnant une allure raffinée et cette discrète autorité naturelle que les années savent apporter.
Veuve depuis cinq ans, la blessure de la perte sétait refermée depuis un moment. Son fils et sa fille étaient partis vivre loin, chacun dans son propre cocon familial, et à soixante ans, Géraldine habitait seule dans son douillet deux-pièces au cœur du 14e arrondissement de Paris. Sa solitude lui seyait bien : séances daquagym à la piscine municipale, visites dexpositions au musée dOrsay, et, suprême victoire, elle maîtrisait désormais la confection des macarons, quelle contemplait autrefois derrière la vitrine de Ladurée en bavant (intérieurement, bien sûr).
Mais comme le chantait si bien Aznavour, « il me semble que la misère serait moins pénible au soleil, mais encore moins avec quelquun à ses côtés » Il lui manquait un complice pour commenter les infos, pester contre la pluie, ou simplement regarder « LAmour est dans le Pré » ensemble, en savourant le silence partagé.
Cest alors que Robert Dubois entra dans sa vie, comme un personnage d’un vieux film de Louis de Funès. Ils avaient fait connaissance lors dun bal musette pour les « jeunes depuis longtemps ». Il lavait invitée pour un tango argentin, évitant habilement ses orteils un exploit tout en lui glissant des compliments qui lui faisaient rosir les joues, elle qui n’en avait pas reçu depuis belle lurette.
Il avait soixante-sept ans, les cheveux poivre et sel, la chemise repassée à la perfection, lattitude dun monsieur distingué à lancienne. Robert lui raconta tout : sa carrière dingénieur, son veuvage, et sa vie désormais partagée sous le même toit que sa fille et sa petite famille.
Vous êtes exceptionnelle, Géraldine, confiait-il en la raccompagnant à son immeuble. Une perle rare. On nen fait plus, des femmes comme vous.
Leur romance avançait à un rythme de croisière honorable, plein de respect : promenades dans les jardins, terrasses de café, double boules de glace chez Berthillon, conversations sans fin au téléphone. Robert était aux petits soins, ne mentionnait jamais ses maux ni ne réclamait un sou signe indéniable de noblesse dâme, selon Géraldine.
Un mois plus tard, vint enfin le soir que Géraldine attendait non sans papillonner dappréhension. Robert linvita à dîner chez lui, prétextant quil était temps de rencontrer sa fille.
Ma fille, Brigitte, rêve de faire votre connaissance, lui confia-t-il dun ton doux. Je lui ai tellement parlé de vous ! Venez donc, on fait un dîner en famille.
Géraldine se prépara avec la nervosité dune adolescente : brushing impeccable, sa plus belle robe, et hop.
Chez Robert, elle découvrit un magnifique appartement haussmannien, trois pièces, moulures, parquet qui craque, effluves de livres anciens et cette ambiance tendue façon contrôle fiscal.
La porte souvrit sur Brigitte, trentaine affichée (voire un peu plus), large carrure, mâchoire volontaire et air dauditrice des impôts en mission. Elle dévisagea Géraldine comme on jauge une boîte de sardines arrivée à la date limite.
Bonsoir, lança-t-elle sèchement sans lombre dun sourire. Entrez. Papa traque la cravate idéale depuis deux heures.
Géraldine offrit sa tarte Tatin préparée du matin, que Brigitte réceptionna comme si on lui avait tendu un hérisson albinos, avant de filer au salon.
La table était dressée avec enthousiasme : cristal, salades, plats mijotés On sentait linvestissement. Robert arriva, radieux, immédiatement prêt à cajoler son invitée.
Géraldine, installez-vous. Brigitte, sers donc un peu de salade à notre invitée.
Le repas débuta dans la bienséance : météo, prix des croissants, la grève du RER. Brigitte, elle, mastiquait son rôti avec une lenteur calculée, observant Géraldine dun œil de juge dAssises.
Géraldine commençait à se sentir comme un lot en vente sur Leboncoin.
Quand ce fut lheure du dessert et que Robert servit le thé, Brigitte posa soudain sa fourchette, sessuya la bouche, la fixe droit dans les yeux et demande :
Dites-moi, madame Clément, vous avez quel type dappartement ?
Géraldine faillit sétrangler avec son thé. La question, posée avec un naturel désarmant, oscillait entre lindiscrétion et la vente forcée.
Pardon ? gémit-elle, croyant avoir mal entendu.
Lappartement, précisa Brigitte implacablement. Cest à vous ? Quelle superficie ? Quartier ? Ascenseur ?
Robert se ratatina soudain, le nez plongé dans sa tasse, subjugué par la contemplation de la mousse du thé.
Eh bien Un deux pièces, bredouilla Géraldine. Dans le 14e, rue Daguerre. Pourquoi demander une chose pareille ? Notre dîner est-il conditionné par ma surface habitable ?
Brigitte croisa les bras et, lair de rien, répliqua :
Tout à fait, madame Clément. Finissons-en avec ces bluettes sentimentales. Je veux être sûre des conditions.
Quelles conditions ? balbutia Géraldine, jetant un regard désespéré vers Robert, qui cherchait fébrilement une intervention divine sous la nappe.
Les conditions de garde, décréta Brigitte. Je transmets Papa à vos bons soins. Il doit être à son aise, disposer dun coin tranquille, polie et proche du cabinet médical. Papa veut du calme et des plats sans sel.
Le bruit sec de la tasse sur la soucoupe résonna dans la pièce, tel un gong final.
Attendez « transmets Papa » ? balbutia-t-elle, syllabe par syllabe. Qui vous a dit que je le prenais ?
Brigitte, visiblement stupéfaite, arqua un sourcil :
Mais enfin ! Cétait lidée, non ? Papa ne parle que de vous À partir de là, logique, non ? On emménage ensemble.
Admettons, concéda Géraldine prudemment, mais un mois, cest peu pour vivre ensemble. Et pourquoi devrait-il sinstaller chez moi ?
Vous voulez une résidence alternée ? ironisa Brigitte. Notre trois-pièces est déjà remplie : mon mari, deux ados Cest la jungle. Papa rêve de calme. Vous, vous êtes seule dans un deux-pièces Franchement, une solution cousue main.
Elle expliquait ça comme sil sagissait de déposer un chat pour le week-end.
Je pensais que ce serait une bonne nouvelle, insista Brigitte devant le silence de Géraldine. Un homme à la maison ! Petits services, petits bricolages Pour moi, ça allège la popote, le linge, la gestion familiale
Et puis, Papa, franchement, faible coût, peu dexigences. Sa retraite, je la laisse ; tout le monde est content.
Géraldine dévisagea Robert :
Robert, tu ne dis rien ? Tu te laisses caser comme un colis recommandé pour simplifier la vie de ta fille ?
Il releva les yeux. Elle y lut une tristesse résignée à son triste sort.
Oh, tu sais, souffla-t-il, Brigitte sinquiète, chez nous cest bruyant, chez toi cest paisible
Intérieurement, Géraldine bouillait. Elle avait cru vivre une romance, une re-naissance du désir. En réalité, cétait une audition de nounou bénévole à domicile.
Eh bien, se leva-t-elle, merci pour la soirée. La salade était délicieuse.
Mais Où allez-vous ? soffusqua Brigitte. On na même pas parlé du déménagement. Il na que trois valises, il faut juste transporter le fauteuil.
Géraldine la considéra, cette femme solide gérant le destin de son père comme elle organiserait le tri des encombrants.
Brigitte, lança-t-elle dune voix dacier, je cherche un compagnon pour le plaisir de vivre, pas à gérer un problème logistique. Je ne suis pas lannexe dune maison de retraite.
Puis, se tournant vers Robert :
Et toi, Robert, si tu laisses ta fille disposer de toi comme dun meuble, ce ne sera pas chez moi.
Mais Géraldine tenta-t-il, vite interrompu par Brigitte, qui le fit rasseoir dun geste autoritaire.
Reste là, Papa ! râla-t-elle. Tant pis ! Un autre match, une autre femme les candidates ne manquent pas.
Géraldine fila dans lentrée, enfila son manteau, les doigts tremblants, les boutons sobstinant comme pour la retenir. La voix de Brigitte lui parvenait du salon :
je tavais dit, elles sont toutes pareilles. Juste là pour samuser et ne rien assumer. On demandera à la voisine de pallier.
Dans le métro, Géraldine soctroya un sourire amer : « Merci, mon Dieu, davoir dévoilé ce scénario dès le dîner, et pas six mois plus tard, quand je me serai attachée ».
Léternel problème de limmobilier, comme disait si bien lautre, finit toujours par gâter les rapports humains. Les enfants veulent leur tranquillité et recasent Papa chez une « bonne âme ». Pratique, efficace
Et tant de gens acceptent par peur de la solitude ; alors tant pis, même si ça sonne faux, ça fait « compagnie ».
Et vous, vous auriez fait quoi à la place de Géraldine ? Aurait-elle dû sattendrir et recueillir Robert, malgré Brigitte ?